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Le second stade du miroir

Le risque que court toute personne qui s’inscrit contre une politique, c’est de s’enfermer par symétrie dans un discours strictement inverse, à la manière d’un reflet dans un miroir ou comme un négatif photographique.

Evidemment, ce risque du manichéisme, ou de l’opposition noir-blanc, j’ai raison, tu as tort, n’est pas le même si on le considère du point de vue du militant, auquel cas il fait partie des figures obligées, au moins quand le militant s’exprime officiellement ou publiquement ou du point de vue du journaliste ou de tout autre individu à prétention intellectuelle, lesquels, s’ils souhaitent demeurer crédibles, ne peuvent, quelle que soit leur inclination personnelle, faire l’impasse, quel que soit le sujet abordé, sur l’antithèse ou simplement la nuance.

En terme de presse, c’est ce qui fait la différence entre un journal pluraliste, même clairement marqué à gauche ou à droite, et ses dizaines ou centaines de milliers d’assidus plus ou moins critiques et une feuille militante et ses quelques centaines ou, au plus, quelques milliers de lecteurs convaincus d’avance.

« Les ennemis de mes ennemis ne sont pas forcément mes amis » devrait être une devise frappée en lettres de feu dans toute conscience critique, donc réellement politique, laquelle n’a rien à voir avec une quelconque piété, qu’elle soit religieuse ou laïque.

De même que Yasser Arafat se mord peut-être encore les doigts d’avoir soutenu Saddam Hussein lors de la première guerre du Golfe (on notera qu’il a prudemment évité de se réjouir de la chute du tyran comme de la déplorer), de même les consciences de gauche devraient-elles y regarder à deux fois avant, par démagogie attrape-tout, se trouver des sympathies avec un Tariq Ramadan au prétexte qu’il serait plus fréquentable que les imams simplistes qui tentent d’embrigader les banlieues …
Qu’on ne se méprenne pas : Ramadan a parfaitement le droit d’être ce qu’il est et de professer ce qu’il professe, mais est-on pour autant tenu de lui servir la soupe quand il faut vraiment fouiller avec la plus extrême bienveillance dans ses propos pour y déceler modernité, innovation et socialisme ?
Ah, bien sûr, il est sympathique et séduisant ! eh bien ? quoique dans un style plus clinquant, Jorg Haider aussi, ce qui ne fait pas de lui un convive de référence à la table de la démocratie …

On peut s’inquiéter à bon droit des dérives verbales d’un Malek Boutih (quoique le mettre dans le même sac qu’un Anna/Del Valle relève de l’amalgame injurieux) lorsqu’il prend le relais des politiciens et de la presse populiste en fustigeant la « caillera » des « quartiers sensibles » sans pour autant nier la réalité mafieuse qui se développe dans lesdits quartiers : répondre à une outrance, la diabolisation, par une autre, l’angélisme, ne fait rien d’autre que dresser un miroir face à l’adversaire quand la situation complexe nécessiterait reconnaissance du problème, dialogue, propositions concrètes, bref un discours politique plutôt qu’électoraliste ici, émotif là.

De la même aune, n’est-il pas préoccupant que des voix, des plumes a priori orientées à gauche fassent davantage cas de jeunes filles voilées exclues de l’enseignement public que du mouvement revendicateur Ni putes, ni soumises, ou pire, estiment que le discours de la réaction traditionnaliste est davantage digne de compréhension, plus pertinent que celui de l’émancipation ?
Les « pétroleuses » seraient instrumentalisées par la gauche réformiste et laïcarde (quelle horreur !) et les « néo-nonnettes » par personne ? sans rire ?
Le « bon » musulman, c’est celui qui méprise les premières et approuve les secondes, tandis que le « mauvais » musulman, forcément manipulé par la masse indistincte des « infidèles », fait le contraire ? raisonnement binaire, réducteur et inquiétant.

