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À la guerre comme à la guerre...

Scandale international. Faut-il rappeler les faits qui s’étalent dans tous les médias ? Complaisamment. Pensez donc, il y a là tous les ingrédients pour attirer le voyeur plus ou moins pervers qui en chacun sommeille peu ou prou : du sang, du sexe et du sadisme, de la réalité sordide dépassant la fiction. Corroborées par divers témoignages, des photos montrent des soldats, et surtout des soldates, ricains (mais aussi britiches) prenant plaisir à humilier et brutaliser des prisonniers irakiens. Mais on sait bien que des pires choses le spectateur finit par se lasser et que demain il faudra renouveler l’horreur pour gonfler l’audimat. Qui se souvient encore de la Yougoslavie, de l’Afghanistan, du Rwanda, de la Somalie et autres hauts-lieux de la barbarie humaine, pour se limiter à la décennie écoulée en laissant de côté la Tchétchénie... ? Aussi convient-il de prendre date et si possible de tirer leçon.

Dérives individuelles ou système organisé ?

Ici, s’entassent des corps dénudés offrant leurs fesses à l’objectif, tandis qu’à l’arrière-plan, dans une attitude équivoque, un couple de militaires affiche une satisfaction obscène. (Mais les clichés ne montrent pas comment a pu se réaliser cette abjecte pyramide humaine, plus dégradante pour les organisateurs que pour les victimes.) Là, des hommes encagoulés de sacs à poubelle sont menottés contre les barreaux d’une cellule, assaillis de fils électriques branchés sur leurs membres et parties génitales. Impuissants, vulnérables, pitoyables. L’un d’eux, révèle un témoin, est menacé de s’électrocuter s’il tombe de la caisse étroite sur laquelle il est juché depuis plusieurs jours.
Ou bien encore, cigarette au bec, une soldate hilare désigne le pénis rien moins qu’arrogant d’un détenu. Elle se prénomme Lynndie et va sur ses vingt et un ans. Même pas un mètre soixante en comptant les semelles, une cinquantaine de kilos : sur une autre photo, la représentante du sexe dit faible traîne un corps portant une laisse autour du cou pour tout vêtement. De quoi en jeter auprès des copains/pines, quant elle réintégrera son bled de Fort Ashby en Virginie.
Cependant, signalent les commentateurs, on nous épargne le pire, révélé par des centaines de clichés. (Le Washington Post affirme en détenir un millier.) Irakiennes exhibées nues et soumises à tous les sévices sexuelles imaginables. Irakiens privés de nourriture et de sommeil pendant des jours et des nuits, enfermés dans un récipient métallique exposé au soleil, arrosés de pisse, livrés aux chiens, sodomisés avec un manche à balai ou un tube au néon voire par des équipes de spécialistes, contraints à exécuter des fellations ou des masturbations, aspergés de phosphore, tabassés et torturés parfois jusqu’à ce que mort s’ensuive...
« Les photos sont certes choquantes, mais nos rapports sont encore plus accablants » déclare Antonella Notari, porte-parole de la Croix Rouge Internationale. Laquelle précise par ailleurs que tous ces documents ont été expédiés à la haute administration des USA depuis près d’un an. Une même dénonciation émane de divers organismes humanitaires.
Enregistré de nuit depuis un hélicoptère avec un matériel de prise de vue à infra-rouge, un film montre le massacre de trois hommes, dont un blessé, soupçonnés de vouloir se débarrasser d’une arme avant de franchir un barrage militaire. En donnant les ordres ou en les exécutant, les tueurs militaires ne manifestent pas plus d’émoi que s’ils pulvérisaient des insectes ou s’adonnaient à quelque jeu électroniqueur. Diffusée à grand et quelque peu obscène tapage publicitaire la semaine dernière (vendredi 8 mai) par Canal +, cette séquence réalisée au début de décembre dernier se pouvait voir sur Internet depuis plusieurs mois. Sans provoquer alors de réaction, de même que maintes scènes d’exactions ordinaires contre la population civile...
Certaines des photos sont-elles truquées ou extraites de magazines pornos, comme le prétendent des experts de la loupe, qui signalent des chaussures ou des pièces de vêtement n’appartenant pas à l’uniforme militaire ? De tels trafics, motivés par des raisons financières ou politiques (servir de contre-feu en particulier), ne se peuvent certes exclure sans enquête préalable. On ne saurait cependant oublier que les troupes régulières sont assistées par des entreprises privées rassemblant vingt milliers de personnes. Chargées de l’intendance, mais aussi des interrogatoires, voire d’opérations armées, elles réalisent un chiffre d’affaires de cent milliards de dollars. C’est aussi çà, le pays de la libre entreprise...

