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Là où finit la démocratie...

1215 en Angleterre avec la Grande Charte, 4 Juillet 1776 pour les Etats-Unis et 1789 en France, la démocratie est un paradigme pour nos sociétés, un modèle que nous avons tenté de propager durant des siècles, nous enorgueillissant de l’héritage des Lumières. Mais bien loin de Voltaire, Rousseau et Montesquieu, nous appartenons plus au même monde qu’Aristote. Ce monde où la démocratie, bien éloignée de la notre, était d’une rare inégalité et pouvait aboutir à un modèle bien pire encore, l’oligarchie. Et nous autres vieilles démocraties prenons le même chemin.

Jules Ferry, alors président du conseil en 1881 déclarait : « La République doit être pédagogie ». Nous savons tous ce qui en résulta, une école laïque, gratuite et obligatoire. Le développement de l’enseignement primaire et l’alphabétisation ont permis la diffusion de l’universalisme et de l’idéologie égalitaire en France. Une avancée semblable peut être observée dans tous les autres pays. Mais au fil du temps, l’éducation, universellement reconnue comme bénéfique, a ses revers sociaux. Car dans la mesure où son niveau dépend du potentiel financier de l’étudiant, l’écart éducatif devient identique à l’écart social.

Je reprend ici un extrait de l’essai d’Emmanuel Todd [1], qui illustre parfaitement mon propos :
«  Education secondaire et surtout supérieure réintroduisent dans l’organisation mentale et idéologique la notion d’inégalité. Les « éduqués supérieurs », après un temps d’hésitation et de fausse conscience, finissent par se croire réellement supérieurs. Dans les pays avancés émerge une nouvelle classe, pesant, en simplifiant, 20% de la structure sociale sur le plan numéraire, et 50% sur le plan monétaire. Cette nouvelle classe a de plus en plus de mal à supporter la contrainte du suffrage universel.
La poussée de l’alphabétisation nous avait fait vivre dans le monde de Tocqueville, pour qui la marche de la démocratie était « providentielle », presque l’effet d’une volonté divine. La poussée de l’éducation supérieure nous fait aujourd’hui vivre une autre marche « providentielle » et calamiteuse : vers l’oligarchie.[…]
Au moment même où la démocratie commence de s’implanter en Eurasie, elle s’étiole donc en son lieu de naissance : la société américaine se transforme en un système de domination fondamentalement inégalitaire, […].
Ne soyons pas jaloux. La France est presque aussi avancée que les Etats-Unis dans cette voie. Curieuses « démocraties » que ces systèmes politiques au sein desquels s’affrontent élitisme et populisme, où subsiste le suffrage universel, mais dans lequel les élites de droite et de gauche sont d’accord pour interdire toute réorientation de la politique économique qui conduirait à une réduction des inégalités. Univers de plus en plus loufoque dans lequel le jeu électoral doit aboutir, au terme d’un titanesque affrontement médiatique, au statu quo. La bonne entente au sein des élites, reflet de l’existence d’une vulgate supérieure, interdit que le système politique apparent se désintègre, même lorsque le suffrage universel suggérait la possibilité d’une crise. George W.Bush est choisi comme président des Etats-Unis, au terme d’un processus opaque qui ne permet pas d’affirmer qu’il l’a emporté au sens arithmétique. Mais l’autre grande république « historique », la France, s’offre, peu de temps après, le cas contraire, et donc fort proche de la logique de Sacha Guitry, d’un président élu avec 82% des suffrages. Le presque unanimisme français résulte d’un autre mécanisme sociologique et politique de verrouillage des aspirations venues des 20% d’en bas par les 20% d’en haut, qui pour l’instant contrôlent idéologiquement les 60% du milieu. Mais le résultat est le même : le processus électoral n’a aucune importance pratique ; et le taux d’abstention s’élève irrésistiblement. »

Ainsi, notre démocratie se meure du fait des inégalités sociales qu’elle est sensée transcender. Le pouvoir n’est plus attribué qu’à la classe sociale et éducative (l’une ne va pas sans l’autre) la plus élevée alors même que ceux-ci doivent représentés une majorité qui n’a pas du tout les mêmes intérêts qu’eux. C’est d’ailleurs ce qui explique qu’aucun dirigeant, de droite comme de gauche, ne remette en cause l’immensité de la fracture sociale, car sans elle, il perdrait la pérennité de son pouvoir. Et celui-ci de se transmettre au sein d’un petit groupe d’individus caractérisés par leurs richesses. C’est une oligarchie, mais camouflée, parce « qu’elle laisse au peuple ses illusions et ses traditions ».