A chaque fois qu’un groupe humain s’enferme dans ses propres préjugés, c’est pour donner du grain à moudre à ses pires adversaires tandis que s’il accepte la critique, se prête à l’autocritique, il les renvoie à la marge du libelle clandestin, des vociférations impuissantes. La meilleure façon de combattre l’islamophobie ne serait-elle pas de reconnaître que tout est fort loin d’être parfait dans l’islam ?
Si vous me dîtes : là, pas touche ! je saurai alors à qui j’ai affaire …

Faut-il en conclure que la liberté est dans la soumission, l’esprit critique dans la dévotion, l’avenir dans le passé ? on nage en plein 1984 d’Orwell ou plutôt dans la re-lecture d’un Coran qui, comme la Bible, le Talmud -et même le Capital du pourtant intellectuellement rigoureux Marx-, adopte toutes les interprétations que les clercs du moment souhaitent lui voir adopter.
Est-il absolument nécessaire d’opposer au rouleau-compresseur idéologique du néolibéralisme le rouleau-compresseur de la réaction religieuse ou encore d’un archéo-communisme ou ne vaudrait-il pas mieux inventer ou ré-inventer des stratégies nouvelles à base de souplesse, de fugacité, de créativité contre la rigidité, la permanence, le conformisme ?

Il me semble significatif que la déjà défunte « paix de Genève » n’a rencontré ici que réticence : c’est un texte de compromis, plus politique, réaliste si on préfère, que sentimental. On peut comprendre que les durs du Likoud le rejettent : ils veulent la guerre et ils ont les moyens de la faire. Mais les Palestiniens et les pro-Palestiniens ? ils n’ont toujours pas compris ce qu’était un rapport de force ? et si oui, ils n’ont manifestement pas compris que ce rapport ne plaidait pas en leur faveur, car les puérilités qui consistent à brûler des drapeaux ou à tirer des coups de feu en l’air n’impressionnent guère les impérialistes sérieux …
D’être braves et dans leur droit n’a pas sauvé les Indiens d’Amérique ; on peut s’en désoler tous les jours, certes, mais peut-être serait-il plus sage de reconnaître la réalité historique pour ce qu’elle est ?

S’il est sain de dénoncer une répression sharonienne rendue possible grâce à la mansuétude étasunienne envers toutes les violations petites et grandes du droit international que se permet Israël, il ne faudrait s’illusionner ni sur les limites d’une telle attitude aussi élégamment morale que concrètement stérile (et moins marginale qu’on ne le croit, car les opinions publiques européennes sont majoritairement, bien que vaguement, acquises à la cause palestinienne, en vain d’ailleurs), surtout apte à fabriquer désillusions et martyrs, ni sur les multiples errements d’une Autorité palestinienne gouvernée par un autocrate à qui l’ONU a dû forcer la main pour qu’il accepte de partager le pouvoir avec un premier ministre de son propre parti.

Entre l’enclume israélienne, le marteau émoussé du Fatah et les clous du Hamas, le peuple palestinien est si mal parti que son avenir ne peut se jouer que dans un compromis innovant, dans l’exploration de pistes non guerrières : une jeune femme en chemise une rose à la main fera s’incliner le canon des fusils tandis que sa sœur qui se fait exploser dans un autobus remplit leur culasse …
Voulue à juste titre ou non, peu importe au fond, la lutte armée sans espoir de victoire dénote, quand elle s’éternise, témoins les Farc colombiennes et leur contretype les paramilitaires d’extrême droite, une façon de vivre auprès de laquelle la perspective de la paix peut dévoiler, si ce n’est l’horreur du vide, du moins celle des remises en cause personnelles, car s’il est plus dangereux de tenir un fusil qu’un rabot, c’est aussi moins fatiguant et pour quelques-uns au moins, plus valorisant.

Mais bien sûr, plutôt que de s’assumer lucide, on peut aussi poursuivre dans l’incantation vertueuse comme dans un dolorisme finalement très religieux : d’aucuns, depuis cinquante-cinq ans que dure le conflit israélo-palestinien, ont fait en quelque sorte un métier de s’indigner.

Lucidité dans l’analyse de la situation, qui, par parenthèse, a déserté au motif de leur judaïsme quelques esprits que l’on croyait brillants au moins un peu et qui, dans la tension, ne révèlent qu’autisme, sectarisme, foi du charbonnier, vulgarité.
A-t-on assez remarqué au moment de son récent décès le parcours de Mao à Moïse d’un Benny Levy pour s’en étonner, tandis que nul ne relevait que ce besoin maladif d’autorités tutélaires signalait, au-delà d’une rhétorique parfois impressionnante, les vrais bornés, les imbéciles de haute volée ?
Encore se taira-t-on à propos du grotesque Arno Klarsfeld, pénible cabot toujours en quête de publicité, dont l’héroïsme de pacotille confond des lanceurs de cailloux avec des panzer grenadier …
Et Alexandre Adler qui qualifie Rony Brauman de « traître juif » ! tiens ? les juifs, c’est comme les musulmans, il y a les bons qui pensent comme moi et puis les autres ?