La réglementation des massacres

Avec une mine de simplet ayant avalé de travers, s’afflige le président des Zuhessas, le cow-boy texan qui naguère vit le Seigneur barboter dans son verre de ouiski. Lui, s’il a cautionné de terribles mensonges, dit fuck à l’Onu et à toutes les organisations humanitaires, c’était pour la bonne cause : celle de l’Axe du Bien contre l’Axe du Mal. Quelques salopiots et salopiotes vont-ils gâcher son œuvre de salubrité mondiale, sa croisade tout juste commencée au pays des peuples basanés, des méchants terroristes... et de l’or noir ? Mais il laisse à son secrétaire à la démence nationale la tâche d’assumer ses irresponsabilités, de présenter ses excuses et de prendre les mesures qui s’imposent, comme on dit en langue de bois internationale.
S’indignent également devant les caméras un général et des vétérans du Viêt-Nam qui menèrent une guerre propre, eux. En se contentant, conformément aux ordres, de larguer du haut de leurs avions défoliant et napalm en plus des tapis de bombes ordinaires... Des bavures ? Dans le contexte d’une guerre, on ne saurait certes les éviter. Mais dès qu’elles furent dénoncées, la justice militaire ne manqua pas de sévir, comme ce fut le cas lors du massacre des villageois vietnamiens de My-Lai en 1968. Ainsi le déshonneur de quelques brebis galeuses renforçait-il l’honneur du pays de la liberté. Pour un massacre condamné, combien d’autres ignorés ? No comment...
Sans doute les responsables d’Hiroshima/ Nagasaki fustigeraient-ils également le comportement des jeunes imbéciles, qui non seulement s’amusent à terroriser de prétendus terroristes, mais encore se font photographier en pleins jeux délictueux.

Car, faute d’abolir la guerre, des règlements visent à en atténuer les horreurs : les Conventions de Genève. Ainsi les belligérants ne doivent-ils pas s’en prendre aux populations civiles. À ces dernières de se mettre à l’abri quand s’abattent les bombes : même "intelligentes" (sic) celles-ci ne sauraient distinguer un vêtement ordinaire d’un uniforme réglementaire, un homme d’une femme, un adulte d’un enfant. Les innocents imprudents feront partie des "dégâts collatéraux". On les estime à quelques dizaines de milliers, s’ajoutant aux millions de victimes de l’embargo. Significative imprécision : Contrairement aux soldats des envahisseurs (dire de la coalition), ces morts-là ne valent pas la peine qu’on les décompte à l’unité, non plus qu’à la centaine.
Interdiction également d’utiliser des armes dites "de destruction massive", mais pas de les fabriquer et de les stocker quand on appartient à la catégorie des super-puissances et de leurs protégés. En cas d’infraction, que risqueraient ces dernières ? Pas plus que les Zuhessas ou la Russie (mais encore Israël, ou la France lors de la guerre d’Algérie) qui se soucient de l’Onu et de ses résolutions comme d’un noyau de guigne. Les criminels de guerre n’existent que dans les petits pays vaincus.
Si ne se peuvent donc éviter les massacres de civils, les blessés doivent être soignés et les prisonniers humainement traités. Mais les honorables bureaucrates aux beaux sentiments qui en villégiature à Genève pondirent ces vertueux règlements, connaissent-ils la réalité de la guerre ? Peut-on considérer les terroristes comme des hommes ordinaires ? Refrains connus : un renseignement arraché, c’est un attentat évité ; la fin justifie les moyens... On ne procédait pas autrement chez les tricolores, du temps de la prétendue "pacification" de l’Algérie. D’ailleurs les experts du Pentagone ont visionné "La bataille d’Alger", de Gilles Pontecorvo (1965), afin d’étudier la manière dont les Frenchizes avaient lutté contre le terrorisme... Faut-il s’en honorer ?