La seule solution de remédier à ce problème, et cela n’est en rien impossible, est de restructurer la solidarité nationale de manière plus équilibrée et de démocratiser l’enseignement supérieur. Je fais mes études à Lyon, où j’ai choisi la fac la moins élitiste, et pourtant la constat est sans appel, en grande majorité les étudiants sont blancs et issus au pire de la classe moyenne. Vous n’y verrez pas ou très peu de jeunes des cités ou dont les parents sont tous deux au SMIC. Et la réforme Ferry (l’actuel, chevelu et gaffeur) sur les LMD [2] et l’autonomie des universités [3] élitise un peu plus ce niveau d’enseignement. Il faut à ce propos à remarquer la dommageable incompréhension de l’opinion publique, largement créé par les médias télévisés, face à la grève des universités, d’ailleurs peu suivie, du fait de la récupération systématique et d’une opposition irréfléchie de la part des syndicats étudiants.

Donc, si ce modèle oligarchique se concrétise, je serais bientôt moi même un oligarque français. Je ne devrais pas avoir à me plaindre et pourtant cette situation m’est inadmissible, autant par convictions que pour raisons morales. De plus, face à l’oligarchie se dresse presque toujours le populisme, avec son lot de tyran, comme nous avons pu le constater en Mai 2002. Je fais ici l’éloge de la démocratie et je dénonce l’abstentionnisme, attitude criminelle qui renforce aussi bien oligarques que populistes. Nos libertés s’étiolent dans notre silence complice, notre égalité n’est déjà plus qu’une utopie et notre fraternité s’est effacée devant un individualisme féroce. Est-ce cela le progrès ? Non, c’est la décadence. Mais du nouvel ordre qui succédera à notre chute, peut-être aurons-nous la tempérance et la lucidité de construire un monde enfin juste.

Démosthène.


Notes

[1APRES L’EMPIRE, Ouverture, p27-28-29

[2C’est à dire la restructuration de l’enseignement supérieur en trois diplômes, sous couvert d’uniformisation européenne, en Licence, Master et Doctorat, entraînant la disparition de deug et de la maîtrise, et amenant une sélection un an plus tôt dans le cycle universitaire.

[3Chaque université est autonome quant à son budget et celui-ci ne dépend plus d’une répartition de l’Etat mais d’un versement de la région, ce qui condamne les universités de certaines régions à des réductions budgétaires drastiques les obligeant à se spécialisés et ainsi fermés des facultés. Or cela remet en cause l’égalité face au niveau d’enseignement, car un étudiant de Lyon recevra un meilleur enseignement qu’un autre étudiant de Limoges ou Rennes, faute d’argent.


 
P.S.

Illustration Magritte

 
 
Forum lié à cet article

10 commentaires
  • > Là où finit la démocratie... 31 décembre 2003 08:37, par Essaid

    Vous avez raison de dénoncer cette oligarchie qui nous gouverne.

    Dire aujourd’hui que nous sommes dans état égalitaire est archi-faux.

    Toutes les tendances sont à l’inégalité et ils continuent à cultiver cette inégalité au nom de l’égalité et de la liberté d’entreprendre , d’étudier, le mot ou "le maux" à la mode et la prise d’otage dès que nous voulons dénoncer cet état de fait.

    Le terrorisme intellectuel fait rage et continuera tant que l’opinion publique n’aura pas compris.

    Nous sommes pris dans un piège.

    Cet article est formidable et décortique la pensée unique.

    Essaid

  • > Là où finit la démocratie... 1er janvier 2004 16:18, par bigoudie00

    Enfin ! ton article fait la une !!!!
    a bientot

  • Pas d’accord ... 2 janvier 2004 14:29, par fran

    ... lorsque tu écris "je dénonce l’abstentionnisme, attitude criminelle qui renforce aussi bien oligarques que populistes".

