Oulala.net

Le monstre métallique

mercredi 27 octobre 2004 par Leila

Seul le peuple a la compétence pour juger de son propre bien-être
Josiah Quincy,Révolutionnaire américain , 1774

Le président Bush a déclaré le samedi 16 octobre 2004, lors d’une réunion en Floride, avoir promulgué la loi américaine qui permet de dresser un état détaillé des actions antisémites dans le monde qui comportera les actes physique contre les juifs et leurs biens et qui devra relever les cas de « propagande » anti-juive à travers la planète.

L’évaluation annuelle de l’attitude des différents pays à l’égards des juifs permettra de les classifier [1].

Cette loi est donc une autre échelle du degré de l’obéissance internationale et permet de s’assurer de la servilité totale des pays arabes. Pour décrocher la note qui leur permettra d’accéder au rang de pays non-voyou, les pays arabes doivent rester mains en l’air, preuve de non-possession d’armes conventionnelles ou non, suivre tête baissée le monstre métallique dans sa guerre contre la « terreur » mais ils sont aussi, tenus à ne plus montrer les images de la destruction de la Palestine et ne proférer aucune critique à l’égard d’Israël sous peine de propagande anti-juive.

Ce Diktat planétaire ne se contente pas uniquement de cette loi ! Il entend imposer aux pays arabes et musulmans la modification des programmes scolaires, la suppression des textes d’histoire touchant à la création d’Israël, le changement des croyances et leur réduction à de simples rituels - voire même à une évangélisation des peuples musulmans [2] - et touche la langue, la culture et l’information.

Dans un texte « les points sur les i » paru dans le quotidien égyptien Al-Ahram, l’ambassadeur des Etats-Unis a accusé tous ceux qui écrivent des articles non conformes à la vision américaine, d’attenter aux valeurs de liberté et de vérité et a sommé les responsables des rédactions de journaux à censurer les articles contraires à la vision américaine [3].

Craignant subir le même sort funeste que Saddam Hussein, les dirigeant arabes, tremblants et sur le point de déféquer sur eux d’effroi s’exécutent les uns après les autres avec zèle et ne résistent à aucune exigence américaine.

Après la capitulation de Kadhafi et des savants nucléaires du Pakistan, l’Arabie Saoudite, foyer de l’islam rigoriste wahhabite, entame des démarches et multiplient les tentatives pour attirer la bienveillance du maître américain. Mais comment faire lorsqu’on sait que le royaume saoudien tient sa légitimité du wahhabisme ?

Quant au gouvernement égyptien, il change les manuels scolaires et supprime les textes qui touchent aux juifs et au djihad. Il annonce une série de mesures : interdiction de la prière du vendredi dans les mosquées non étatiques (zawiyas), fermeture des mosquées hors des heures de prières et limitation de la durée du prêche du vendredi à vingt minutes uniquement. Ces mesures ont provoqué une tollé parmi la population qui accuse le ministère des Waqfs (biens religieux) de confisquer la liberté religieuse et d’empêcher les égyptiens de pratiquer leur religion. Comment éviter le mécontentement des islamistes ? sauf d’accepter de faire des concessions comme par exemple leur laisser le champ libre dans la vie culturelle, d’où des dérives grotesques telle la fatwa promulguée récemment par Dar Al-Ifta, l’une des plus grandes institutions religieuses nationales, contre la pratique du yoga qualifiée de discipline païenne et fétichiste.

Décidé à transformer le Moyen-orient et l’Afrique du Nord et à imposer aux musulmans un modèle politique, économique et social en particulier dans le domaine éducatif et religieux, l’empire américain conjugue son pouvoir coercitif (hard power) contre l’Irak et les autres pays de l’ « axe du mal » et son pouvoir attractif (soft power) envers les autres pays arabes vassalisés dits modérés.

Le "soft power" est la capacité d’atteindre les objectifs par la séduction et la persuasion ; il diffère du "hard power", qui est d’utiliser le bâton de la puissance économique et militaire afin d’amener les autres à suivre votre volonté [4].

Ainsi les dirigeants américains sont persuadés que les « peuplades » arabes et musulmanes sous-développés et non-démocrates n’aiment pas l’Amérique et commettent des actes terroristes parce qu’ils sont tout simplement jaloux de son mode de vie. Ainsi pour mettre fin au terrorisme, il suffira à l’Amérique de séduire ces « peuplades » et de les persuader à adopter l’ « american way of life ».