Comment en sont-ils arrivés là, les boyzes et les gueurlzes d’outre Atlantique, mais également d’outre Manche ? Lors de leur formation militaire, on les a certes robotisés pour devenir des tueurs sans état d’âme. Ceux et celles qui, ailleurs ou ici-même au pays qui se veut des droits de l’homme, n’ont pas subi une telle mise en condition, peuvent voir des documentaires montrant la déshumanisation des hommes des casernes. Communiste naguère, terroriste aujourd’hui, l’ennemi ne mérite pas plus de considération qu’un grouillement de vipères, une horde de rats ou une nuée de moustiques et tous les moyens sont bons pour le mettre hors d’état de nuire.
Certes on peut avoir à l’affronter au corps à corps, et un entraînement spécial permet de l’anéantir à mains nues en le frappant de la bonne manière au bon endroit. Sait-on que l’ongle du pouce bien taillé peut servir de cuillère à énucléer l’adversaire ?... Cependant, grâce à la sophistication des armements, l’essentiel se fait proprement, en expédiant de haut et de loin des tapis de bombes "intelligentes" et de "frappes chirurgicales". Ce que ça donne à l’arrivée, l’expéditeur n’est pas sensé le savoir. C’est à de tels procédés qu’on reconnaît la supériorité d’une civilisation sur les sauvages se massacrant à la machette, se kamikazant ou bricolant des bombes "sales". Ce qui suppose que les autres tuent proprement !
Et puis, alors qu’ils/elles s’attendaient à être reçus en libérateurs, ils risquent plus la mort après la victoire qu’au plus fort de la guerre. Ce gamin qui vous sourit par-devant, dissimule peut-être une grenade dans son dos. La grossesse de cette femme enceinte ne camouflerait-elle pas une bombe infernale ? L’ambulance qui rapplique en se signalant de l’avertisseur et du phare ne serait-elle pas chargée d’explosifs ?... Comment ne pas devenir enragé ? Quant aux Conventions de Genève, Sabrina, Lynndie, Lisa, Terry, Charles et les autres sous-fifres inculpés n’en ont jamais entendu parler. Savent-ils seulement situer la Suisse...

À quelque chose malheur est bon

Positivons, comme on jargonne de nos jours et ne laissons pas quelques pommes pourries compromettre toute la récolte saine. Ces photos et vidéos qui circulent, en dehors d’affligeants excès et de troubles manifestes de la sexualité, elles montrent quoi ? D’abord que ces actes répréhensibles concernent seulement une minorité : moins d’une dizaine de soldats et soldates épinglés à ce jour, soit un infime pourcentage. Négligeable.
Contre ces brebis galeuses on ne va pas manquer de sévir, même si pour se défendre elles invoquent les ordres reçus : "amollir" la résistance des prisonniers afin de faciliter les interrogatoires, à en croire Sabrina et Lynndie. « Des officiers du renseignement militaire, des agents de la CIA et des sous-traitants civils qui menaient les interrogatoires nous amenaient des prisonniers déjà cagoulés et menottés, et nous ordonnaient de leur rendre la vie infernale pour qu’ils parlent », précise encore la première. « Nous avons eu une très bonne note pour notre façon de faire craquer les prisonniers » confie en décembre, dans une lettre adressée à son oncle, le sergent réserviste Ivan Frederick, depuis lors inculpé. « Ils finissent par craquer en quelques heures », poursuit-il en fournissant quelques exemples des moyens mis en œuvre.
Dénoncer un véritable système ? Allons donc ! Ce serait alors discréditer toute l’armée, jusqu’aux plus hauts responsables. Sans plus attendre ces derniers font connaître leur net désaveu et les mesures prises : punition des coupables ; dédommagements “ appropriés ” des victimes à coups de dollars grâce auxquels tout s’achète (mais selon quel barème ?...) ; destruction de la sinistre prison d’Abou Gharib, déjà centre de torture du temps de Sadam Hussein.

Autre aspect positif de ces bavures : leur dénonciation publique ne prouve-t-elle pas qu’au pays de la liberté libérale statufiée, la presse constitue un contre-pouvoir démocratique ? Seuls les mauvais esprits peuvent objecter qu’une telle divulgation est bien tardive et qu’elle succède à un intense bourrage de crâne qui permit à une majorité de la population d’approuver la guerre. Préventive. Rappelons encore cette distinction fondamentale entre dictature et démocratie : ferme-là !, enjoint-on dans la première ; cause toujours..., rétorque-t-on dans la seconde.
Significative coïncidence illustrant la réalité de la liberté libérale : Michael Moore voit en ce moment interdire de diffusion son dernier documentaire, “ Fahrenheit 9.11 ”, par le groupe Disney. (Dont le fondateur manifesta en son temps des sympathies nazies...) Les raisons de cette censure, selon le cinéaste contestataire ? Dans son pamphlet, où il démonte le 11 septembre à sa manière, il dénonce en particulier les fructueuses relations d’affaires entre les familles Bush et Ben Laden... Or le groupe Disney craint de mécontenter le frère du président, gouverneur de Floride, dont les subventions permettent à un Disneyland de survivre...

À qui profite le scandale ?

