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Jeux de pouvoir et chaos dans le nouveau monde

Par Ken Coates
Traduction : Stan Gir & Irène Nouailhac, traducteurs bénévoles
Première parution ATTAC Newsletter 107

Après la Seconde Guerre mondiale, l’Europe a développé une forte
culture du pacifisme en grande partie d’origine endogène. Le mouvement
en faveur de l’Union européenne a été sans aucun doute stimulé par la
volonté d’éliminer les tensions entre la France et l’Allemagne et de
rendre impossible une nouvelle éruption à l’intérieur du continent
européen. La création de la Communauté Européenne du Charbon et de
l’Acier était, entre autres, un essai délibéré de mettre des
ressources en commun et de dépasser la concurrence économique
susceptible de susciter un nouveau sursaut du militarisme.

Bien sûr, tout cela s’est développé dans le contexte de la guerre
froide, qui devenait de plus en plus dépendante de la confrontation
nucléaire et a suscité notre propre mouvement en faveur du désarmement
nucléaire.

Sans vouloir sentimentaliser ces divers pacifismes, il nous faut
reconnaître qu’ils se sont intégrés à une culture plus large qui ne
fut que partiellement éclipsée à la fin de la guerre froide. C’est
pourquoi nous avions tort de penser que les armes nucléaires étaient
amenées à disparaître.

La pensée pacifiste européenne s’appuyait sur un consensus social
datant de plusieurs décennies, basé sur un large engagement
chrétien/social-démocrate en faveur du plein emploi et d’une
couverture sociale, actuellement en cours d’érosion du fait de la
montée du néolibéralisme.

L’effondrement de l’URSS a favorisé nombre d’efforts européens très
sincères en faveur du renouveau de la Russie et du développement de
collaborations devant garantir le progrès du désarmement.

Toutefois, en peu de temps, la scène internationale a été envahie par
les USA, qui ont imposé une politique différente avec un déterminisme
implacable. Cette politique incluait un libéralisme économique exagéré
qui, bien qu’étant à sens unique, n’était pas obligatoirement
agressif. Mais cette politique comportait aussi un aspect fortement
militariste, représenté par la doctrine de Zbigniew Brzezinski
(ex-conseiller pour la Sûreté extérieure du président Carter) : selon
lui, la domination globale (du monde) était conditionnée à celle de
l’Eurasie. Cela impliquait que les USA suivraient la même politique à
l’égard de l’ex-URSS.

C’est ainsi qu’évolua l’OTAN et qu’une nouvelle organisation de
transition appelée " Association pour la Paix " vit le jour. Il
s’agissait là d’une passerelle vers l’OTAN pour les pays précédemment
neutres et surtout pour les anciens membres du Pacte de Varsovie et
les anciennes républiques de l’URSS. Les mouvements pacifistes,
affaiblis, surveillaient les progrès vers l’Est de l’OTAN et se sont
souvent opposés au " retournement " des pays neutres ; cependant, ils
ont en général ignoré les progrès vers l’Est de l’" Association pour
la Paix ", qui réussit à organiser des manouvres militaires conjointes
de l’OTAN avec l’Ukraine, la Géorgie et quelques-unes des principales
républiques d’Asie Centrale. Toutes ces activités étaient dirigées
contre la Russie, et elles constituaient une menace d’érosion de son
influence politique dans la région. Malheureusement, l’affaiblissement
de la puissance russe impliquait la croissance de celle des USA, qui
était déjà démesurée par rapport à sa santé mentale.

Point culminant de ce processus, les bombardements de Yougoslavie ont
tellement horrifié l’ensemble de la classe politique russe que la fin
du régime d’Eltsine a amené au pouvoir Vladimir Poutine et une
politique apparemment plus musclée ayant pour objectif la restauration
de l’influence russe sur les territoires de l’ex-URSS. Cela s’est
accompagné d’une doctrine alarmante en matière d’armes nucléaires,
celle de " l’usage en premier ", et de l’intensification de la
férocité de la répression en Tchéchénie.

Pendant ce temps, les militaires américains préparaient politiquement
le terrain pour lancer une vaste offensive technologique portant le
nom rassurant mais complètement trompeur de " défense nationale
anti-missiles ".