Depuis, les programmes de séduction ne cessent de se multiplier. Après l’échec du programme « Grand Moyen Orient » (GMO), Bush s’entête et revient sur le programme alternatif l’« Initiative de Partenariat du Moyen-Orient » (MEPI) (Middle East Partnership Initiative) et enclenche son exécution.

MEPI est un programme qui a vu le jour en décembre 2002 et prévoit le financement de projets de partenariat avec les pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Des pays cobayes regroupant l’Algérie, la Tunisie, le Maroc, l’Egypte, la Jordanie ainsi que la Cisjordanie et la bande de Gaza doivent revoir leur système éducatif et lancer des réformes en matière de démocratie et d’économie.

Les pays réformateurs seront récompensés : ils deviendront alors membres de l’OMC et entreront dans la « démocratie du marché » !

L’universalisation de la démocratie libérale que l’empire veut imposer au monde arabe n’est pas celle du droit, de l’égalité, de la justice et du pouvoir au peuple. C’est une démocratie qui favorise la globalisation et permet à l’ogre Américain de s’assurer d’un approvisionnement régulier en pétrole et de consommer encore plus ce que les autres n’en peuvent produire. La démocratie à l’américaine est une « démocratie du consentement » basée sur la communication, l’argent, la propagande, le spectacle, la publicité et la consommation. Il s’agit de la « démocratie synthétique » où un système crée artificiellement un courant d’opinion favorable pour instrumentaliser les mouvements de base [5]. Cette démocratie, celle des minorités, n’étant autre qu’une oligarchie où le choix des électeurs se fera selon les moyens financiers des candidats ou plutôt de leurs sponsors.

Pour réussir la greffe de cette idée-implant dans un corps étranger, l’empire américain s’est d’abord employé à redorer son blason auprès des « peuplades » arabes en lançant une gigantesque campagne publicitaire sous la houlette de Charlotte Beers.

Au cours de cette campagne intitulée « nos valeurs communes » et ne craignant pas le ridicule, certains responsables américains ont vanté, hypocritement, la compatibilité de l’islam et de la démocratie. Ils ont aussi expliqué que « les arabes sont plus proches qu’ils ne le croient en matières de valeurs morales des américains, plus qu’ils ne le sont des français ou des européens en général ».

Malgré l’importance de cette opération de communication et la mobilisation de nombreuses personnalités du show-biz et du sport vantant une Amérique tolérante et démocratique, Charlotte Beers reconnaît l’échec patent de ce projet « le fossé entre ce que nous sommes, comment nous souhaiterons être perçus et comment nous sommes réellement perçus est effroyablement large » rétorqua la publicitaire en jetant l’éponge. Le soutien sans faille à Israël, la guerre injuste et injustifiée contre l’Irak, le refus des peuples de se voir imposer un modèle par l’extérieur ont réduit à néant les efforts de cette propagandiste de choc.

Le MEPI, comme son frère jumeau le GMO, a reçu un accueil moqueur chez des populations arabes, non seulement pour son contenu mais surtout pour son architecte ; l’Amérique reste perçue comme un monstre aveugle et destructeur avec lequel il est impossible de coopérer tellement ses intérêts impérialistes sont prépondérants sur toute autre considération.

L’administration américaine a fini par percevoir enfin l’importance du conflit israélo-palestinien dans la réussite de ses projets ; au lieu de travailler pour trouver une solution juste à celui-ci, elle accouche de cette nouvelle loi de recensement des actions antisémites planétaires dont le but inavoué est de censurer les images du massacre du peuple palestinien et de faire le vide dans toutes les consciences .

Sa loi bien établie, elle reprend avec arrogance son initiative de réforme au Moyen-Orient et en Afrique du Nord à travers le MEPI. « Les Etats-Unis n’ont pas l’habitude de commencer des choses et de ne pas les achever » déclare Scott Carpenter, sous secrétaire d’Etat adjoint chargé du MEPl, lors d’un débat à la résidence de l’ambassade des Etats-Unis à Alger.

Pour la réalisation de ce projet, en décembre prochain, le Maroc va abriter le « Forum pour l’avenir » regroupant les pays du G8 et ceux de l’Afrique du nord et du Moyen-Orient élargi (Broader Middle East and North Africa -BMENA) pour voir comment exécuter les réformes politiques, économiques et sociales imposées par l’empire. Les ONG marocaines des droits de l’homme, qui ont qualifié ce projet de projet colonial, ont dénoncé l’accord donné par Rabat aux Etats-Unis pour l’organisation de ce forum.

