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Un bilan 2001

2001, nouvelles questions, nouveaux problèmes

Par Christophe Aguiton

La décennie 1990 avait été celle de la renaissance des mouvements
sociaux.

La réorganisation du monde qui s’était opéré entre la chute du mur de
Berlin et la guerre du Golfe pouvait laisser croire à une domination
sans partage du capitalisme libéral. La grève générale du secteur
public de novembre et décembre 1995, le mouvement des sans papiers,
puis celui des chômeurs avaient montré, au contraire, l’ampleur des
résistances à cette domination. Un nouveau paysage associatif et
syndical a émergé de cette vague de luttes : les SUD, DAL, AC !, etc.
La France n’était pas le seul pays à se rebeller contre le libéralisme
triomphant. Les syndicalistes coréens, les paysans sans-terres du
Brésil ou les indiens zapatistes du Chiapas étaient le symbole du
renouveau des mouvements sociaux au Sud. Moins visibles, en tout cas
sur la scène française, des mouvements aux pratiques innovantes, comme
"Reclaim the Streets" en Grande-Bretagne ou les "Tute Bianche" en
Italie, étaient les signes avant-coureurs d’une nouvelle
radicalisation dans la jeunesse.

La longue année 2000, entre Seattle en décembre 1999 et Porto Alegre
en janvier 2001, a été celle de l’irruption du "mouvement" sur le plan
mondial.

Plus une rencontre importante sur la scène internationale sans
manifestations et contre sommet, et, partout, de nouvelles forces
militantes, comme ATTAC en France, s’organisent face à la
mondialisation libérale. Ce mouvement marque une rupture à trois
niveaux. Il est d’emblée mondial, même si ses racines locales et
nationales sont fortes. Il voit se tisser des rassemblements inédits,
ces dernières années, entre différents secteurs sociaux : paysans,
salariés et mouvements de jeunes, particulièrement nombreux dans les
manifestations. Il est enfin marqué par des alliances, elles aussi
tout à fait nouvelles, entre les mobilisations environnementales,
sociales et démocratiques.

L’année 2001 a été marquée à la fois par l’approfondissement de ces
mouvements et par l’apparition de nouvelles questions et de nouveaux
problèmes.

Pour ceux qui doutaient encore de la profondeur des luttes contre la
mondialisation libérale, Gênes a été une confirmation sans appel.
Réunir près de 300 000 manifestants face aux sommet des 7 pays les
plus riches du monde, fin juillet, dans une ville vidée de la moitié
de ses habitants et bouclée par les forces de l’ordre qui avaient été
jusqu’à fermer les gares, le port maritime et l’aéroport, a représenté
un saut qualitatif important. Jusqu’alors, l’impact du mouvement
s’expliquait par la combinaison entre des manifestations
spectaculaires, avec le blocage et l’encerclement pacifique des
centres de conférences, et les inquiétudes d’opinions publiques qui
vivent au quotidien les conséquences sociales et environnementales de
la mondialisation libérale : licenciements boursiers, précarisation
des emplois, croissance des inégalités, généralisation des OGM, etc.
Mais, au mieux, les manifestations réunissaient quelques dizaines de
milliers de personnes. Gênes, comme Québec au mois d’avril pour
l’Amérique du Nord, c’est l’entrée dans le mouvement de centaines de
milliers de personnes, le plus souvent très jeunes. C’est l’émergence
d’une nouvelle génération militante qui restera marquée tant par
l’ampleur et la chaleur des manifestations que par la violence de la
répression. L’élargissement des mobilisations a été de pair avec
l’apparition et le renforcement de mouvements à dimension globale :
"Genoa Social Forum" en Italie, "Movimiento de Resistancia Global" en
Catalogne, "Globalize Resistance" en Grande-Bretagne ou ATTAC qui, en
plus de la France, se développe dans de nombreux pays.

Mais l’année 2001 est aussi une année charnière qui voit apparaître de
nouveaux problèmes. Après Seattle, le mouvement s’était élargi et
étendu sur toute la planète dans une croissance linéaire, sans
rencontrer de réactions autres que répressives ni de réponses
politiques sérieuses. Les attentats du 11 septembre, la guerre en
Afghanistan, et la récession économique, qui touche en particulier les
Etats-Unis, vont compliquer la donne.

La condamnation sans réserve des attentats du 11 septembre allait de
soi pour un mouvement qui entend changer le monde par les voies
démocratiques et l’implication active des "citoyens du monde". La
guerre en Afghanistan a posé des problèmes plus compliqué. Les
militants américains se sont divisés entre les syndicalistes qui n’ont
pas voulu s’opposer à la guerre et le mouvement étudiant, plus radical
dans son refus de la politique des Etats-Unis. Ailleurs, le mouvement
a pu se lier aux associations pacifistes : ainsi en Grande-Bretagne,
la manifestation du 17 novembre a été la plus importante des vingt
dernières années et, en Italie, la marche entre Pérouse et Assises a
réunit, à nouveau, près de 300 000 personnes. Cette capacité du
mouvement opposé à la mondialisation libérale à élargir ses thèmes de
mobilisation ne sera pas sans suite : plusieurs centaines de militants
européens sont ainsi partis en Israël et Palestine fin décembre pour
être présents et témoigner de leurs solidarité avec les palestiniens.

