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Amères pensées.

Inexorablement, la vieille horloge normande du salon égrène doucement les secondes avec un bruit bien huilé, à peine interrompu tous les quarts d’heure par le carillon qui claque sèchement. Tic, tac, tic, tac, tic, tac, ding... Chaque seconde qui s’écoule ainsi m’éloigne un peu plus de mes souvenirs passés, et me rapproche de l’instant ultime où je dirai adieu à ce bas monde. Sans regrets, ou presque, si ce n’est le sentiment amer d’avoir vécu parfois dans un merdier informe, créé par la bêtise, la négligence, l’égoïsme et l’avidité de certains de mes semblables.

La vraie question, pour améliorer notre sort et trouver le bonheur sur terre, n’est finalement pas de disserter sur le sens de la vie, la condition humaine, l’angoisse existentielle ou la métaphysique. Il suffit de regarder les autres, de quelque culture, religion, ethnie ou couleur qu’ils soient, pour comprendre que nous sommes tous semblables et soumis aux mêmes lois naturelles de l’univers, à la même précarité face à la mort et à la souffrance physique. Nous devons tous ressentir les mêmes craintes, les mêmes peurs et les mêmes angoisses devant les mystères de la vie et l’inconnu.

Ce qui fait notre différence, et le malheur du plus grand nombre, c’est que pour occulter toutes ces angoisses humaines nous voulons nous mettre à l’abri, au détriment des autres. Pour contrebalancer l’angoisse due à notre vulnérabilité humaine, nous voulons nous rassurer en amassant le plus possible de biens matériels, pour compenser, pour avoir l’illusion que de cette manière nous sommes moins vulnérables que les autres, à l’abri, supérieurs. Un leurre absolu car nous n’emporterons rien dans notre tombe. En outre mener une vie très agréable grâce à l’argent nous fait un peu oublier notre condition humaine.

Sachant que nous sommes mortels et non des dieux, nous voulons le pouvoir, comme eux. Le seul pouvoir que nous puissions acquérir est celui que nous exerçons contre les autres, et chaque once de pouvoir acquis se fait à leur détriment. C’est un système de vases communicants, le bonheur des uns fait le malheur des autres. Un peu plus pour nous, beaucoup moins pour les plus défavorisés car tout le monde n’est pas taillé pour la lutte sociale à outrance. D’autant plus que certains privilégiés partent avec des fortunes d’avance, sans compter un carnet d’adresses bien rempli et l’introduction dans la meilleure société. Alors que certains malheureux vivent la même misère que leurs infortunés parents. Même le pouvoir politique est douteux, alors qu’il est théoriquement la clé pour façonner le monde et l’améliorer. On a dit, avec raison, que la vocation politique est suspecte.

Argent et pouvoir règnent en maîtres sur un cheptel abruti par l’environnement débilitant qu’on lui a soigneusement concocté, pour mieux l’asservir, le dominer, l’avoir à sa botte. Triste constatation qu’on ne peut que regretter amèrement et qui engendre une douloureuse frustration pour ceux qui sont conscients de cet état.

Tic tac, tic tac, tic tac. Je lève les yeux vers ce qui berce mes pensées amères. C’est une horloge du dix-huitième siècle, qui a vu la Révolution française. Je me dis qu’elle a dû être là bien souvent, à toutes les époques, pour battre la mesure des réflexions désabusées du type de celles qui m’animent parfois. Depuis, rien de changé, la même injustice envers ceux qui n’ont rien, et des avantages léonins pour ceux qui ont tous les privilèges. Trait d’union entre tant d’époques si différentes et pourtant si semblables, cette vieille horloge au bois patiné, usée à force d’avoir été frottée, verra t’elle un jour une société humaine plus juste ? Une société où la bêtise, l’appât du gain, et l’injustice seront présents, mais dans des proportions supportables. Où chacun, quelles que soient ses origines, puisse s’épanouir et être heureux.

Pour qui le temps travaille t’il, scandé par les millions d’horloges qui battent les heures partout dans le monde ? Pour ceux qui ont amassé un capital tel qu’il grossit sans risque à chaque seconde, ou pour les forces de progrès, dont on dirait qu’elles ont presque totalement disparu, du moins en politique. Le champ de la pensée politique ressemble aujourd’hui à un désert absolu de la taille d’un timbre-poste à deux sous, et ça dure depuis trop longtemps. Où sont les idées neuves, l’enthousiasme, les convictions, l’engagement sacré ? On a complaisamment laissé la place au capitalisme pur et dur, aux idées de droite, sans plus lutter, et les gauches sont anesthésiées. On se demande s’ils ne le font pas exprès, pour faire semblant et donner le change. En tout cas c’est très mal imité, joué par des amateurs sans talent, qui semblent reconnaître implicitement que le capital fait partie du monde comme les lois naturelles. Tant qu’on le pensera, il règnera en maître absolu. Où sont les jeunes et les moins jeunes qui foutront un coup de pied dans cette fourmilière pour réveiller d’un coup le monde prolétaire qui dort, et raviver les luttes épiques du front populaire, où on y allait avec les couilles en avant et une forte dose d’optimisme.

C’est pourquoi, toujours ici mais déjà un peu là-bas, je porte un regard triste sur le monde que j’aurais voulu, comme vous je crois, assez différent. En m’en allant doucement. Tic tac, tic tac, tic tac...

Algarath


 
P.S.

Photo : R. Balme

 
 
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