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Les heureuses surprises de la radio

À côté de la télé, la radio fait figure - ou non-figure puisqu’elle donne seulement à entendre ses hôtes sans les montrer - de parent pauvre. La plupart des magazines, même spécialisés dans l’audiovisuel, et des quotidiens l’ignorent. Les rares à daigner la mentionner (Télérama, Le Nouvel Obs, Le Monde…) lui accordent tout juste quelques lignes grises, perdues sous la grille multicolore des programmes télévisés, même les plus insipides ou stupides, abondamment illustrés quant à eux. On croirait des faire-part de deuil sous des invitations à la noce.

De sa richissime cadette étalant son luxe de parvenue, la radio réduite à sa seule voix ne manque pas de parler, pour indiquer les records d’audience de la veille, signaler les réussites, épingler les perles d’inculture. Il existe même des émissions radiophoniques consacrées à la toute puissante sinon noble dame Télé. Mais a-t-on jamais vu le contraire : des occupants de la lucarne magique condescendre à évoquer leurs collègues sans visage, même pour s’en moquer ? Charité cathodique ? Même pas. Dans la vitrine fantasmagorique on a mieux à exhiber.
Autre signe de mépris : on peut écouter la boîte à sons sans bourse délier. En effet, la redevance frappe seulement les récepteurs d’images sonores, une petite partie revenant aux stations de Radio-France. La portion congrue. Il est vrai qu’un enregistrement sonore coûte moins cher qu’un reportage en images. Avantage ou inconvénient ce petit appétit se satisfaisant d’un simple magnétophone et d’un studio sans dispendieux tape-à-l’œil ?

- Les richesses de la parente pauvre

Seuls peuvent déplorer cette situation ceux qui font du fric la valeur suprême et pensent que le taux d’audience constitue la meilleure des mesures. Selon de tels critères, qui servent aujourd’hui de support publicitaire, on peut évaluer une production à son prix de revient, puis au nombre de spectateurs, un artiste à ses exigences financières. Comme chacun sait, cent est vingt fois supérieur à cinq. En conséquence, si Machin (ou le film A) coûte vint fois plus que Truc (ou le film B), c’est qu’il est d’autant de fois supérieur. Élémentaire !… Ainsi devrait-on écrire mille fois mieux avec un stylo en or qu’avec un simple bic…
Autre évaluation quantitative qui se passe de commentaire : Google accorde 42 mentions à Zoé Varier, contre 363 à l’animatrice d’un jeu débile sur la Une…

Heureusement, la qualité ne se mesure pas à la calculette. Encore que la gangrène publicitaire la grignote peu à peu, chez la parente pauvre (je ne parle pas des radios prétendues libres, mais en réalité asservies aux annonceurs de réclame) les présentateurs ne sont pas impérativement tenus par les chiffres d’audience. Ainsi échappe-t-il en grande partie aux tristement fameuses lois de la concurrence, se traduisant par une escalade à la démagogie. Aussi les animateurs/animatrices peuvent-ils/elles redonner à ce qualificatif son sens le meilleur.
Petit exemple tout frais : j’entendais l’autre jour Jean Ferrat, d’ordinaire si discret, se raconter : (France-Culture, À voix nue…) À plusieurs reprises, quand il évoquait son père soumis à l’étoile jaune puis à la déportation dont il ne reviendra pas, la voix du chanteur se brisa. Au montage, la réalisatrice conserva les lourdes secondes de silence qui s’ensuivirent : un tunnel comme on dit dans le métier. Pendant ce temps, on aurait pu à la télé, caser un fructueux spot publicitaire : l’équivalent à cette heure-là de huit à neuf mois de SMIC la demi-minute…
Et puis, quand je lorgne la lanterne magique, je ne peux m’empêcher de penser que ce journaliste qui semble me regarder se fout de moi puisqu’il lit en réalité son prompteur. Comment dans ces conditions lui accorder quelque confiance ? Quant aux messieurs d’apparence sérieuse qui déblatèrent des grands problèmes de notre temps, comment oublier qu’ils viennent de passer chez la maquilleuse, comme des comédiens ou des coquettes. Oseraient-ils s’exhiber dans la rue ainsi grimés, les cabotins de la politique ?
Autre avantage de la radio : l’auditeur n’avale pas par les yeux et les oreilles du prédigéré diffusé par l’œil cyclopéen de Big Brother l’hypnotiseur. La mise en images, c’est lui qui se la fabrique, avec ses souvenirs, un peu d’imagination et beaucoup de flou plus ou moins artistique.

