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L’étrange monsieur K.

Il n’y a pas que les affaires d’Etat qui polluent la bonne marche de l’appareil judiciaire français. Il y a aussi les affaires de droit commun. On se souvient de la fameuse histoire du "pull-over rouge" qui a vu le dernier innocent condamné à mort être exécuté, le président de la république préférant céder à la vindicte populaire que de rendre la justice. Pour tenter d’enrayer cette machine infernale qui s’enraye parfois dans la plus grande indifférence de ses tutelles, il y a quelques grands avocats qui montent aux créneaux pour batailler au nom de leurs clients innocents. Gisèle Halimi est l’une des premières avocates à s’impliquer dans des débats de société qui, jusqu’aux débuts des années 80, n’étaient pas réglés et faisaient ressembler la France à un pays de primates : égalité des époux, fonds de garantie pour paiement des pensions alimentaires, suppression du régime des équivalences, égalité des rémunérations, discrimination fondée sur le sexe, nom patronymique, avortement, atteinte à la dignité de la femme, constitution de partie civile par les associations féministes, autorité parentale, condamnation des viols au pénal et non plus au civil, etc.

En mai 1975, une vieille dame est retrouvée morte, ligotée dans sa chambre, dans la région du Nord de la France. Après plusieurs mois d’errance, la police jette son dévolu sur monsieur K., un jeune ouvrier algérien, qui n’a eu que la malheureuse idée de rompre avec la fille de la tenancière du bar du coin. Laquelle, ancienne prostituée, est aussi une indic des flics, et la maîtresse de l’un d’eux. Elle n’hésite donc pas à se servir de sa fille pour fabriquer un faux témoignage et envoyer monsieur K. aux assises sous prétexte qu’il lui aurait avoué le meurtre. Il nie. La jeune fille avoue avoir menti. Monsieur K. demande donc à être relâché. On le frappe. On le roue de coups. Il n’avoue toujours pas. Mais on le maintient quand même en prison. On ne sait jamais.
En 1975 il ne fait pas bon être arabe, célibataire, introverti, et ne pas avoir d’alibi pour un meurtre ... dont on ne parvient même pas à déterminer l’heure exacte de la mort à deux jours près (sic).

La police suppose, la machine judiciaire dispose. Les preuves manquent ? Quelle importance ! On en fabrique. On fabule, on invente : deux objets inexistants (deux clés) deviennent des objets manquants, puis non retrouvés. Alors qu’il n’y a jamais eu de clés - qui auraient permis à monsieur K. de rentrer sans effraction chez la vieille dame, et la tuer. Qu’un témoin assure avoir vu à l’heure supposée de sa mort. Pour le faire taire on le met en garde à vue.
Et quid du mobile ? Le bas de laine ? Ses économies sous le matelas ? Sans doute, mais alors pourquoi les policiers ont-ils retrouvé de l’argent dans la cuisine ?
Devant une telle parodie de justice Gisèle Halimi est une sorte de Sisyphe accroché au rocher de la défense. Elle parvient à confondre les policiers ripoux lors du procès mais l’omerta des institutions étouffe la voix de l’innocence.
Et la loi ne vient pas aider les jurés à ce que la lumière soit faite, bien au contraire : « La loi ne demande pas compte aux juges des moyens par lesquels ils se sont convaincus, elle ne leur prescrit pas de règles desquelles ils doivent faire particulièrement dépendre la plénitude et la suffisance d’une preuve ; elle leur prescrit de s’interroger eux-mêmes, dans le silence et le recueillement et de chercher, dans la sincérité de leur conscience, quelle impression on faite, sur leur raison, les preuves rapportées contre l’accusé, et les moyens de sa défense. La loi ne leur fait que cette seule questions qui renferme toute la mesure de leurs devoirs : "Avez-vous une intime conviction ?" (article 353 du code de la procédure pénale) »

Pour pousser un peu dans le sens commun, le président se parjure en questionnant l’avocate : « Si ce n’est pas monsieur K., qui d’autre ? » On croit rêver ! La police ne fait pas son métier mais c’est à la défense d’aller mener l’enquête. Cette justice est cauchemardesque, mais malheureusement c’est la vérité.
C’est tout la pantomime dans laquelle nous vivons que nous cautionnons par notre silence. Résultat de cette parodie de procès : 20 ans de réclusion criminelle. Comme le modèle de la toile de René Magritte repris sur la couverture (La Reproduction interdite), on peut se regarder dans la glace sans se voir, si tant est que l’on ne veuille pas voir. Pour briser cette logique de l’absurde, Gisèle Halimi emploiera les grands moyens, avec un collectif d’intellectuels emmené par Claude Mauriac ...

Aujourd’hui, monsieur K. est un homme libre.
Curieux récit que ce livre qui nous entraîne dans les recoins de la machinerie judiciaire, et dans l’intimité de l’avocate militante. Il est indéniable que l’on ne peut plus avoir une grande confiance dans cette institution une fois la dernière page terminée. Malgré les nettes avancées qui sont survenues depuis ces événements, il est clair que reconnaître une légitimité totale et absolu à un jury populaire peut laisser songeur. D’où l’ultime et nécessaire réforme de 2001 qui a vu la possibilité offerte à l’accusé de faire appel lors d’un procès d’assises. Mais le cas récent d’Omar Haddade, gracié mais non blanchi d’un crime qu’il a toujours nié et que l’accusation n’a pu formellement prouver, fait froid dans le dos quant au bien-fondé de la Justice de notre pays.


Gisèle Halimi
L’étrange monsieur K.
Plon, 2004,
316p. - 19,00 euros


 
 
 
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1 commentaire
  • > L’étrange monsieur K. 29 février 2004 18:27, par Essaid

    Que dire de ce pamphlet ?

    LA justice à 2 vitesses a toujours existé mais nous faisons semblant de ne pas y croire.

    Il suffit d’être riche pour être absous de tous les pêchés.
    La maxime "l’habit fait le moine" est toujours d’actualité.

    Prenez le cas de Juppé et cela vous suffit comme argumentaire.
    Positivons sinon nous ferons la révolution tous les matins.

    Essaid

 
 
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