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Briser le siège pour nourrir la paix *

Quand, au début de l’année 2002, la ville de Ramallah en était à compter, non plus en jours ni en semaines, mais en mois son encerclement par Tsahal, Mahmoud Darwich poussa un cri silencieux sur la feutrine du temps. L’année 2001 venait de s’achever dans les réminiscences du 11 septembre, l’ordre nouveau était en train de s’étendre. Il ne faisait pas bon être arabe en ces temps de chasse aux sorcières …

Assiégé dans sa ville, il reçut la visite du Parlement des écrivains. Puisqu’il ne pouvait se déplacer, ce sont les autres qui sont venus à lui. Bravant les consignes, risquant parfois pour leur sécurité, Russell Banks et ses acolytes traversèrent routes barrées, check-points multiples et chemins défoncés pour faire les derniers mètres à pieds, mais tous, se retrouvèrent au théâtre de la ville pour célébrer le poète, et son chant de liberté et de justice.

État de siège, le nouveau poème manifeste de Mahmoud Darwich commençait à circuler. (Révélé pour la première fois, en France, en mars 2002, grâce au Monde Diplomatique qui présenta une première traduction de Saloua Ben Abda et Hassan Chami, avant que les éditions Actes Sud ne publie une version définitive, en mars 2004, traduite par Elias Sanbar). On en recopiait des extraits sur des bouts de papier que l’on se distribuait, on écoutait sa récitation dans telle manifestation ou à la radio. On en parlait aussi, au café, quand le couvre-feu permettait un semblant de vie sociale.
Car que se passait-il exactement à Ramallah, à cette époque ? La guerre. Une nouvelle mutation du serpent de feu se répandait dans les contrées de Palestine. La guerre, soit disant pour mater la deuxième Intifada (qui avait été soigneusement orchestrée par Sharon en allant sciemment sur l’esplanade des mosquées alors que tous les services de sécurité israéliens le lui déconseillaient), la guerre donc comme prétexte à une nouvelle action contre des civils sous couvert de chercher des terroristes quand on ne réussissait qu’à dénicher des gamins armés de pierres et de bâtons. Encore et toujours la violence plutôt que la concorde. La guerre au lieu de la paix. Toujours plus loin, toujours plus fort, toujours plus … Quoi ? semble dire Darwich, oui, toujours plus de quoi pour qu’Israël arrête sa terreur quotidienne, sa colonisation, sa main mise sur la Palestine ? Qu’il n’y ait plus un seul arabe en terre sainte ? Jusqu’où ira cette escalade absurde, ubuesque ? Parce que tout le monde (sauf Israël ?) sait que les Palestiniens ne partiront jamais, que la solution ne peut être que politique, qu’il ne peut, qu’il ne doit, y avoir qu’un seul état binational, une Palestine laïque et démocratique. Le conflit peut encore durer cent ans, les positions des uns et des autres ne changeront jamais. Soit on se bat jusqu’à la nuit des temps, soit l’on accepte de vivre ensemble.

Patrie au point de l’aube,
Nous sommes moins intelligents
Depuis que nous attendons la victoire :
Pas de nuits dans nos nuits scintillantes d’obus,
Nos ennemis veillent
Et nous donnent de la lumière
Dans le noir des caves
.

Assiégé, le poète laisse filer la main, seule partie réellement libre de son être voué au piège de l’encerclement : il note, jour après jour, en de très courts poèmes, ses impressions, ses sentiments, ses inclinations sur ce qu’il voit, ce qu’il vit au quotidien. Sur cette guerre. Pour la première fois, sans doute pour combattre l’oubli, le déni qu’Israël tente d’imposer à ce conflit, Mahmoud Darwich a accepté un partenaire pour partager ce livre. Pour témoigner d’une autre manière, offrir aussi à l’œil les moyens de dire, par l’image, dans une grande sobriété, le carnage, le massacre, l’impensable, le non-nommé, le non-écrit. Olivier Thébaud, jeune photographe de trente deux ans, a su capter l’atmosphère de ces jours de guerre mais aussi la risée du vent sur les rives, les yeux d’un enfant, la tristesse d’un cheval … en une quarantaine de photographies en noir et blanc.
Une nouvelle fois la frontière entre poésie et prose est déplacée, malmenée, chavirée sous les coups de la vie. Penser fugitivement l’instant, quand on ne sait pas si la prochaine balle traçante sera pour vous, impose au poète l’éclair du poème immédiat. L’écriture de combat est fragmentée, incisive, puissante. Elle sera aussi dérangeante car elle se rapprochera de la réalité, elle désignera ouvertement l’assassin, elle puisera dans l’Histoire les racines du mal qu’elle combat, et ici, point de métaphore, l’enjeu est trop important pour jouer avec les images. Chaque mot a sa place, chaque mot dénonce l’impossible engrenage qui déboucha sur un constat d’échec flagrant : la mort pour seule solution. Retour à l’âge misérable où l’homme était un animal.

