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Georgie : étranges élections

La Georgie votait le 4 Janvier pour élire un nouveau Président de la république en remplacement d’Edouard Chevardnadze, démissionnaire à la suite de l’invasion du Parlement par ses opposants. Dès le lendemain, la presse, les radios et les télévisions mondiales annonçaient l’élection triomphale avec 95 % des voix du seul des cinq candidats réellement pris au sérieux, les 4 autres, sans grands moyens, n’ayant fait que de la figuration.

Aussitôt les témoignages de satisfaction, les compliments affluèrent.Félicitations de Bush, de Blair, de Schröder, de Chirac, de l’union européenne, aussitôt suivies de visites du FMI venu apporter son soutien financier et d’officiels de rang important en attendant la consécration que sera la visite sur place de Colin Powell (Rumsfeld, lui, est venu avant les élections) et la réception à la Maison Blanche dans un futur très proche. Tout à la satisfaction d’avoir rallié un nouveau pays à la cause de la mondialisation libérale et d’enregistrer son intérêt pour une adhésion rapide à l’OTAN et à l’Union européenne, ce beau monde a gentiment passé sous silence un petit détail qui dérange, surtout s’agissant d’un candidat qui a fait campagne contre la corruption et les manipulations électorales, M. Saakashvili n’a peut-être pas été élu. D’ailleurs à la date où nous écrivons (18 Janvier) les résultats officiels n’ont toujours pas été proclamés ce qui n’empêchera pas la cérémonie officielle d’investiture le 25 Janvier.
Les premiers doutes sont apparus le jour même du scrutin. Dés midi, les agences de presse russes présentes sur place annonçaient un taux de participation faible de l’ordre de 20 % chiffre préoccupant puisque la constitution du pays prévoit qu’il faut au moins 50 % de votants pour que le scrutin soit valable. L’inquiétude était suffisante pour que la décision soit prise de retarder l’heure de fermeture des bureaux de vote. Ce qui fut fait, mais sans bruit.
Par contre, dès la clôture du scrutin, les dépêches d’agence envahirent les ordinateurs du monde entier annonçant l’élection du favori avec 95% des voix. A croire que les électeurs géorgiens font des grasses matinées prolongées et s’étaient rués sur les urnes dans l’après-midi. En fait, le dépouillement n’était pas achevé et ce chiffre provenait d’un sondage à la sortie des bureaux de vote, sondage effectué par une seul institut, non recoupé et qui pouvait au mieux donner une indication sur les votes exprimés mais aucunement sur les abstentionnistes dont il ne fut plus jamais question.Pas plus que ne fut mentionné le fait que le vote n’avait pas lieu dans les provinces sécessionnistes d’Ossétie du sud et d’Abkhazie
Cependant pour tenter de rajouter quelques voix - était-ce bien nécessaire si Saakashvili avait obtenu 95% des voix- les autorités n’ont pas hésité à faire voter une semaine plus tard dans des localités de montagne où le mauvais temps avait empêché la tenue du scrutin le 4 Janvier. Ces quelques voix supplémentaires seraient-elles celles qui manquent pour atteindre le quorum de 50 % ?
Dans ce concert d’informations électorales biaisées un petit solo de vérité a été joué par le groupe britannique de suivi des accords d’Helsinki qui avait des observateurs sur place et vient de publier une première analyse du processus électoral. Ses conclusions sont claires : « Les élections de Novembre 2003 (ndlr : celles qui ont été mises en cause par « la révolution des roses ») représentaient un grand progrès dans la régularité du scrutin. Celles de Janvier 2004 constituent un recul. » (Voir www.bbrhg.org)

