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La lucidité est un pesant fardeau.

« Lucidité » est un des mots les plus importants du vocabulaire, bien qu’il soit mal-aimé et passe inaperçu pour beaucoup, surtout les jeunes, qui ont l’insouciance de leur jeune âge et de leur inexpérience. C’est surtout un état de conscience difficile à atteindre, que nous fuyons comme la peste car il signifie que si nous sommes lucides, nos illusions sont mortes, ce qui nous est totalement insupportable. Alors, pour vivre plus heureux et supporter notre condition humaine, nous entretenons l’illusion, nous nous mentons à nous-mêmes et aussi aux autres. Bref, avec cette attitude, nos chances de nous en sortir sont nulles au départ, tuées avec notre lucidité refoulée et défunte. À quoi bon, dès lors, tout ce bla-bla stérile sur la recherche de la vérité, du bonheur et de la justice, de ce qu’il faudrait faire, et des efforts que les autres devraient consentir pour améliorer notre état ? Balayons devant notre porte et recherchons la lucidité, sans la craindre et sans la fuir.

Certaines philosophies nous enseignent que tout n’est qu’illusion, et c’est ce que nous confirment les scientifiques. On sait que c’est vrai quand on connaît avec précision le fonctionnement du cerveau. C’est lui qui recrée, pour nous seuls et de façon personnalisée, ce que nos organes des sens ont capté et lui ont retransmis pour qu’il décode les messages et les mette en forme. Notre perception de la réalité n’est donc qu’un ré-assemblage génial mais incomplet et teinté d’arbitraire d’un faisceau d’informations visuelles, auditives, olfactives et tactiles, auquel se mêlent parfois des intuitions diffuses, dont on n’a pas encore expliqué quel était le capteur affecté à cette tâche. L’illusion fait donc partie de notre vie, et déforme la réalité, à l’image de la grotte de Platon. La vie ne nous est habituellement supportable qu’avec ses illusions, et nous choisissons de nous complaire dans notre lâcheté confortable. Tout faire, surtout, pour entretenir l’illusion, fuir la réalité, ne pas être lucides, car la souffrance qui en découle nous est intolérable. Les philosophes et les poètes, eux qui voient clairement ce que le commun des mortels ne voit pas ou ne sent que de façon confuse, ont écrit sur le thème de la lucidité, bien évidemment. Citons-en quelques-uns : Pierre Perret « C’est la lucidité, la fautive, elle met les poètes en lambeaux, elle qui vous apprend un jour que le père Noël n’existe pas. Elle qui vous bouffe l’enfance ». Jean-François Somczynsky « Trente secondes de réflexion, une seconde de lucidité, et on découvre que vivre est épouvantable. Alors, il s’agit de nourrir quelques illusions, afin que l’âme ne se dessèche pas ». Marcel Godin « La lucidité est le pire outil qui soit pour construire le bonheur ». Léo Ferré « La lucidité est un exil construit, une porte de secours, le vestiaire de l’intelligence. C’en est aussi une maladie qui nous mène à la solitude ». Marcel Jouhandeau « Beaucoup de suicides ne sont dus qu’à une minute de lucidité ». Fernand Vanderem « Ce qu’on nomme cafard n’est souvent qu’une éclipse de nos illusions et un éclair de notre lucidité ».

Du point de vue des philosophes, la lucidité est un état au-delà de la simple vigilance, où la conscience trouve un équilibre parfait. C’est un éveil où l’attention est pleinement vivante, une attitude faite de calme, de présence tranquille et de détente. Elle advient quand l’attention, habituellement avalée par l’extériorité en-dehors de nous-mêmes, devient simultanément consciente de l’extériorité du monde et des autres, et de l’intériorité qui est en nous et nous caractérise. Elle est une observation constante qui se maintient au sein du sentiment d’être, d’exister en tant qu’individu, mais aussi comme faisant partie de la nature et du genre humain. Elle est la conscience placée dans une libre ouverture sans aucun présupposé, la conscience qui donne accueil à la perception du présent. Elle ne chute pas non plus au-dehors dans le monde, dans la fébrilité de l’activité où elle s’oublierait. Placée dans cet état, la conscience, devenue témoin, porte une attention de tout ce qui advient. En état d’alerte et sans tension, l’esprit est particulièrement vif et intelligent. La lucidité permet non seulement de découvrir toute la diversité du changement de l’expérience, mais elle fait voir la complexité de l’ego, la rapidité du mental à prendre une forme donnée, à se draper dans des pensées. Elle nous fait aussi accueillir la présence d’autrui sans préjugé et nous rend réceptifs aux autres. La vie quotidienne nous entraîne dans le sillon de nos préoccupations, ce qui fait que nous n’avons qu’une appréhension très superficielle de l’autre, car elle est la plupart du temps jugée à l’aune de son utilité momentanée à notre égard. La lucidité nous réconcilie avec le monde qui nous entoure et avec les autres.

