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Tourisme ou tourisme ?

par Anne Amblès

Le thème du tourisme est à la mode, on critique les relations de
domination entre touristes du nord et populations du sud. Le tabou est
brisé. S’il est de bon ton depuis des décennies de critiquer les
ghettos à touristes blancs, il est grand temps d’approfondir la
critique et de s’attaquer aux mythes néo-libéraux.

Les touristes sont de plus en plus nombreux à se soucier de l’impact
de leurs vacances sur les territoires et les sociétés. Le changement
de mentalité est en marche, la récupération par les voyagistes le
talonne.

LIER LES DIMENSIONS LOCALE ET GLOBALE, c’est aussi identifier les
problématiques au nord dans ce qu’elles ont de commun avec celles
(autrement dévastatrices) du sud : exploitation croissante, précarité
de l’emploi touristique, pollution, coût minimalisé des transports
entraînant leur démultiplication, populations et territoires
sacrifiés. Analyser, expliquer, replacer les problématiques dans leur
contexte économique global, dénoncer les critiques de surface et les
alternatives factices, élaborer et diffuser des outils d’évaluation,
apporter des pierres pour construire cet autre monde possible : le
tourisme illustre les problématiques de la globalisation et offre un
champ de réflexion fertile quant aux interactions économiques,
écologiques, sociales et culturelles.

LE TOURISME EST UNE CONSOMMATION INEQUITABLE, ALEATOIRE ET DELOCALISEE.

Etre touriste c’est, à peu d’exceptions près, consommer : on choisit
un voyage comme une voiture ou un appareil ménager, et de plus en plus
dans les supermarchés ou sur internet ; pour et pendant le voyage on
consomme beaucoup. C’est bon pour la croissance économétrique, donc
soi-disant pour la richesse. On peut transposer au tourisme la plupart
des analyses et méthodes du commerce équitable ; mais le touriste
consomme du rêve, des espaces, une population, une culture, de la
couleur locale ; surtout, c’est lui qui est transporté : le produit,
lui, ne peut être stocké, il est considéré comme une exportation, sa
clientèle est volatile.

D’autre part, un tremblement de terre, une guérilla, une récession ou
des attentats (même aux antipodes pourvu qu’il s’agisse de la
superpuissance) font chuter la demande parfois jusqu’au néant.

LA DEMANDE TOURISTIQUE SE DIVERSIFIE ET ELLE AUGMENTE EN MOYENNE DE 4%
PAR AN
tant au niveau français qu’au niveau mondial. La tentation est
grande, pour les investisseurs, décideurs et aménageurs, d’essayer de
profiter de cette manne pour développer un territoire, au nord ou au
sud. Malgré des ravages constatés et analysés depuis des décennies sur
tous les continents, le mirage du développement par le tourisme
fonctionne encore avec sa cohorte d’espoirs bientôt déçus. (AGIR ICI
vient de lancer une campagne « quand les vacances des uns font le
malheur des hôtes », en juillet 2001 Alternatives Economiques a
consacré un dossier aux dégâts du tourisme, pour ne citer que deux
bilans très succints et très récents).

LE TOURISME EST UNE ACTIVITE DEPENDANTE, bien au-delà des aléas de
fréquentation : il entérine les discriminations dans la liberté de
circulation, fausse l’image du monde, proclame que « le monde est à
tout le monde » et ouvre de vastes territoires à l’invasion
insouciante. Si on a de quoi investir, les anciennes colonies s’
offrent à l’invasion, avec la complicité des élites locales. Si on n’
est pas vraiment pauvre, on peut toujours aller chez plus pauvre que
soi et s’y sentir presque riche. Si on vit pauvre dans un pays pauvre
mais touristique, on essaye de tirer son épingle du jeu auprès des
occidentaux, joyeux bidochons en bermuda et caméscope ou appareil
photo au cou, ou individus portant leur sac sur leur dos et traquant
sans scrupule l’authentique ou le pas cher.

Les congés payés ont permis de renouveler l’énergie des salariés, les
voyages en pays « exotique » consolent de vastes catégories de
population. Nombre de voyageurs assouvissent des fantasmes dominateurs
voire pervers, alimentant des trafics et des formes modernes d’
esclavage.

