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L’épicerie au pouvoir

Les commerçants et autres intermédiaires dans la relation producteur-client sont devenus les acteurs privilégiés de l’économie en même temps que la référence préférée d’un pouvoir politique pour qui faire de l’argent est une philosophie en soi.

Traditionnellement, la droite lorsqu’elle gouverne, c’est-à-dire, sous un masque ou un autre, la plupart du temps quoi qu’elle en dise, éprouve davantage d’affinités pour le commerce de gros et de détail, qui sont ses habituels bailleurs de fonds, que pour la recherche et la culture, activités généralement considérées comme économiquement superflues, puisque a priori plus coûteuses que rentables, et comme repaire d’individus absolument incompréhensibles pour les marchands : les savants fous et les artistes maudits.

Avec l’arrivée au pouvoir de l’équipe Raffarin à la mi-2002, équipe animée non par un énarque ignorant la trivialité de l’exercice d’une profession commerciale (et même d’une profession tout court), mais par un « communicateur », autrement dit un de ces spécialistes du bourrage de crâne qui s’enrichissent avec plus ou moins de talent dans la publicité de marque ou l’information d’entreprise, cette connivence entre les milieux d’affaires et le pouvoir politique au détriment des secteurs créatifs de la société a pris une ampleur nouvelle.

En effet, dès l’année suivante, les intermittents du spectacle ont dû pour faire entendre leurs craintes employer un moyen jusque-là réservé aux conflits les plus durs de l’histoire de l’industrie, à savoir saboter leur propre outil de travail et par là se priver de leur source de revenus.
Des dizaines de festivals d’été, dont le plus fameux, celui de théâtre d’Avignon, ont été annulés ou au moins amputés, des dizaines de millions d’euros de manque à gagner pour les producteurs (auteurs, artistes et techniciens) et les organisateurs ont été comptabilisés, des dizaines de manifestations plus ou moins festives ont eu lieu, tout cela pour quel résultat ?

Aucun. Le gouvernement, via son falot ministre de la Culture, a renvoyé les contestataires vers les partenaires sociaux qui les ont exécutés d’une signature, d’un côté le patronat, parfait Janus qui condamne d’une main ce qu’il encourage de l’autre (les grosses "boîtes" de l’audiovisuel comme leurs patrons multimillionnaires sont les principaux bénéficiaires du système et pour eux les nouvelles dispositions d’indemnisation n’ont rien changé), de l’autre des syndicats qu’on ne taxera même plus de consensuels, mais de « croupions » (entrepreneurs, invitez-donc un responsable syndical dans les meilleurs restaurants et à se mesurer à vous sur un parcours de golf des Antilles, vous verrez qu’il ne saura bientôt plus ni où il habite ni rien vous refuser).

Pourquoi tout ce gâchis dont on n’a pas fini de mesurer les conséquences sur le spectacle vivant, en dehors de prétendues réalités économiques que l’on sait aussi fluctuantes que les cours de la Bourse ?
Quand il s’agit de sauver à coups de centaines de millions d’euros le Crédit lyonnais et ses filiales, y compris en procès insensés aux Etats-Unis, ou Alstom, on peut ; la culture vivante, on ne peut pas, car la droite se fiche de la culture, elle ne reconnaît que l’agriculture et la confiture, voilà pourquoi l’annulation des festivals, des spectacles, la fin programmée du court-métrage lui indiffère profondément. La seule chose qui peut-être l’a émue, c’est ces hôteliers et bistrotiers portant plainte contre la CGT pour entrave au commerce.
Un comble que ces limonadiers qui traînent en justice ceux sur le dos desquels ils escomptaient faire leur beurre !

Un comble, mais pas pour tout le monde.
Hors les banques et les compagnies d’assurances, qui par parenthèse prospèrent avec votre fric qu’elles vous font croire leur (comme le banquier est bien habillé et que son établissement a l’air cossu, ça marche, vous êtes berné, aussi oubliez-vous que le crédit qu’on vous accorde, c’est grâce aux autres clients de la banque, pas grâce au taulier, qui, s’il encaisse beaucoup, ne débourse jamais rien), les plus gros brasseurs d’argent, aujourd’hui, sont les intermédiaires -ou distributeurs- qui exploitent les deux bouts de la chaîne commerciale, le producteur et le consommateur.