- De la voix de Zoé au sourire du chat d’Alice

Tous les vendredis à vingt heures et quelques poussières, sur France-Inter, j’ai rendez-vous avec Zoé Varier. Ou plus précisément avec sa voix.
On croirait une gamine écoutant une histoire et en redemandant, comme on reprend du dessert dont on fait profiter les copains. Contrairement à nombre de ses collègues (avec entre autres cet insupportable roquet qui accorde plus d’importance à ses questions qu’aux réponses de ses interlocuteurs ou ces perroquets et perruches qui camouflent leur inculture sous le bavardage) elle ne cherche pas à se faire mousser. Son rôle ? Aider son invité à s’exprimer, le mettre en confiance, le relancer au besoin. Et quand il démarre, elle se tait ou laisse fuser un rire, une exclamation. Un encouragement. Le tout sans doute renforcé par des mimiques d’écolière attentive, que l’auditeur ne peut certes voir, mais qui se devinent aisément.
Pour placer ma petite science, en hommage à sa mère sage-femme, Socrate appelait cette technique pédagogique la " maïeutique " (= art d’aider à l’accouchement : des esprits en l’occurrence). Zoé fait partie de celles et de ceux qui, mine de rien, aideraient une souris à s’accoucher d’une montagne. Sans douleur, ça va de soi, même lorsque les souvenirs libérés s’accompagnent de sanglots, qu’elle sait d’instinct calmer, la gentille interviouveuse.
Elle a fait son apprentissage (ou parfait ses dons naturels d’auditrice à la curiosité contagieuse) à " Là-bas si j’y suis ". Mais en partant pour s’installer à son compte, elle semble avoir emporté le meilleur de cette dernière émission, dont je me suis longtemps régalé. Depuis plusieurs années, son ci-devant maître vit en effet sur ses lauriers fanés, abusant des rediffusions, se faisant baver à des provocations de bazar. Ne reprenant vie que lorsqu’il peut aller à l’autre bout du monde craquer les crédits à lui accordés et sans doute ainsi conforter sa future retraite.

