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Machiavel en Afrique

Décidément, il ne fait pas bon d’être président de la république au mois de septembre. Un an à peine après le ravalement brutal des Twins et l’arrêt sur image de W. Bush, sis, muet, sur un tabouret de classe devant un parterre d’élèves médusés, voilà qu’un pays africain, et pas des moindres, s’embrase comme fétu de paille.

Le 19 septembre 2002, la Côte d’Ivoire a basculé dans une guerre qui a fait 5000 morts. A l’origine, un coup d’état manqué, œuvre de militaires mécontents, encadrés par des déserteurs réfugiés dans des pays voisins. Qui sont ces rebelles relookés en défenseurs des opprimés ? Qui est ce président socialiste décrit par ses ennemis sous les traits d’un tyranneau africain ? Qui sont ces milliers de Français fuyant les émeutiers d’Abidjan ? A quoi joue la France dans son ancienne colonie ? Que font plusieurs milliers de soldats français postés depuis des mois entre les belligérants ? Pourquoi Villepin est-il toujours si pressé ?

Autant de question que Philippe Duval, journaliste au service politique du quotidien Le Parisin-Aujourd’hui en France, tente de répondre. Pour avoir, de longues années durant, fréquenté ce pays d’Afrique de l’Ouest, il a su tisser un réseau de contacts qui lui ont permis, avec l’aide précieuse de Flora Kouakou, de recueillir de nombreux témoignages de personnalités de premier plan. La Côte d’Ivoire, ce pays béni des dieux avec son gaz, son café, son cacao, son or, son pétrole, va-t-il sombrer dans la fosse aux démons africains ? Oui, disent en cœur les chantres de la désinformation, affiliés ou non aux discours officiels et à ceux qui les prononcent. Non, relève courageusement Philippe Duval. Le spectre du Rwanda que certains agitent au-dessus de ce pays richissime n’a pas lieu d’être : plus de soixante ethnies différentes cohabitent en Côte d’Ivoire. Pas deux comme sur les hauts plateaux d’Afrique Centrale.

La cause du mal est à chercher ailleurs. C’est donc dans les trames de l’histoire ivoirienne que notre auteur nous entraîne. Pour comprendre le présent il faut un peu connaître le passé. Une fois les bonnes bases appréhendées, nous en arrivons au scénario du coup d’état manqué, à son introspection, à son explication. Vient donc, par ordre d’entrée en scène, le témoignage de Lida Kouassi, le ministre de la Défense en place le 19 septembre, qui s’est tu pendant un an, et qui parle aujourd’hui. Lui qui aurait, avec l’aide du président Gbagbo, organisé un coup d’état dans le coup d’état. Et qui s’explique sur la mort du général Gueï, celui qui avait déposé, le 24 décembre 1999, Henri Konan Bédié, le successeur d’Houphouët-Boigny, le père de l’Indépendance, avant de se faire battre en octobre 2001 par Laurent Gbagbo aux élections présidentielles. Les rebelles aux gris-gris qui ne se lavent pas et se présentent comme de bons sauvages venus libérer un peuple opprimé laissent parler leur cœur. Ils sont sales mais ont, tous, des téléphones satellites et des armes derniers modèles. Et maîtrisent parfaitement la guerre ... de la communication.

Et que dire des Dozos aux vêtements de toile brune piqués d’amulettes, et portant même parfois d’un bonnet phrygien ? L’ancienne police secrète de Bédié, qu’il utilisait en parallèle pour supprimer ses opposants, est-elle devenue le bras armé de Ouattara ? Tout est affaire de discours dans ce pays sous influence, et de relations. N’est-ce pas Mitterrand lui-même qui tirait les ficelles, comme tant d’autres avant lui, quand en 1990, sa secrétaire proposa à Laurent Gbagbo la présidence de l’Assemblée nationale ivoirienne ? Ce dernier demanda en sus l’inversion du calendrier électoral prévu. Fin de non recevoir de l’Elysée qui lui annonçait déjà qu’il aurait un groupe de neuf parlementaires et qu’il ferait 18% aux prochaines législatives qui se tiendraient dans les semaines à venir (sic). Procédé douteux de l’ancienne puissance coloniale que le cardinal Agré, chef des évêques ivoiriens, a dénoncé dans un long plaidoyer, fustigeant le "rôle ambigu, louvoyant et confus" de la France.

Depuis de longues années, en effet, les Blancs pillent ce pays. Arrivés en 1469, ils n’ont eu de cesse de se servir, en main d’œuvre et en matières premières. Et les derniers en date, fort de 4000 soldats, n’ont pas hésité à court-circuiter l’armée régulière qu’ils étaient censés aider, pour permettre aux rebelles de tenir leurs positions afin d’arriver au statut quo souhaité par le Quai d’Orsay afin de parvenir à pousser tout le monde vers la table des négociations et éviter de devoir "travailler" avec un chef de clan sorti vainqueur par les armes. Et ainsi offrir au monde la vision de l’art de la diplomatie à la française en première mondiale : octroyer la responsabilité du maintien de l’ordre à une rébellion armée (accords de Marcoussis obtenus sous la pression et le chantage, ce qui explique que Laurent Gbagbo ne les applique pas).

Tout cela est ponctué d’un site web fort en rumeurs, Abidjan Net, qui, grâce à sa fameuse rubrique, distille le faux du faux, le vrai faux du faux vrai, et qui peut se targuer d’avoir eu la peau de l’ambassadeur de France, Renaud Vignal, lequel eut le malheur de lâcher une phrase lors d’un dîner, qu’un serveur bien intentionné à transcrit dans le plus pur style ivoirien : "il paraît que l’ambassadeur de France est clair : Gbagbo ne sera plus président à Noël." Tollé général dans la presse. Rapatriement du causeur dans les mois qui suivirent ...
Et que dire du MPCI qui égorge, avec l’aide de mercenaires libériens, des blessés dans les hôpitaux ? Seul Global Witness, une organisation non gouvernementale britannique, spécialisée dans les enquêtes sur les "Etats voyous", a pu, dans un rapport publié le 31 mars 2003, apporter des preuves sur les exactions de certains chefs de guerre ... aidés par des voisins bien intentionnés. C’est ainsi que l’ONU s’est emparé du dossier, et que Charles Taylor est entré dans l’œil du cyclone. Ce qui provoqua sa chute le 11 août 2003.

Une enquête passionnante au sein d’une société éclatée aux coutumes si particulières à l’Afrique, au système corrompu jusqu’à voir policiers et gendarmes en venir aux mains pour des questions de salaires et de territoires ... à lire si vous voulez y comprendre quelque chose sur ce qui se passe réellement en Côte d’Ivoire, et garder l’espoir que le paix saura se relever.

Fantômes d’Ivoire
Philippe Duval
Le Rocher, 2003, 275 p. - 18, 00 euros


 
 
 
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