    Voici quelques arguments qui justifient l’abstentionnisme :

    http://altermundus.net/simulacre.htm

    Je constate en outre que tu ne distingues pas la "démocratie" représentative de la démocratie directe (tu écris en effet : "Je fais ici l’éloge de la démocratie", faisant ainsi l’amalgame entre les deux). Il importe, me semble-t-il, de différencier le concept de démocratie, et les outils qui permettent de s’approcher de ce concept au maximum de nos moyens.

    • > Pas d’accord ... 5 janvier 2004 09:02, par Démosthène

      Je persiste et je signe, l’abstentionnisme est une attitude criminelle qui renforce aussi bien les oligarques que les populistes.

      Comme toi, je pense que le système est corrompu et qu’il ne représente plus l’opinion réelle de la population, mais si nous en sommes arrivé là, c’est à cause d’un désintérêt pour la politique qui pousse les gens à rester regarder la rediff de la star ac ou télé foot au lieu d’aller voter. Ce que tu vois comme conséquence des dérives du système, je l’interprète moi comme cause.

      Je considère le vote blanc comme un acte citoyen, car au moins la personne s’est bougé le train jusqu’aux urnes et a exprimé son mécontentement, au lieu de rester chez lui à attendre le Grand soir. Aujourd’hui ne votent plus que les partisans des divers partis, ce qui met en péril le principe d’alternance et laisse aux politiques toute liberté d’action. Il faut que les citoyens retournent voter, on n’a que les dirigeants que l’on mérite.

      La démocratie directe est un système tentant, parfait sur le papier, mais difficilement réalisable, si ce n’est, comme le site que vous m’avez conseillé le propose, par une insurrection.

      Mais pour vous qui m’avez l’air si attachez au concept de représentation, comment saurez vous si votre coup de force serait soutenu et souhaitez par une majorité ? Vous ne le sauriez pas et là encore un petit groupe déciderai pour la majorité. Outils et concepts sont certes important mais les moyens et leur légitimité le sont d’autant plus.

      Le monde est ainsi fait, il y aura toujours des hommes pour en diriger d’autres, le tout est de savoir les choisir.

      Démosthène.

      • démocratie directe, insurrection 5 janvier 2004 14:29, par fran

        1. Tu écris : "La démocratie directe est un système tentant, parfait sur le papier, mais difficilement réalisable (...)"

        Voici une ébauche de méthodologie de DD qui suggère que la DD est aujourd’hui techniquement réalisable :

        http://altermundus.net/streetdemocracy.htm

        2. Tu poursuis : "(...) si ce n’est, comme le site que vous m’avez conseillé le propose, par une insurrection."

        Dans une société où les processus de décision sont partagés, l’insurrection devient légitime lorsque ces processus révèlent qu’un choix majoritaire est nié par ceux qui détiennent encore le pouvoir centralisé officiel (la classe politique et ses commanditaires). Mais c’est vrai que nos références à l’insurrection n’expliquent pas cela de façon claire, c’est pourquoi on les a enlevées après avoir lu ton commentaire.

        3. Tu écris : "Le monde est ainsi fait, il y aura toujours des hommes pour en diriger d’autres, le tout est de savoir les choisir."

        La société humaine est comme ceux qui ont le pouvoir de l’organiser l’organisent. Or les technologies de réseaux libres ont le potentiel de modifier cette relation de pouvoir en remplaçant des processus de décision verticaux (càd hiérarchiques) par des processus horizontaux (càd coopératifs).

        Voir :


        Les vertus du modèle de développement coopératif
        La DD n’est pas incompatible avec le leadership

        • > démocratie directe, insurrection 6 janvier 2004 09:03, par Démosthène

          Si j’ai bien compris, le modèle politique de base serait la rue, où les votes seraient organisés puis centralisés. Première constatation, nous vivons déjà dans un système similaire ! Pour chaque vote, il y a des urnes dans chaque quartier qui sont centralisés au niveau de la ville. Ensuite, le système que tu proposes serait mieux car il éviterait les fraudes, mais ceux qui gèrent le réseau auraient le pouvoir de manipuler les résultats. Tu parles de centralisé les résultats, mais à quel niveau ? Quartier ? Commune ? Communauté de commune ? Département ? Région ? Ou... Etat ? La DD serait au jour d’aujourd’hui inéfficace d’un point de vue économique et de politique extérieure avec une centralistaion inférieure au niveau du pays, voire même de l’Europe, au vu de la globalisation qui affecte notre monde. Le système proposé n’est pas plus à l’abri des manipulations qu’un autre.