L’heureux élu a très bien compris que cette parodie électorale suffisait à la « communauté internationale » et qu’il devait immédiatement se mettre au travail. Mais très curieusement, après avoir annoncé un programme prioritaire de lutte contre la corruption et d’amélioration des conditions de vie - difficiles - de la population géorgienne, le « Président » n’a depuis le 5 Janvier qu’une préoccupation : l’évacuation des deux bases militaires russes qui demeurent sur le sol géorgien. Parallèlement les promoteurs du pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan (avec à leur tête le groupe anglo-étasunien BP/AMOCO) qui doit permettre le transport du pétrole de la Caspienne jusqu’à la Méditerranée via la Georgie, jusque là bien discrets sur l’avancement du chantier du pipeline, publient des communiqués triomphants sur l’avancement des travaux et annoncent la mise en service de l’ouvrage pour 2005. Le « Président » nouveau obéit à ses sponsors.
Bien sûr, on se frotte les mains à Washington et à Londres car ce pipeline en projet depuis 10 ans tardait à se réaliser, mais il faut faire vite avant que la population géorgienne ne découvre qu’elle a été bernée et que son niveau de vie est le dernier des soucis des pays qui soutiennent le nouveau président. Il faut donc organiser au plus vite les élections législatives pour remplacer le Parlement élu en Novembre 2003 dans des conditions décrites comme pas très régulières. Mais, oh surprise ! ce parlement qui compte 75 élus de circonscription et 150 élus à la proportionnelle sur des listes nationales déposées par les partis politiques n’aurait pas été élu frauduleusement en totalité. Le nouveau vote fixé au 28 Mars ne concernera que les 150 sièges élus à la proportionnelle. Ainsi la nouvelle équipe a préféré, favorisée qu’elle est par les médias internationaux et par les moyens financiers extérieurs qu’elle a obtenus pour sa campagne, ramasser la très grande majorité de ces 150 sièges pour les candiadts du parti du président.
La Russie qui connaît bien la Georgie a réagi posément à ces évènements.
Sur le plan des élections, Moscou a fait observer que ces étranges élections géorgiennes avaient suscité beaucoup moins de critiques que celles tenues récemment en Russie pour l’élection du Parlement. Comme quoi ce qui compte aux yeux des « démocrates » occidentaux c’est plus l’orientation politique du vainqueur que la régularité des élections. Poutine, à l’inverse des autres chefs d’Etat, a d’ailleurs attendu dix jours avant de féliciter le nouvel élu.
Sur la question des bases militaires, la Russie :
-  conteste l’argument d’un accord donné en 1999 sur le retrait à une date fixe de l’armée russe
-  fait valoir que le repli de ses 30000 soldats installés en Georgie est un opération lourde et coûteuse et qu’elle ne veut pas renouveler l’expérience cruelle de la fermeture des bases militaires en RDA après 1989 qui fut une véritable débâcle jetant en quelques semaines quelques 300000 soldats sur les routes du retour sans casernements pour les accueillir, sans logement, sans emploi,
-  demande des compensations financières pour ce retrait et la réinstallation de ces 30000 hommes en Russie
-  demande au nouveau président de s’engager à ne pas installer des soldats US sur les bases qu’elle abandonnerait
En outre, elle demande au nouveau gouvernement géorgien de s’engager à ne pas laisser les rebelles tchétchènes se replier en Georgie et elle établit un régime de visas entre la Russie et la Georgie, reprochant en particulier à la Georgie de ne pas extrader un des plus puissants « oligarques » - lire « mafieux » - de Russie : Boris Berezovski, qui est recherché par la police russe et circule librement en Georgie.
Bref, tous les ingrédients de cette forme nouvelle de la guerre froide qui semble opposer un joueur d’échecs à un boxeur sont réunis au Sud du Caucase.

En réponse à cette intervention bien orchestrée des Etats-Unis en Georgie, Poutine s’est employé, à l’occasion d’une visite officielle à Astana à resserrer les liens entre la Russie et le Kazakhstan. Ce pays a en effet des capacités pétrolières nettement supérieures à celles de l’Azerbaïdjan et a choisi d’exporter sa production via les pipelines russes plutôt que par le pipeline BTC en construction. D’autre part il a accepté, au nom des accords de coopération militaire avec la Russie de renoncer à se fournir en radars neufs fabriqués en Allemagne et en Grande-Bretagne et de conserver ses fournisseurs russes. Enfin, la location du cosmodrome de Baïkonour d’où s’envolent toutes les fusées russes vers l’espace a été prolongée de 50 ans.


 
P.S.

Le site COMAGUER.

 
 
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