Hyper et supermarchés imposent des tarifs léonins aux fabricants qui les fournissent, ruinent les plus petits exploitants, humilient leurs représentants en les traitant comme les parvenus traitent leurs domestiques, font payer aux producteurs les meilleurs emplacements dans les linéaires, ponctionnent bien entendu à la caisse un client fortement incité à surconsommer par un parcours savamment organisé et, le soir venu, placent en actions des sommes considérables, dont la part due à leurs fournisseurs qu’ils rembourseront plus tard.
Qui est gagnant sur tous les tableaux ? C’est l’épicier.

Le sort des chercheurs diffère moins qu’on le croirait de celui des artistes : si l’épicier se sent naturellement davantage intimidé par ces savants surdiplômés et généralement bien rémunérés lorsqu’ils sont notoires que par des artistes sans le sou docteurs en plans sur la comète, il ne prise guère cette population qui n’a fait trop d’études que pour bâtir neuf fragiles châteaux en Espagne pour un bon bunker bien costaud et très profitable, aussi, quand il apprend qu’avec un peu plus que le smic un jeune chercheur gagne largement moins bien sa vie [1190 euros] que n’importe quel agent commercial, il se sent secrètement conforté dans sa certitude vulgaire que rien ne vaut un bon vendeur ; toutefois, maigre satisfecit pour le savant, si notre commerçant ne comprend pas davantage l’intérêt de la mécanique quantique que celui du théâtre expérimental, dans le premier cas il affecte de se conformer modestement à « l’intérêt supérieur de l’humanité », à ces choses « qui nous dépassent », dans le second, il ricane parce que, attention, les scribouillards, tous fumistes, « on ne la lui fait pas ».

On remarquera à l’occasion, un peu désabusé, qu’un peintre, même talentueux, s’il ne vend rien, ne touche un sou de personne, ce qui, hors lui-même, ne dérange absolument aucun des « partenaires » sociaux. Et on peut toujours faire confiance aux imbéciles pour déclarer que claquer du bec fait la gloire de l’artiste …

Néanmoins, même gelé depuis deux ans à plus de six milliards d’euros, le budget de la Recherche est encore en apparence confortable, dans le peloton de tête des pays riches, avec le Japon, les Etats-Unis et l’Allemagne.
En apparence seulement, car en France les finances publiques supportent le plus gros de l’effort matériel consacré à la recherche pure, tandis que dans les trois autres pays, lesquels, on le note au passage, ne préconisent l’ultralibéralisme et la fuite en avant que pour le voisin, c’est tout de même le contraire, l’entreprise, c’est-à-dire le privé, qui pourvoit à l’essentiel des fonds [Plus de 60% pour les EU et l’Allemagne, plus de 70% pour le Japon contre moins de 50% concernant la France].
Ailleurs, l’épicier investit dans l’avenir en compensant par la masse financière injectée, et donc le nombre de projets initiés, l’absence de garantie de résultat, ici, dans le placement sans risque et à haut rendement.

Pourquoi se gêner, puisqu’il s’agit en quelque sorte d’une disposition culturelle : dans l’Hexagone, il semble acquis que le tant honni service public assure pendant que le privé s’assure ; les études de la plupart des pédégés qui se goinfrent dans le négoce on été payées par la nation, les professions médicales prétendument libérales, avec les médecins de ville et les pharmaciens formés aux frais le la collectivité, véritable survivance de l’épicerie familiale à l’ancienne mode, sont en réalité rétribuées pour l’essentiel par la Sécurité sociale.
Plus crûment, le coût de la recherche ne pose problème qu’aux gestionnaires des finances nationales qui ont délibérement choisi de réduire le taux d’imposition des sociétés qui investissaient déjà le moins possible directement dans cette recherche.
La boutique s’en fiche, ce n’est pas elle qui crache au bassinet.
Qui est gagnant sur les deux tableaux ? c’est …


 
P.S.

Illustration : OLT

 
 
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