L’immense majorité des « populations d’accueil » touristiques n’a pas
choisi d’accueillir. On les a vendues, étalant des faciès et des
costumes sur des magazines de voyage, des catalogues ou des panneaux
publicitaires. On a marchandisé leur culture traditionnelle, quitte à
les obliger à singer leurs propres rituels, à se déguiser, à pratiquer
une chasse archaïque, parce que cela fait partie du produit
touristique commercialisé. On a transformé leur solidarité
communautaire en concurrence et individualisme.
On donne la priorité aux « besoins » des touristes par rapport à ceux
des populations, notamment en eau, en terres cultivables ou
constructibles, ce qui mène à l’accaparement foncier et immobilier et
à des déplacements de population (par exemple, pour implanter des
hôtels et des golfs en région aride ou un troisième aéroport en
Ile-de-France). L’ouverture des marchés et l’abaissement des barrières
douanières, imposés en particulier par le FMI dans les pays endettés,
réduit de beaucoup les activités productives induites par le tourisme
puisque coût de production, standardisation, qualité, délai,
régularité et volume jouent en faveur de l’importation de biens de
consommation pour satisfaire la demande des touristes

LE TOURISME LAVE PLUS BLANC

Quelle est la participation des bénéfices du tourisme à la spéculation
financière, et quels sont les liens exacts entre tourisme, casino et
blanchiment ? L’article de Jean Chesneaux dans le Monde diplomatique
de janvier 1996 fait le tour des petits paradis fiscaux européens. Le
tourisme est un bon alibi pour les blanchisseurs, et si les Bahamas
sont trop luxueuses pour le tourisme de masse, elles évoquent le rêve
stéréotypé de cocotiers, sable blanc, mer chaude et propre. A Chypre,
les mafiosi russes bronzent en blanchissant (les experts estiment les
flux annuels de Russie à Chypre à 1 milliard de $). Un monde sans loi,
remarquable atlas de la criminalité financière, explique un cycle de
blanchiment par des pseudo-touristes japonais acheteurs de produits de
luxe en Europe. Les flux massifs des capitaux et bénéfices
touristiques dissimulent facilement des transferts illicites.

LE DEVELOPPEMENT DURABLE A TRAVERS LE PRISME NEO-LIBERAL

La recherche du profit à court terme a mené au déclassement de
nombreux espaces où seuls les pauvres acceptent encore de bronzer sur
des plages bétonnées et polluées. Dans le pire des cas, le tourisme
est une mono-activité, le territoire ne vit plus que des invasions
saisonnières, il est spolié de son identité, et son attractivité
diminue d’autant. Le tourisme consume très vite son propre potentiel s’il n’est pas rigoureusement maîtrisé.

Afin de rentabiliser au mieux les investissements, on se tourne
aujourd’hui vers le développement touristique durable. Vision à long
terme et maîtrise des flux touristiques au lieu du tourisme de masse
sans anticipation : c’est la théorie en vigueur à l’Organisation
Mondiale du Tourisme (OMT, agence ad hoc des Nations Unies) et dans un
nombre croissant de ministères du tourisme. La Charte du Tourisme
Durable (1995, www.insula.org), déclinaison très officielle des
principes de Rio, trop radicale pour l’industrie touristique, n’a pas
été diffusée par l’OMT, qui lui a substitué le Code mondial d’éthique
du tourisme (1999), aux forts accents néo-libéraux. Le tourisme
durable est certes officialisé, mais dans sa version édulcorée, donc
vidée de son sens profond. En réalité, la même logique d’
investissements de capitaux du Nord dans le monde entier est à l’
ouvre, et la méthodologie promulguée au sommet de la Terre de Rio est
exhibée, mutilée, comme alibi.

« Ainsi a-t-on vu les champions de la cause néo-libélale s’approprier le "développement durable", repris, réinterprété de façon à
démontrer qu’il suffit de respecter la seule rationalité du capital
pour que la reproduction des sphères sociale et naturelle soit
automatiquement assurée, alors que ce concept a précisément été forgé
en raison des ravages que cette même rationalité provoque dans les
sociétés et la nature. » (René Passet, Eloge du mondialisme par un
"anti" présumé, Fayard, 2000, p.9 & 10).