Serait-ce faire preuve de ricanophobie que de rappeler sommairement le déroulement des événements ? Une élection présidentielle contestée, un attentat niouyorkais providentiel pour le président et ses souteneurs des industries pétrolières et militaires, la poursuite de l’escalade dans le non-droit international. Après la première guerre du Golfe aux mobiles réels entachés de mensonges, l’expédition yougoslave (déclenchée sans l’aval de l’Onu afin de bafouer l’Europe naissante, remettre en selle l’Otan et faire oublier les ennuis de braguette du président d’alors), un prétendu droit de riposte (tenant plus du ouestèrne que du droit international) invoqué pour s’en prendre à l’Afghanistan, le tour de l’Irak n’attendant qu’un prétexte enfin. Ou plutôt ensuite, car les gendarmes autoproclamés du monde savent désormais qu’ils peuvent agir à leur guise, au mieux de leurs intérêts. Tout juste risquent-ils des protestations de pure forme, bien vite oubliées.
Les exactions perpétrées en Afghanistan et en Irak étaient dénoncées depuis longtemps. Vainement. Et nul n’ignorait le sort des prisonniers de Guantanamo, ce sinistre enclos hors de toute loi. Pourquoi donc ces révélations tardives ?
Comme on le dit à propos du crime, cherchons à qui profite le scandale.

Encore que l’histoire ne repasse jamais exactement les mêmes plats, une petite incursion dans le passé peut s’avérer instructive. Lors de la guerre du Viêt-Nam, l’opposition ne s’intensifia qu’à partir du moment où les forces des Etats-Unis étaient tenues en échec et que la jeunesse craignait pour sa peau.
Une génération plus tard, en Irak, une colossale armée a écrabouillé vite fait le pays du pétrole. Dont, il convient de le rappeler, les puits ont été mieux protégés que les populations et les musées, ces derniers livrés au pillage sous l’œil indifférent de la soldatesque. Mais il ne suffisait pas de vaincre, encore fallait-il convaincre. Par parenthèse chauvine, après avoir visionné "La Bataille d’Alger", peut-être les vainqueurs empêtrés dans leur fausse victoire devraient-ils recourir à nos tricolores va-t’en-guerre (avec la peau des autres) : soi-disant philosophes aveuglés par leur soutien inconditionnel à Israël et aux USA ; M’as-tu-vu de la magouille politique ; ci-devant soixante-huitard reconverti dans la production de navets cinématographiques et semblant avoir appris l’histoire des relations franco-ricaines dans une chanson de Michou Sardel...
Sérieusement, comment se tirer maintenant du guêpier irakien ? Impossible de faire marche arrière ni de retirer les troupes d’occupation en laissant un pays en proie au chaos et en abandonnant ses richesses pétrolières, après tant de frais. Alors que la coalition belliciste se délite, l’Onu (abusée par Bush and C°, mais aussi discréditée auprès des Irakiens par son acceptation de l’embargo puis par son impuissance à stopper le massacre), ne tient pas à remettre les compteurs à zéro... Reste, grâce au scandale provoqué, à changer de président : tout en désavouant cette guerre, le possible prochain maître du monde, tout neuf et tout propre, a cependant promis de "finir le travail"... Si dans six mois il est élu, au lieu de les condamner, il pourra récompenser Lisa, Lynndie, Sabrina et les autres.


 
P.S.

Illustration : Yves OLRY

 
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2 commentaires
  • > À la guerre comme à la guerre... 15 mai 2004 17:16, par John

    Rectification : Les photos des "britiches" sont des fausses, le directeur du Daily Mirror s’est excusé avant de démissionner.

    Répondre

    • > À la guerre comme à la guerre... 1er juin 2004 07:47, par Taurin M.

      C’est en effet ce que j’ai appris après avoir expédié l’article. Reste à savoir par qui et pourquoi le “ Daily Mirror ” (opposé à l’expédition d’Irak) a été abusé. Recherche du “ scoop ” sans aucun doute. Mais quel but poursuivaient les faussaires : se faire du fric ou piéger le journal afin d’allumer un contre-feu ? Dans ce dernier cas, le coup serait une réussite puisque la dénonciation des photos truquées s’accompagne d’un avertissement dissuasif : de telles divulgations attisent les haines et menacent la vie des soldats britanniques… La connaissance des auteurs de ce coup tordu devrait permettre de répondre. Encore faudrait-il que les autorités se donnent la peine d’enquêter… Selon les récentes informations, si le rédacteur en chef a été contraint de démissionner il s’entête, prétendant en particulier s’appuyer sur des témoignages de soldats. Enfin, aux dernières nouvelles (AFP, 16 mai) six soldats britanniques sont poursuivis pour sévices graves à l’encontre d’Irakiens. Quoi qu’il en soit cela ne change rien à l’horrible réalité de cette guerre d’occupation qui se heurte à une hostilité grandissante…

      Répondre


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