L’Amérique peut financer autant qu’elle peut les associations pro-états-uniennes et les médias de propagande pour vendre son produit d’ingérence démocratique, les peuples arabes ne sont pas dupes. Ils savent qu’il s’agit d’une croisade dont le principal but est d’empêcher l’émergence de toute puissance arabo-musulmane, de permettre à l’hégémonie israélienne de régner en maître absolue sur la région et de s’assurer le contrôle des ressources des pays concernés : « l’Irak, je crois que jusqu’à la désastreuse guerre du Golfe, c’était le pays arabe le plus en progrès. Ce n’est pas un hasard, soyez en sûr, qu’on a cherché à le détruire » a affirmé Jacques Berque.

Cette croisade trouve des alliés de choix : les marchands de la haine, ceux qui veulent isoler les forces vives arabes en les empêchant par tous les moyens d’émerger. Le centre Simon Wiesenthal [6] en est l’un d’eux.

Ce préfet des vigiles guettant les moindres faits et gestes des arabes s’est opposée à la présence du livre arabe lors de la foire internationale du livre de Frankfort. Cette organisation a jugé d’une part qu’un pays démocratique ne peut honorer une intelligentsia arabe produit des dictatures et d’autre part elle a accusé certains livres relatant la réalité palestinienne d’antisémitisme.

Non seulement la présence du monde arabe en tant qu’invité d’honneur a été maintenue ; de plus, le centre Simon Wiesenthal a été débouté de sa plainte visant à interdire des livres qualifiés d’antisémites. La foire a indiqué que les livres ne seraient retirés que s’ils appelaient à la haine raciale ou niaient l’existence de l’holocauste. « On ne peut pas sanctionner le fait d’exposer des livres critiquant Israël » a estimé le sous-directeur de la foire.

La présence arabe fut un succès ; plus de 212 participants et 112 milles titres arabes « les médias allemands ont joué le jeu de cette littérature. Montrer qu’il existe une intelligentsia dans le monde arabe, pas seulement des islamistes ou des terroristes, voilà qui est positif » a affirmé le journaliste (Samuel Schirmbeck.->http://www.poetenfest-erlangen.de/2004/personenseiten/schirmbeck.htm]

Evidemment, cela n’a certainement pas été du goût du centre Simon Wiesenthal ni d’ailleurs de l’oncle Sam.

L’Amérique de Bush doit bien comprendre que le monde arabo-musulman, même s’il traverse une période noire, est ancré dans une histoire millénaire, posséde une civilisation prestigieuse, des langues multiples et diverses, des peuples et des terres.

[1] Le Monde

[2] Oulala.net

[3] Fracoisxavier.net

[4] Réseau Voltaire

[5] L’exemple américain, Agone N°31/32 2004 article : Le contrôle de la société civile , Sheldon Rampton & John Stauber

[6] Association américaine qui se définit comme association de lutte contre l’antisémitisme, accusée par Norman Finkelstein d’être l’une des organisations juives ayant instrumentaliser et exploiter la souffrance des juifs L’industrie de l’holocauste, Norman Finkelstein La Fabrique, 2001


Forum

  • > Le monstre métallique
    2 novembre 2004

    Tout à fait exact ce que le Rouget de Lille écrit. La vérité a été dite.

    Pour ma part, je me contenterais de faire le parallèle avec un article d’un auteur que l’on voit moins en ce moment dans ces colonnes : Algarath.

    C’était "l’humanité progresse". Et à la fin, il esquissait le ressenti américain sur le monde arabe.

    Vous détaillez admirablement ce point crucial. C’est un très bon article. Bien meilleur que celui de la une.

    Cordialement

    Eric Tonair

  • > Le monstre métallique
    31 octobre 2004, par Le Rouget de Lille

    Le silence se fait quand on sent que la Vérité à été dite.

    Je n’ai rien à rajouter. Tout y est, quel beau travail !

    J’espère que cet article sera largement diffusé car il le mérite. Et pourquoi n’est-il pas en première ?

    Bravo Leila.

  • > Le monstre métallique
    30 octobre 2004, par J.P.
    Que cet article est bien documenté ! Pour moi, il n’y a rien à débattre devant la richesse de ses sources. Excellent travail ! Bravo ! J’imprime et je conserve précieusement !
  • > Le monstre métallique
    28 octobre 2004, par Mehr Licht.

    Bravo Leila ! Superbe article.

    Amicalement,

    Mehr licht.


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