Tuer l’illusion nécessite que nous maîtrisions notre ego : « vanité des vanités tout est vanité ». C’est le plus difficile, nous avons une bien trop haute opinion de notre petite personne. Tuer l’illusion veut aussi que nous n’accordions qu’une importance très limitée à nos émotions, alors que par les temps qui courent l’émotion règne en maître absolu, en despote qui met hors-jeu ceux qui ne s’y soustraient pas. L’homme est emprisonné dans le dédale de ses comportements stéréotypés, et ne s’y retrouve plus dans le fatras de ses a priori et de ses préjugés et le bric-à-brac hétéroclite de ses émotions de midinettes. Tout nous est bon pour entretenir l’illusion. L’invention de Dieu et de l’amour, par exemple, deux concepts menteurs bien pratiques pour survivre, mais totalement dénués de vraisemblance. J’ai écrit, sur une autre page du site, ce que je pense de Dieu et de son inutilité dangereuse pour les hommes. Quant à l’amour, à ses multiples descriptions émotionnelles teintées de niaiserie et de naïveté, je préfère celle d’Henri Laborit « L’amour qui permet d’ouvrir les cœurs et les sexes, mais qui n’est en fait que la dépendance de notre système nerveux à un objet gratifiant situé à notre proximité immédiate ». Autant pour les cons qui croient encore à ces balivernes, défaut de jeunesse des esprits encore en développement à venir !

Pardon, chers lecteurs, pour la crudité et la force péremptoire de ces affirmations qui me feront passer aux yeux de beaucoup pour un cynique, ce que je ne crois pas être, ou d’un être malheureux et à plaindre, ce que j’affirme ne pas être, ni l’un ni l’autre. Je les entends déjà, les détracteurs que j’aurai choqués avec mes propos : « Il ne croit à rien, il est blasé, désabusé. Tout ce charabia indigeste pour ne rien dire, ce sabir incompréhensible ». Non, je crois en la seule chose qui permettrait de nous en sortir, regarder la réalité en face et arrêter de nous raconter des histoires à l’eau de rose pour satisfaire notre ego et rechercher un bonheur illusoire. Je préfère emprunter le boulevard des rêves brisés, le seul qui mène à l’avenue du bonheur pacifique, de la justice et d’un amour, lui vrai, entre les hommes, nos semblables. Tout ce qui nous manque et fait notre malheur car nous sommes égarés sur une fausse route depuis toujours. Une route parsemée de guerres, de sdf, de privilèges éhontés. Une route qui mène à la perte de l’humanité, car c’est le chacun pour soi, au mépris des autres et de notre environnement naturel, la négation de notre nature profonde, de notre appartenance au cosmos, l’illusion que seule la société industrielle et la consommation sont des réalités. Autant choisir un autre chemin.

À cette fuite devant la cruauté des souffrances causées par la lucidité et l’éveil, je préfère la lutte courageuse et solitaire dont on sortirait, peut-être, vainqueurs. Et cette possible victoire nous permettrait de voir la vraie lumière, celle d’une vérité nouvelle débarrassée de ses oripeaux et dépouillée de ses illusions arides. Ce qui faisait dire à René Char que « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ». Collectivement, nous en sommes infiniment loin, à des années-lumière, au sens propre comme au figuré. Et ça nous bouche l’horizon.

Algarath.


 
P.S.

Illustration : Yves Olry

 
 
Forum lié à cet article

2 commentaires
  • La lucidité est un pesant fardeau. 26 mars 2010 09:03, par monica

    Le texte que je viens de lire ici, est une pure merveille de vérité.

    L auteur se dévoile et tente d ’arracher en même temps, ce bandeau épais qui aveugle ceux qui vivent et vivront encore dans l ’illusion.
    La solution de facilité est souvent l habitude : tout est bien, tout va bien....

    Non rien n ’est réel ! Le monde dans lequel nous vivons, dissimule des tas de recoins obscurs, des tas de pièges, dans lequel combien de naîfs tombent et tomberont ?

    Pour en venir à Dieu ! Qu ’il soit présent ou pas, là n ’est pas vraiment la vraie question, et d’ailleurs le débat sur le sujet ne se refermera jamais .Inutile de perdre du temps là dessus.