L’ECOTOURISME est présenté par l’industrie touristique comme l’application des principes de Rio, ou du moins comme une façon de
préserver l’environnement, mais il n’est qu’une nouvelle façon de
faire du profit en exploitant le besoin croissant de nature des
clientèles occidentales. Il est majoritairement aux mains des
transnationales, et concourt à l’appauvrissement des populations
locales, dont il accapare des ressources traditionnelles (pêche,
exploitation forestière limitée, chasse, agriculture.) sous prétexte
de protection ; leur mode de vie est bouleversé, toute leur culture
est violentée. Ceci est particulièrement dramatique pour les peuples
autochtones dont les territoires deviennent des réserves naturelles. L
’environnement pâtit des infrastructures d’accès et d’accueil et de la
fréquentation accrue par des soi-disant initiés qui ignorent la
fragilité de ces milieux et qui viennent simplement les consommer.
Quant aux investisseurs, ils sont guidés par le marketing et
maintiennent le cap du modèle de développement à tout va. « Tandis que
le profit prend le pas sur la protection de la nature, la durabilité
de la nature est interprétée comme la durabilité du capital, la
protection de la nature est traduite en protection du profit, et la
moralité de la planification multigénérationnelle est transformée en
poursuite de profits dans le libre marché de la nature » (Joe Bandy,
Public Culture, vol. III, n°3, 1996, cité dans Transverses-info n°24,
avril 2001).

L’exigence du sommet de Rio la plus occultée est la redistribution des
richesses entre Nord et Sud. On « oublie » aussi le caractère
indissociable des trois composantes (économique, environnementale et
sociale) et la condition de leur synergie : la décision locale et
réellement démocratique par les populations concernées. Ainsi, nul ne
peut prétendre faire du « tourisme durable » sans cette approche
globale. Ni les transnationales, qui éludent la question sociale et
autres enjeux non rentables, et redorent leur blason grâce à leur « 
gestion environnementale », ni les citoyens qui multiplient les
voyages en avion, même pour aller faire du tourisme « équitable »,
militant, éthique ou autre. En effet, ne pas compromettre la
satisfaction des besoins des générations futures, c’est aussi être
lucide face à la consommation d’énergies fossiles et à la pollution.

LA MODE EST AU TOURISME ETHIQUE, SOLIDAIRE ET POUR LE DEVELOPPEMENT.

A l’initiative de l’ONG Tourism for Development, certains voyagistes
et hôteliers lui versent une sorte d’impôt volontaire (1$ par voyageur et par nuitée) pour financer des projets locaux de
développement, afin que les populations des pays très touristiques ne
voient pas que l’envers du décor et se montrent plus accueillantes. C’est le cas typique d’une autocritique modérée qui prend acte de
quelques effets pervers et prétend les avoir tous dénoncés. Panser
quelques plaies ouvertes par la recherche effrénée du profit n’est pas
ce que nous entendons par développement.

Certaines ONG ou petites entreprises proposent un « tourisme
solidaire » aux contours imprécis : on reversera quelques % du prix de
votre voyage à des projets éducatifs, sanitaires ou sociaux sur place.
De quoi se donner bonne conscience. D’autres commercialisent des
offres touristiques émanant véritablement de besoins locaux et
favorisant l’autonomie d’un territoire sur la base d’une
pluri-activité, d’une participation des femmes, d’une gestion
démocratique à vocation sociale. Comment s’y reconnaître si on ne se
contente pas de choisir une appellation rassurante ? C’est une des
pistes de travail des militants pour un tourisme responsable, nous
tâchons de coordonner nos efforts afin d’ouvrer à la transparence par
l’information et la stimulation des prestataires. (association
Transverses, principale référence française en matière de réflexion
critique sur le tourisme, transverses@wanadoo.fr ; Tourism Concern en
Grande-Bretagne ; le réseau TEN au niveau européen.).

IL IMPORTE DE REGULER ET D’INFLECHIR LE DEVELOPPEMENT TOURISTIQUE à
plusieurs niveaux : imposer des règles au tourisme de masse, presque
intégralement aux mains d’entreprises transnationales comme ACCOR,
MELIA, TUI, qui couvrent un large spectre d’activités touristiques et
connexes ; réguler le tourisme dans son ensemble ; développer des
alternatives. Le dernier point incombe en grande partie aux
associations, mais le contexte réglementaire peut les favoriser ou au
contraire, si l’AGCS met ses menaces à exécution, les laminer. La
volonté politique est donc, comme ailleurs, déterminante, et, à son
tour, la fermeté des exigences citoyennes doit servir de levier.

INVENTER UN AUTRE TOURISME EST POSSIBLE.

Des voies très diverses sont
déjà esquissées, beaucoup plus épanouissantes pour les touristes, et
véritablement propices au développement local et mondial. Il faut d’
abord se libérer des modes, des conditionnements, des stéréotypes, des
privilèges et des relents de colonialisme : rude tâche collective, à
intégrer par chacun à son propre rythme.

