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Quel bol !

Je suis né en 1949, ce qui fait qu’un Africain qui est né la même année a aujourd’hui le même âge que moi, comme aurait dit ce bon Monsieur de la Palisse. La comparaison s’arrête là, et la justice aussi.

Parce que cet Africain n’a pas vécu la même vie que moi. D’ailleurs, vu l’espérance de vie, il y aujourd’hui beaucoup d’Africains nés en 1949 qui sont morts, faute de soins dans les hôpitaux, pour cause de malnutrition ou du Sida qui décime leur continent. J’ai pris l’Afrique pour exemple, mais j’aurai pu prendre d’autres régions défavorisées du monde, comme une bonne partie de l’Asie ou de l’Amérique du Sud.

Quel bol ! Je suis né européen. Autant dire privilégié, et comme pour tous les privilèges, ce n’est pas mérité, c’est juste de la chance. Bien au chaud l’hiver, soigné quand je suis malade par les meilleurs médecins, avec les médicaments qu’il faut. J’ai l’eau courante, froide ou chaude, et une salle de bains pour soigner mon hygiène. J’ai un accès facile à l’information, j’ai été dans de bonnes écoles et même dans des universités. J’ai toujours mangé à ma faim, beaucoup trop même. J’ai goûté à un peu près toutes les sortes de nourritures, même les plus exotiques, les mets les plus délicats et raffinés, les vins les plus capiteux des meilleures années du Bordelais ou de Bourgogne. Mon réfrigérateur est plein à craquer.

Si bien que pour Abraham Maslow, qui classe les besoins humains du plus bas de sa pyramide au plus haut, je suis au sommet, là où je n’ai pas à me soucier de trouver ma nourriture pour survivre aujourd’hui, ou de chercher où dormir ce soir. Mes besoins, c’est juste de m’assurer d’une reconnaissance sociale épanouissante et de me livrer aux délices de la culture, celle avec un grand « C ». Comme j’ai cotisé, j’aurai bientôt une retraite méritée, le droit de manger sans travailler et de vivre (presque) comme avant. Je pourrai même garder mon auto, celle que j’ai choisie parmi mille modèles disponibles, pour la puissance de son moteur et la beauté du tableau de bord.

Quel bol ! Je peux aussi exprimer mon mécontentement quand j’en ai envie, sans être mis en prison ou torturé, aller ou non dans les lieux du culte que j’ai choisi, être défendu par un système de justice efficace. Et puis j’ai mes loisirs, ma télé, où je peux constater de visu que la majeure partie de l’humanité souffre. Je vois tous ces défavorisés du monde, des milliards d’individus, lutter au quotidien pour leur survie, mal habillés, mal logés ou vivant dans les rues, dormant à même le sol. En visite touristique en Inde, ah ! le tourisme, quel luxe, j’en ai vu des dizaines se laver dans une flaque d’eau croupie, et mourir, chargés sur une charrette tirée par un humain sous-alimenté lui aussi. Nous, on est tellement loin de ces contingences matérielles de première nécessité qu’on peut, à loisir, se préoccuper de choses insignifiantes, comme notre look... Ou d’autres choses tellement futiles et indécentes, en comparaison de ce que vivent certains.

Quel bol ! Et puis, dans un autre espace-temps, je n’ai pas connu la guerre comme ma grand-mère qui en a traversé deux, avec leur lot de souffrances, de blessures et de morts. Je n’ai pas dû me battre contre mon prochain, tuer pour ne pas être tué, voir mes amis mourir au combat ou horriblement mutilés. Je ne me suis pas retrouvé un matin blême dans la cour d’Auschwitz, en habit rayé, mourant chaque jour un peu plus en attendant la chambre à gaz ou le four crématoire.

Nous ne sommes que quelques centaines de millions sur cette terre, qui comptera bientôt 10 milliards d’individus, à vivre ce genre de vie agréable, sécuritaire, protégée. Je me réjouis de faire partie de ces privilégiés, et je n’ai même pas de raisons de me donner mauvaise conscience de n’être pas né à Calcutta, dans un bidonville de Bangui ou une banlieue insalubre de Mexico. Mais ça ne m’empêche pas de penser qu’il doit y avoir des moyens pour que tous les hommes qui sont sur terre vivent une vie plus décente. Oh ! Pas aussi belle que celle que j’ai vécu, mais une belle vie quand même. Alors qu’est ce qu’on attend pour s’en occuper, au lieu de consacrer tous nos efforts à accroître nos privilèges, déjà exorbitants, aux dépens du reste d’une humanité honteusement défavorisée. Je n’oublie pas non plus que même dans les pays "riches", il y a des malheureux qui vivent en deçà du seuil de pauvreté, comme en France.

Quand l’agitation de ma vie trépidante se calme et que je prends du recul, je trouve que beaucoup de ce qui nous préoccupe est dérisoire, en comparaison des vrais problèmes que vivent beaucoup trop de nos frères humains. Pas vous ? Si on ne fait rien, c’est parce qu’on n’a pas pris conscience, par lâcheté ou par manque total d’intérêt pour le sort d’autrui ?

Mais pourquoi mon Dieu ai-je, moi, un bol pareil ?

Quel bol !

Algarath.


 
P.S.

Illustration : Murales, Orgosolo, Sardaigne.

 
 
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