    Ce qui importe c ’est la façon dont les hommes s ’en servent, et s ’en sont servis.
    Une arme punitive, telle l ’épée de Damoclès suspendue, prête à frapper celui qui ne suivra pas le chemin déjà tracé pour lui.
    Malheur à celui qui désobéira aux nombreux commandements de l ’église.
    Malheur à celui qui va commettre péché de colère, de gourmandise, péché de chair, ou autre aberrations du genre . En bref,malheur à celui qui ose le bonheur ou cherche à connaitre la vie.
    L ’église a maintenu l homme en esclavage pendant des années, sans lui permettre d évoluer, de s ’émanciper, préférant laisser l ’ignorance pour plomber les révoltes et masquer toute lucidité.
    Avec le poids de l ’ignorance, et du silence on enterre mieux, on emmure sans béton.

    Les hommes d ’église, censés protéger les faibles, ont gardé les yeux fermés quand il s ’agissait de s ’élever contre les déportations et l ’extermination que
    l ’on connait. Et ce n ’est pas si vieux !
    Et prenons par exemple, les orphelinats gouvernés par les hommes de Dieu, combien d ’horreurs commises en leurs lieux ???
    Pédophilie, châtiments corporels, et j en passe..
    Traitements aussi criminels que l ’interdiction du préservatif partout dans le monde , y compris dans les parties ravagées par le sida.

    Quant à l ’amour, je suis bien d ’accord. Combien attendent leur bonheur ? Combien attendent le prince ou la princesse charmante pour se permettre enfin le droit au bonheur ?
    Ce qui revient à dire, c ’est qu ’il est grand temps de casser ces clichés de ’ Belle au bois dormant, qui attend son prince pendant cent ans pour être heureuse et avoir beaucoup d ’enfants......
    Pouvons nous nous permettre réellement d ’attendre aussi longtemps qu ’elle ???
    Contrairement à elle, notre histoire , n ’est pas écrite. Alors écrivons là, avec nos propres désirs, sans attendre personne.
    Et surtout ne laissons à personne le contrôle de notre vie. Ne jamais se laisser déposséder de sa liberté.
    Et même au nom de l ’amour, jamais ne tomber sous la dépendance, sous la coupe de "l ’etre adoré."
    A part les statues et les œuvres d ’art, inutile d ’adorer des humains.
    Il peut un jour, se transformer en votre pire ennemi.
    Le seul bien propre que nous possédons ici bas c ’est notre vie .Elle sera ce que nous en ferons.
    La tête sur les épaules, les pieds sur terre, les yeux ouverts, et l ’esprit en éveil, lorsque vous rencontrez l’inacceptable, ne craignez personne, hurlez ! hurlez votre colère, votre douleur ..
     ! Il faut qu ’on vous entende !!!

  • Pas mal de choses intéressantes et défendables, mais la fin est une pure utopie.

    C’est imaginer que l’on peut rassembler les hommes autour d’une même idée, que tout le monde il sera d’accord, il y aura une sorte de révélation collective mondiale, et l’Homme deviendrai dénué de péchés ? On agirai plus pour soi, mais pour l’Homme.

    [Je prends un ton affirmatif pour éviter d’innombrables, "je pense que", "Je crois que", etc...]

    C’est beau, mais c’est se gourer sur l’humain. C’est une illusion que penser que l’homme parfait pourrait exister. Pour moi, l’humain est par définition, ou plutôt, par "construction", égoïste. Au fond, on agi jamais que pour soi même. On peut penser aider quelqu’un de façon "désintéressée", mais être lucide c’est reconnaitre qu’au fond, on en a retiré de la satisfaction d’être une "bonne" personne. On a également gagné la gratitude de quelqu’un, sa reconnaissance. "Merci". Ce mot est tellement banal, mais tellement important... Pour parler crument, moi aussi, je dirais qu’on a agi pour gagner des points d’amitiés façon "Les Sims". Tout cela est inconscient, car la récompense passe par des circuits émotionnels. Comment une action pourrait-elle être sans rapport avec soi ? Pour citer Nietzche (Humain, trop humain ?) : "Comment l’égo pourrait-il agir sans l’égo ?".

    Et ce rejet total du concept amoureux... Oui effectivement on se dit que l’auteur a du avoir une ou des expériences traumatisantes en "amour". Mais qui sait si après une expérience similaire je ne perdrait pas moi-même toute confiance en "l’amour". Si j’accorde que l’amour idéal est une utopie, mon expérience est qu’on peut se rapprocher d’un amour réaliste, fais d’un mélange d’attirance physique, de respect, d’amitié, et de dépendance affective, mais aussi de privations, et de jalousie... C’est un combat quotidien, mais, si on a la chance de trouver la bonne personne, de ne pas se "rater", et de construire une belle histoire, je crois que l’amour réaliste ou lucide est possible, mais imparfait, comme tout chose dans ce bas monde.

    D’ailleurs, la fin de l’article justement est une sorte de généralisation de l’amour idéal entre deux humains, à un amour idéal entre tous les Hommes ? Pour quelqu’un qui rejette le concept à la base, c’est surprenant.

 
 
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