Cet avatar de la " guerre des étoiles ", comme on l’appelait
précédemment, est un plan global de militarisation de l’espace qui
implique non seulement la destruction du traité anti-fusées
balistiques, mais aussi celle du traité sur l’espace extérieur.

La résurgence des armes satellitaires et des lasers de l’espace fait
partie de la doctrine de " domination complète ", qui est la doctrine
officielle des militaires américains, et vient couronner en beauté le
" plan Brzezinski ".

Tout cela a été transféré sans vagues du gouvernement républicain à
celui de Clinton, mais l’élection du président Bush s’est traduite par
des initiatives unilatérales qui ont alarmé les partenaires européens
des USA et suscité une grande inquiétude dans l’opinion publique
mondiale.

Afin de pouvoir promouvoir ses technologies militaires spatiales, Bush
a annoncé très clairement son intention de répudier le traité ABM et
de renoncer à ce qu’il appelle " l’Accord guerre froide " sur lequel
étaient fondées toutes les mesures de contrôle des armements.

L’inquiétude européenne a encore augmenté face au refus unilatéral que
les USA ont opposé au même moment aux résultats des négociations de
Kyoto sur la protection de l’environnement, et face à leur volonté d’
affaiblir les accords internationaux contre les mines anti-personnel,
les armes légères et biologiques. Le gouvernement des USA a également
bloqué le processus de création d’une Cour criminelle internationale,
ce qui peut être considéré avec une certaine ironie à la lumière des
événements qui se sont produits par la suite. Dès l’été 2001, l’
inquiétude populaire tant en Europe qu’aux USA a commencé à se
manifester par l’apparition de nombreux mouvements pacifistes.

La destruction du " World Trade Center " à New York et l’attentat
contre le Pentagone ont ébranlé les équilibres internationaux. Le choc
éprouvé devant ces atrocités s’est initialement traduit dans l’opinion
mondiale par un mouvement unanime de sympathie à l’égard des victimes
américaines. Cette sympathie demeure, mais dès qu’il s’est agi de
répliquer à ces attentats, chacun a pensé qu’il revenait aux Nations
Unies et à leurs différents organes de prendre des mesures. Cependant,
les opinions publiques ne sont pas toujours écoutées par les
gouvernements, en particulier aux USA et en Grande-Bretagne, où l’État
considère qu’une réponse militaire via certains alliés de l’OTAN et
d’autres pays est plus efficace et moins indécise.

De grands efforts ont été déployés pour obtenir la participation des
pays musulmans en général et du Moyen-Orient en particulier. Mais les
résultats obtenus ont été incertains. La question palestinienne
continue à pourrir et le monde arabe a déjà été déçu pendant la
dernière crise, qui avait soi-disant rendu les USA plus réceptifs.
Toutes les belles promesses obtenues des Israéliens durant la guerre
du Golfe, les développements engendrés par les conférences de Madrid
et le processus de paix d’Oslo n’ont abouti à rien, et les
Palestiniens sont encore plus mal lotis qu’auparavant. Alors, avec la
nouvelle crise, la désaffection et même l’antipathie se sont
développées dans tout le monde arabe et parmi les musulmans des
Philippines et de l’Indonésie en passant par le Pakistan jusqu’à
l’Arabie Saoudite. Des tensions presque révolutionnaires ont vu le
jour en Arabie Saoudite et l’on dit même que les Occidentaux n’osent
plus mettre le nez hors de chez eux. Les soldats américains stationnés
dans le pays ont été confinés dans leurs bases et la famille royale
saoudienne n’est pas parvenue à se mettre d’accord sur un moyen de les
faire partir. Même au sein des alliés européens, une fracture a
commencé à se faire sentir tandis que les implications des
bombardements en Afghanistan devenaient plus apparentes et plus
gênantes.

Les avances faites à la Russie et à la Chine ont été reçues avec une
chaleur diplomatique anormale, et à la mi-octobre, une " coalition "
plus large a été annoncée en grande pompe au cours de la " 13e réunion
pour la coopération économique de l’Asie et du Pacifique " à Shanghai.
Yang Ze Min, Vladimir Poutine et G.W. Bush assistaient à cette
réunion. Pourtant, très peu de temps après, toutes ces proclamations
sur le partage d’une " cause commune " ont paru bien peu solides.