Dans un domaine voisin, en politique comme en géographie, l’antiaméricanisme de principe a poussé certains, contre toute évidence militaire et même contre toute raison, à souhaiter la victoire du Baas dans la guerre d’Irak, non pour sauver un régime unanimement condamné, quoique les présidents-dictateurs à vie aient aussi des admirateurs jamais interpellés par les 99% de voix obtenus dans des parodies d’élections, mais pour infliger aux stratèges de la Maison-Blanche la punition que méritait leur arrogance agressive.
Quel infantilisme ! On pouvait être opposé à l’intervention illégale, aventureuse, puis, la suite le prouve encore, à la gestion incroyablement mal préparée des Etats-Unis pour ensuite espérer, le fait accompli, que les combats dureraient le moins possible, tout autre attitude, en particulier la résistance non pas du peuple irakien mais de sa garde-chiourme, ne pouvant qu’occasionner davantage de souffrances et de destructions.

L’impérialisme économico-culturel de l’Amérique et de ses satellites est sans aucun doute à contrer, mais pas par l’usage irrémédiable et dérisoire des armes : par des idées.
Et là, il ne s’agit plus d’anathèmes, mais de thèmes ; il ne s’agit plus de croire (la foi comme psychose de masse), mais de penser.


 
P.S.

Illustration : R. magritte

 
 
Forum lié à cet article

4 commentaires
  • > Le second stade du miroir 11 janvier 2004 19:21, par Mehr Licht

    Bonjour !

    Bravo pour cet article. Vous écrivez bien et de plus je suis d’accord avec vous. Pourtant, une réflexion me turlupine depuis longtemps. Je me demande même si je fais partie des rangs de ceux qui prônent la paix par les idées et la non-violence. Gandhi et Mandela étant mes héros, je me demande donc, si parfois nous ne faisons pas preuve d’angélisme.

    Quand un animal est poursuivit par les chasseurs, que fait-il ? Il fuit. Quand il est pris au piège, c’est-à-dire en situation extrême, il devient soudain courageux et prêt à se battre jusqu’à la mort. N’est-ce pas là ce que font les résistants palestiniens.

    C’est vrai que la rose c’est mieux que la bombe... Parfois cela fonctionne, parfois non. Souvenons-nous de la Place Tian’Anmen et de bien d’autres situations semblables.

    Vous pourriez me répondre que l’homme n’est pas une bête. Et bien je n’en suis pas sûr, quand je le vois chasser et être chassé par les siens. Il est pire que l’animal dirais-je, puisqu’il tue parfois pour tuer.

    Vous avez raison on ne doit pas se montrer aussi bête et méchant que l’adversaire. Mais est-ce donné à tout homme attaqué d’avoir le temps et le pouvoir de le faire ?

    Je me questionne donc sur nos écrits. J’ai même produit un article sur ce sujet. Il reste que votre article critique beaucoup mais apporte peu de solutions, tout comme les miens d’ailleurs. J’aurais besoin d’un GROS plus, qui nous reste à découvrir pour me rassurer et me satisfaire. Quel est ce plus ? Voilà le Hic !

    Sommes-nous prêt à arpenter les terrains dangereux une rose à la main ? Réussir à convaincre un peuple par les idées c’est si difficile et si long. Aurons-nous le temps face à cette hégémonie américano-israélienne.

    Amicalement.

    Mher Licht

    • > Réponse globale 14 janvier 2004 14:36, par Delfe

      A tous.

      Vous avez raison, Mehr Licht, la non-violence n’est, hélas, pas toujours une réponse adaptée : ce qui fonctionna avec l’armée britannique des Indes n’aurait eu aucune chance face aux nazis, ne serait-ce que parce que les brutes fanatisées méprisent l’intelligence comme la douceur.
      Néanmoins, je ne me permettrai pas comme certains de comparer les Juifs de droite d’Israël à leurs anciens tortionnaires : à mon avis, Tsahal, qui fait régulièrement preuve de certains scrupules, précisément quand les politiques lui demandent de mitrailler ou bombarder sans souci des « dommages collatéraux », ne fusillera pas de bon coeur des gens désarmés, surtout devant des caméras …
      Toutefois, je ne suis pas un pacifiste à tous crins, encore moins un angéliste : je remarquais seulement que lorsque la lutte armée n’a aucune chance d’aboutir, il faut lui substituer une autre forme de rébellion ou de contestation, laquelle, même si elle doit échouer, sera toujours moins coûteuse en drames humains ; il faut dire aux jeunes palestiniens qu’il n’y a aucune utilité ni aucune gloire à s’immoler, que le fanatisme, qui le réduit au rôle de machine sans cervelle, est indigne de l’être humain.
      Mais on peut aussi considérer la guerre (et les tensions de la vie en général) comme son allégorie, le match de foot, et applaudir quand notre équipe marque un but, se désoler quand elle en prend un. La plupart des gens, partout, fonctionne comme ça.