Au delà des réactions liées à l’actualité immédiate, une réflexion
plus générale s’impose sur l’ampleur du tournant après le 11
septembre. Déjà des mesures répressives sont prises dans tous les
grands pays, les attentats étant le prétextes à un tour de vis plus
général : en France, les pauvres et les jeunes sont les premiers visés
par les nouvelles lois qui punissent de prison l’absence de titre de
transport dans les trains, ou qui interdisent de s’attarder dans les
cages d’escalier... Derrière ces premières lois, on mesure vite ce que
voudra dire le "retour du politique" annoncé par tous les responsables
après le 11 septembre. En refusant de contrôler réellement les paradis
fiscaux, sauf pour les entités nommément désignées par les autorités
américaines, les grands pays indiquent clairement que la "régulation"
de la mondialisation ne sera que répressive et que rien ne sera fait
pour limiter les marges de manoeuvre de la finance et des entreprises
transnationales.

Cependant, la coïncidence entre ces chocs politiques, la montée des
mouvements sociaux et militants et la récession économique, fragilise
considérablement les bases même de la mondialisation.

Un parallèle instructif peut être fait avec la fin d’une autre phase
de mondialisation, le "libre-échange" instauré entre 1846 et 1879.
Face à une profonde crise économique et aux remous sociaux qui en
découlaient, Bismarck avait fait voter des lois répressives contre la
social-démocratie et les syndicats, en même temps qu’il prenait des
mesures sociales : stabilité des prix du blé, hausse des salaires,
instauration d’une sécurité sociales pour les ouvriers. Ces mesures
avaient un coût pour les produits de l’économie allemande. Pour les
protéger, Birsmarck réintroduit en 1879 les droits de douanes, d’abord
sur le blé, puis sur d’autres productions agricoles et industrielles.
Il fut suivi par les autres grandes puissances, et tous se sont lancés
dans la constitution d’empires coloniaux pour s’assurer un accès aux
matières premières et un débouché pour leur production industrielle.

Aujourd’hui les forces du système, les entreprises, les institutions
internationales et les gouvernements des grands pays, ne veulent pas
d’une "guerre des civilisations", mais entendent, au contraire,
assurer la pérennité de la mondialisation. C’est le signal qu’il ont
donné à en novembre à Doha, au Qatar, en engageant un nouveau cycle de
libéralisation du commerce dans le cadre de l’OMC. Du côté des
mouvements sociaux et militants, très peu sont ceux qui souhaitent un
repli sur les états nations. Pour poursuivre les retours aux XIXème
siècle, la fin du libre-échange s’est produit quand le mouvement
ouvrier s’était fragmenté. L’AIT, l’association internationale des
travailleurs, la "première internationale" s’était constitué en 1864 à
Londres en réaction à la mondialisation des échanges. Les expositions
universelles étaient, un peu contre les contre-sommets aujourd’hui,
des moments de rencontre entre syndicalistes et militants. Mais l’AIT
s’est divisé et affaibli dès le début des années 1870, après la
défaite de la Commune de Paris. Aujourd’hui, le mouvement multiplie au
contraire les échanges et les contacts. Une nouvelle génération
militante, le "peuple de Seattle et de Gênes", se vit comme partie
prenante d’un mouvement international qui se bat pour une "autre
mondialisation".

Mais si les acteurs réagissent différemment, l’ampleur des problèmes
politiques et sociaux à résoudre demandera des redéfinitions et la
recherche de nouvelle pistes et réponses. En cela, l’année 2001
restera une année charnière.

Les gouvernements et responsables internationaux sont contraints de
prendre en compte les exigences des manifestants et de l’opinion
publique, mais ils sont loin d’avoir répondu à leurs revendications
précises. En France, les échéances électorales seront l’occasion de
débats et de propositions. Mais nous savons tous ce que valent les
promesses électorales s’il n’y a ni mobilisations ni rapports de force
 !

Les mouvements ont, de leur côté, leurs propres échéances. Le premier
de ces rendez-vous est le "Forum social mondial" de Porto Alegre, où
80 000 militants venus du monde entier se retrouveront début février
pour élaborer leurs propositions et mettre sur pied leur plan
d’action.

Christophe Aguiton


 
P.S.

Merci à "grain de sable" (info 296)la lettre d’info d’ATTAC.

 
 
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