Étant donné le chaos qui règle au Moyen-Orient et dans le monde
musulman, la doctrine Brzezinski pourrait-elle être totalement
appliquée ? Avec la guerre en Afghanistan, qui débordera probablement
sur le Pakistan et sur les pays de l’ex-URSS, il faudrait plutôt
s’attendre au mieux à un gros tumulte, au pire à une guerre
destructrice extrêmement étendue.

Cette terrible possibilité a évidemment inquiété le gouvernement
russe, déjà déstabilisé. Mais Zbigniew Brzezinski, dans ses
propositions visant à réformer les équilibres géopolitiques en Asie
Centrale, a laissé entendre que les Américains pourraient partager
leur influence avec les leaders de la Russie dans certains secteurs
d’action. Ces derniers pourraient toutefois se montrer sceptiques
quant à ces offres s’ils lisaient le plan initial de Brzezinski :

" Pour les USA, la stratégie eurasienne consiste en une gestion
réfléchie des États dynamiques sur le plan géostratégique, et en un
traitement précautionneux des États instables sur le plan
géopolitique, tout en préservant les intérêts des USA qui sont, à
court terme, la préservation de sa puissance mondiale spécifique, et à
long terme, l’assurance de sa suprématie globale institutionnalisée.

" Pour traduire cela en employant les termes plus brutaux qui étaient
ceux des anciens empires : les trois grands impératifs d’une
géostratégie impériale sont de prévenir la collusion entre les vassaux
en les maintenant dans la dépendance en matière de sécurité, de
maintenir les tributaires soumis et protégés, et de maintenir les
barbares désunis. "

Extrapolant sur ce thème, Brzezinski déclare que, pour les USA : " Le
scénario le plus dangereux serait une coalition de la Chine, de la
Russie et peut-être de l’Iran en une "coalition anti-hégémonique unie
non par l’idéologie mais par des griefs complémentaires". "

Brzezinski, et cela n’a rien de surprenant, pense qu’il ne sera pas
facile d’éviter ce risque.

Il est clair que les fondateurs de l’alliance qui vit le jour après le
11 septembre désiraient résoudre ce problème en exploitant les griefs
de ces trois pays contre leurs adversaires en Afghanistan, en les
incluant dans la " grande coalition contre le terrorisme ".

Toutefois, les Iraniens ont refusé une alliance de ce genre, et même
les résultats impressionnants obtenus avec la Russie et la Chine au
sommet de Shanghai pourraient être de courte durée. Mais une chose est
certaine : la " domination ", globale ou non, est incompatible avec
une démocratie à l’échelle mondiale. L’intégration de nouveaux
subordonnés dans la domination prévalante ne pourra qu’inhiber et non
pas encourager le développement de la démocratie chez eux.

Ces données concernent tous les mouvements pacifiques, que cela leur
plaise ou non, et leur inquiétude ne fera qu’augmenter avec
l’extension de la crise.

Heureusement, cela concerne aussi tous les mouvements qui s’opposent à
la domination économique globale, à la dette et à la destruction de
l’environnement. Il est évident que le mouvement qui a commencé à
Seattle et Porto Alegre et qui s’est poursuivi à Gênes partage les
même préoccupations que le Nouveau Mouvement pour la Paix [1].

Dans l’immédiat, la question qui se pose à nous est : comment
pouvons-nous favoriser la convergence constructive de tous ces
mouvements, qui pourraient bien constituer la ressource humaine la
plus importante pour sauver le monde de ce nouveau paroxysme de
destruction ?


Notes

[1Ces sujets seront discutés lors de la conférence d’ouverture du
Réseau européen pour la Paix et les Droits de l’homme, au Parlement
européen, le 31 janvier et le 1er février 2002 à Bruxelles. Pour plus
de détails, consulter la Fondation Bertrand Russel pour la Paix. Mail : ou site Web


 
P.S.

Iconographie : Kahil

 
 
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