[A un assassin]
Si tu avais contemplé le visage de la victime,
Réfléchi, tu te serais souvenu de ta mère dans la chambre à gaz,
Tu te serais délivré de la sagesse du fusil
Et tu aurais changé d’avis :
Ce n’est pas ainsi que l’on recouvre son identité !

La guerre n’est pas une finalité, un état de fait que l’on doit accepter faute de mieux. La guerre est l’accomplissement du néant, l’incarnation de la non-vie, de la non-humanité. Elle est un monstre froid qui scinde le moi de son alter ego, isolant l’homme de la société dans laquelle il vit. De sa capacité à penser. A vivre. A être. Et l’homme palestinien n’en peut plus de subir cette guerre éternelle depuis plus de cinquante ans, ne se nourrissant en tout en pour tout, que d’un illusoire espoir …

Ici, sur les pentes des collines, face au couchant
Et à la béance du temps,
Près des vergers à l’ombre coupée,
Tels les prisonniers,
Tels les chômeurs,
Nous cultivons l’espoir
.

L’espoir que la guerre prenne fin. Cette petite morte aux multiples séances qui est la seule partenaire du quotidien palestinien qui, telle une danseuse orientale aux yeux de feu sous le noire de khôl, n’arrête pas de tourner et de tourner encore pour mieux ensorceler celui qui la regarde. Que faire pour la renvoyer dans ses foyers ? Que lui opposer à parts les corps des martyrs dont elle se repaît goulûment ? La vérité. La justice. L’amour charnel du rituel lyrique du poème. Un chant à la vie au-delà du massacre. Un hymne à la vie par dessus les obus.

La vie,
La vie, toute la vie
Avec ses carences,
Accueille des étoiles voisines,
Sorties du temps,
Et des nuages migrants,
Sortis du lieu.
Et la vie ici
Se demande
Comment leur redonner vie
.

« Et par là tout est dit, ou plutôt dans l’enceinte ouverte que ces vers circonscrivent, et contre toute guerre à jamais, tout reste à préserver. A aimer.** » Ici, la guerre creuse le sillon infamant de la destruction de l’homme. La séparation d’entre les hommes. Alors que là-bas, la poésie rassemble, fédère les esprits dans l’illusion d’un jour nouveau.
Ressuscite un mot, oublié, qui s’est flétri avec le temps : paix. Pour les braves, pour les combattants, pour les justes, pour tous, peuple d’un hypothétique dieu multiforme réunit sur une même terre, sous un même soleil, respirant le même air iodé ou sablonneux, selon la région et la saison. La paix. La paix, oui, enfin la paix. Que souhaiter d’autre que la paix ?

La paix, excuse du fort
Au plus faible en armes, plus fort en horizons.

La paix, défaite des glaives devant la beauté
Naturelle, là où la rosée ébrèche le fer.

***

La paix, journée familière, plaisante, au pas léger
Et qui n’est l’ennemie de personne.

La paix, train qui assemble les voyageurs, qu’ils rentrent
Ou partent en promenade dans les faubourgs de l’éternité
.

Mahmoud Darwich
Etat de siège
Photographies d’Olivier Thébaud
Actes Sud/Sindbad, 2004
143 p. - 23,90 euros
LIRE DES EXTRAITS


 
P.S.

* Texte extrait de Mahmoud Darwich dans l’exil de sa langue, à paraître chez Autres Temps, en mai 2004.
** Pierre Grouix, Le cassement du monde : pouvoir fractal de la guerre dans l’œuvre de Mahmoud Darwich, texte inédit présenté sur le site dédié à Darwich.

 
 
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