      Je comprends bien votre attente, Essaid, mais mon propos est, modestement, de pousser à la lucidité et, quoique partant d’une position subjective car je me situe plutôt de votre côté que de l’autre, à l’objectivité. Les solutions dépendent d’une recherche philosophique comme d’un programme politique, pas d‘un simple article sur le Net.

      Il ne s’agit pas de renvoyer tout le monde dos à dos, toutes responsabilités égales, SefKaoui, mais de rappeler d’une part qu’en diabolisant l’adversaire, on se comporte comme lui et on oublie qu’il est un homme comme soi, d’autre part, pour les combattants qui ne comprennent que le combat, que l’inégalité des forces en présence impose de nouvelles stratégies plutôt qu’un affrontement armé sans issue (d’ailleurs les faucons israéliens redoutent davantage les intellectuels, les vrais, que les prêcheurs, qu’ils ont instrumentalisés, et les poseurs de bombes).
      Sinon, je comprends bien que vous ne vous reconnaissiez ni dans le grand bourgeois universitaire Ramadan, ni dans le politicien socialiste Boutih ...

      Evidemment, et c’est le plus probable, la guerilla peut continuer ainsi à raison de trois Palestiniens tués pour un Israélien jusqu’à épuiser les forces vives (les jeunes sont souvent pressés de mourir pour un idéal : on sait qu’ils n’y croient pas, non pas à l’idéal, qui n’existe pas, mais à la mort, qui existe, et pour un bout de temps ) des deux nations ; il y a encore de la marge, après tout, le conflit d’Ulster entre catholiques et protestants (en réalité, un conflit économique, comme toujours ; ce n’est pas pour rien si l’islam apparaît aujourd’hui comme la « religion des pauves », comme hier le …marxisme-léninisme et ses variantes) date de plus de 80 ans …

  • > Le second stade du miroir 11 janvier 2004 21:14, par Essaid

    Vous avez fait un catalogue de tous les problèmes mais vous ne donnez pas de solution sous prétexte que ce n’est ni "noir ni blanc".

    Un Boutih n’est pas une référence car il a mis tous le monde dans le même sac en dénoncant sans apporter de véritables solutions et de plus, il se mets avec un parti qui pendant 20 ans a minoré des Francais de référence maghrébine et a cru (Ce parti) que ces derniers était sa chasse gardée.

    Cette politique a laissé des séquelles graves dans la société Française en un mot a mis le "MERDIER".

    Prendre position c’est déjà préconiser une solution où un début, c’est comme cela que l’on peut faire avancer les choses, il ne faut surtout pas se voiler la face.

    Pour les autres par exemple Arno Karlsfeld, un soldat d’opérette et de salon qui n’arrête pas de pérorer, il voit de l’ennemi partout, d’ailleurs il est parti s’engager dans l’armée Israélienne mais il est toujours Français, personne dans nos hommes politiques n’ose dénoncer quoique ce soit, sinon il sera taxé d’antisémistisme.

    En un mot pour moi PRENDRE POSITION fait avancer le débat qui foisonne dans notre société.

    Cordialement Essaid

  • > Le second stade du miroir 12 janvier 2004 19:09, par SeifKaroui

    Tout cela ne serait qu’évidence et bon sens s’il ne passait pas par pertes et profits ce qui en est le coeur : le juste et l’injuste, l’oppresseur et l’opprimé. Or, en la matière, le principe est noir ou blanc. Surfer sur le gris, c’est prendre position sans trop l’assumer, voire à la légère ou en s’en camouflant, pour l’injuste et l’oppresseur.
    Cela aiderait votre compréhension, peut-être, de savoir que nombre de franco-musulmans, dont je suis, ne jouent pas à renvoyer dos à dos les palestiniens et les sionistes, ni T Ramadan et M Boutih... Ce luxe-là n’est pas pour nous.

 
 
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