          Quant au leadership érigé par la majorité, ce n’est pas nouveau, Athènes en faisait autant, et l’on a bien vu ce que cela a donné, avec Périclès, réélu stratège plus de 30ans en faisant preuve de sophisme. On est pas à l’abri de la démagogie. Je préfère encore une alternance tous les 10 ans dans notre beau pays de France. Ce serait d’ailleurs la porte ouverte à n’importe quel despote, il suffirait de contrôler un tant soit peu le réseau et de posséder quelques armes. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé à athènes, la cité n’a cessé d’alterner "démocratie", tyrannie, révoltes ou guerre, etc...

          Ton système a ses mérites mais il n’est pas parfait, dommage, il y aura toujors des salauds pour corrompre tout.

  • > Là où finit la démocratie... 8 janvier 2004 03:46

    Le suffrage censitaire et la médiocrité des élites politiques ne sont pas une spécifité des démocraties occidentales contemporaines. L’esquive des sujets importants et mobilisateurs non plus.
    Que les plus jeunes démocraties qui sont face à des challenges plus importants ou ne pratiquent pas la langue de bois, votent en plus grand nombre, me semble tout aussi logique.

    Dans le cas francais, entre deux candidats de droite plus un d’extrème-droite, pourquoi les francais auraient-ils voté ? Si tu es de gauche, tu n’as pas de candidat donc il n’y a pas de raison que tu soutienne quelqu’un qui propose de trahir son électorat. Cela vaut bien une crise institutionnelle, et tant pis si elle est grave.
    Le problème fut identique aux USA entre Gore et Bush...

    Le problème ne devrait pas se reposer si DSK se pose en ancien architecte de la croissance en francaise de 1996 à 2000.

  • > Là où finit la démocratie... 15 janvier 2004 00:23, par utopia

    Quand je pense que 50% des gens sont plus cons que la moyenne (c’est d’une exactitude quasi mathématique, à un individu près sur 60 millions !), je frémis à chaque élection !

    Utopia

  • > Là où finit la démocratie... 27 janvier 2004 19:31, par freesong

    bravo Démosthene pour ton article.

    je vais ajouter quelques précisions. ce que tu décris n’est pas nouveau. en effet, Aristote définissait la République comme le gouvernement des riches avec un simulacre de démocratie. Nous ne somme pas sortie de cette situation depuis 1789 (sauf durant l’après-guerre et sous de gaulle). le problème n’est pas que des personnes riches participes à la vie politique, mais que ceux-ci y participe dans leur propre intérêt.
    tous ce qu’on apprend à l’école tend à nous faire accepter cette idée. par exemple, pour avoir été en droit, je peut dire que l’on étdudie Hobbes et Locke pour ce qui est de la théorie de l’Etat. or ces deux auteur tendent à renforcer la thèse de l’oligarchie comme système politique. Par contre, Bodin, plutot de tradition platonicienne (la république de Platon promet elle l’intérêt général, la manière est certes discutable par moment), est survolé.
    cet exemple montre quoi ? que le sytème s’auto-entretient et finalement, c’est donc un problème fondamentalement philosophique et culturel.
    enfin, j’ajouterais qu’un système oligarchique/démocratique risque de dégénérer en tyranie, et cela d’autant plus rapidement que les crises économiques perdurent ou deviennent récurrente ou systèmique.

  • > Là où finit la démocratie... 18 mars 2004 16:30, par waki

    j’avoue que tu as completement raison...pour moi. Et tout ceci s’arretera quand nous aurons decide de ne plus nous laisser avoir par cette elite qui ne veut le pouvoir que pour son interet !! merci de ce sujet qui m’a beaucoup aide a formuler ce que je pensais.

 
 
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