Quelques alternatives parmi d’autres :

Des villageois de très nombreux pays complètent leurs revenus grâce à
des formules variées de tourisme rural et à la vente directe de
produits locaux, individuellement ou collectivement (parfois c’est une
coopérative de femmes).

Des associations proposent, à toute petite échelle, la familiarisation
avec la vie locale. Mass Education propose une véritable médiation
culturelle en même temps que l’immersion dans la vie de Calcutta et
des environs ; Tourisme & développement solidaires offre l’accueil dans des villages burkinabés ; Djembé propose une initiation à l’ artisanat traditionnel dans des villages ivoiriens.

Des membres d’associations internationales, thématiques, politiques ou
simplement touristiques s’hébergent mutuellement grâce à des réseaux
formalisés ou non et découvrent des pays étrangers sans le filtre du
tourisme conventionnel. Ce tourisme échappe en partie au secteur
marchand.

Les voies réservées aux circulations non motorisées se développent en
Europe. Vélo, marche à pied ou autre transforment la perception des
paysages et des espaces, et favorisent les contacts. De quoi se
dépayser tout près de chez soi.

Des sites internet répertorient ces offres afin de contourner la
grande distribution touristique.

Nous sommes mondialistes, nous refusons le repli sur soi, nous voulons
des échanges justes, réciproques, équitables : pourquoi les frontières
ne sont-elles ouvertes qu’aux gens réputés solvables, aux marchandises
et aux capitaux ? Comment concilier mondialisation et diversité biologique et culturelle ?

La contribution du tourisme à l’uniformisation du monde n’a pas dit
son dernier mot. Si nous n’y prenons garde, des parcs d’attraction « 
universels » et aseptisés risquent de pousser comme des champignons.
Après avoir détruit les derniers « paradis terrestres », l’industrie
touristique recréera des paradis stéréotypés. Nous doter d’une vision
claire et complète des enjeux touristiques mondiaux, c’est la base
indispensable de la résistance à cette fuite en avant. Notre volonté
de nous réapproprier ensemble l’avenir de notre monde et notre
créativité feront le reste.


 
P.S.

Anne Amblès, (militante d’attac 17 et
co-rédactrice de www.tourisme-durable.net,de travail « site interactif, initiative civile d’information et de débat proposant des liens vers de nombreux autres sites). Si vous êtes intéressé(e) par un groupe
& globalisation », prenez contact !
Article paru sur ATTAC info 297 le 3 janvier 2002.

 
 
Forum lié à cet article

2 commentaires
  • > Tourisme ou tourisme ? 17 septembre 2002 23:33, par sandra Oliva

    Bonjour,
    Je m’appelle Sandra Oliva et je suis peruvienne. Je fais actuellement des etudes portés sur le developpement touristique a l’universite de Toulouse 2.
    Je suis venue en France pour apprendre les differentes manieres qu’existent pour reussir un tourisme equitable, mais à chaque fois je me vois confrontée à une réalité qui omontre que cela est presque utopique.
    Je cherche à participer de quelque manière que ce soit à l’a`´elioration économique de mon pays mais pas à n’importe quel coût. Je me trouve actuellement au Pérou, et je vois de près l’exploitation matérielle et morale qui se pratique à travers le tourisme. Je souhaiterais pouvoir me mettre en relation avec une ONG qui s’occupe de developpement "utopique" avec qui je pourrai peut etre travailler un jour. J’ai décidé enfin de me dédier à developper le Tourisme, le vrai, ou du moins aider à ce qu’il le devienne et pas me conformer à le poursuivre.
    Si vous pouvez m’aider en me donnant une liste de ONG ayant un lien avec ce type de developpement, surtout si elles travaillent avec des pays comme le mien, j’apprecierai enormement. En vous remerciant d’avance,
    meilleures salutations
    Sandra Oliva.
    Mon e-mail est:yefeyfia@free.fr

    Voir en ligne : Tourisme ou tourisme ?

    • > > Tourisme ou tourisme ? 12 novembre 2002 15:16, par teresa

      hola Sandra, nosotros tenemos un gran problemo, tenemos un examen en frances mañana sobre el tourisme de masse en france...pero el problemo es que no sabemos frances...nosabes donde podemos encontrar un text sobre este tema que es escrito muy primitivo...si no s puedes ayudar muchas gracias...!!!
      teresa y vera

 
 
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