Les prestations hebdomadaires de Zoé, je les savoure avec le regard tourné vers l’intérieur et les images affluent comme dans un kaléidoscope. Ou bien je m’imagine participant à une veillée à l’ancienne ou à un feu de camp : lorsque les propos du conteur s’illustrent dans les flammes, les braises et la fumée, tandis que qu’on déguste ensemble les châtaignes et la piquette de l’amitié. Qu’elle s’enthousiasme pour des poètes en me réchauffant la mémoire, ou s’entretienne avec des anonymes bigrement plus passionnants que les vedettes du moment : sa voix, je l’habille selon les circonstances, en brune plutôt qu’en blonde, mais c’est sans importance. Avec un timbre comme le sien, elle restera jeune toute sa vie.
D’une visite à son site, je suis revenu ravi. Comme ses collaboratrices, elle se camoufle sous sa tignasse. Ainsi puis-je toujours me la représenter à ma guise, ou la laisser à l’état de fantômette, d’ondine hertzienne plus précisément. Elle me fait penser au chat d’Alice au Pays des Merveilles, dont le sourire persiste une fois le chat disparu. Un sourire sonore, en l’occurrence, celui de Zoé
Vendredi dernier (20 février 2004), elle m’a rajeuni de quarante bougies. Pas pour le meilleur malheureusement, encore qu’une cure de jouvence soit toujours bonne à prendre. Sans ma répugnance instinctive d’antimilitariste viscéral, j’aurais réendossé l’uniforme kaki/caca de deuxième classe refusant par fierté tout avancement. Tant pis pour le surcroît de brimades, genre : « Z’êtes instit’ et refusez comme un con de suivre le peloton pour devenir ’ieutenant… Moi j’ai pas le certif’, mais j’ai pris du galon… Mon instit’ il m’en a fait baver… Et maintenant c’est vous qu’allez trinquer à sa place !… » Cet adjudant de triste mémoire, à cause de son accent et de son comportement, on le surnommait Nazillon et son grade lui donnait les pleins pouvoirs sur ses inférieurs…
Tous ces mauvais souvenirs me revenaient en rafales, s’inscrivant sur une autre portée (où je les cueille maintenant pour les traduire en mots) tandis que j’écoutais l’invité de Zoé : un sexagénaire dont la voix toujours jeune et ironique se prêtait au voyage dans le temps. Un sale temps sans doute, mais avec l’espoir d’une embellie prochaine.

- Chez les hommes des casernes

Natif de Thionville, Pierre Leroy a eu vingt ans en 1962. Comme deux millions de jeunes, on l’expédie alors en Algérie où depuis huit ans se poursuit une guerre tellement honteuse qu’on ose la qualifier ainsi, préférant la rebaptiser " événements " ou " pacification ". De cette époque, il a conservé des photos, des cartes postales, des lettres, un cahier… et des souvenirs qui ne demandent qu’à refaire surface après avoir été longtemps plus ou moins refoulés.
Après les deux mois de classes réglementaires pour apprendre à marcher au pas, se servir d’une arme et à obéir aveuglément, avec ses compagnons il prend le train pour Marseille. De nuit, pour éviter les manifestants qui s’opposent à de tels départs en se couchant sur les rails jusqu’à ce que les CRS viennent les déloger. Sans douceur !… Vient ensuite l’embarquement pour Alger, puis l’avion jusqu’au cœur du Sahara. À In Ekker, distant d’environ cent-trente kilomètres de Tamanrasset, est installée une base d’expérimentation atomique, dite " des Oasis ", dont par parenthèse les dattes ont dû être vilainement épicées…
Un centre bien entendu ultra-secret, ironise l’ancien troufion en montrant une photo… : avec au premier plan un panneau avertissant qu’il est rigoureusement interdit de photographier le camp !… Où se planquent les secrets de la dépense (je garde la coquille à valeur de lapsus significatif…) nationale ? Dans le restaurant, l’hôpital, le cinéma en plein air, le court de tennis réservé aux officiers, les baraquements divers, la place d’armes où tous les matins se vient saluer cérémonieusement le drapeau tricolore ? Deux à trois mille personnes se trouvent stationnées là : quelques civils, une petite pyramide de galonnés, une foultitude de bidasses corvéables à mercy.
Le rôle de ces derniers, outre les corvées plus ou moins nécessaires à la communauté ? Monter la garde, patrouiller par les environs, saluer et servir les gradés. Ils font aussi fonction de cobayes, comme ils l’apprendront par la suite… À l’époque, ils sont jeunes, insouciants, confiants, voire un tantinet fiérots d’assister sinon de participer à de telles expériences qui feront date dans l’histoire. Ils ignorent Hiroshima/Nagasaki, ravagées dix-sept ans plus tôt par la nouvelle arme terrifiante dont la France gaullienne est en train de se doter. Ce qu’ils craignent : les fellouzes, les terroristes, dont on leur a montré les horribles forfaits fixés sur des photos géantes…

- On vous avait prévenus de votre destination ? Vous étiez informés sur les problèmes nucléaires ?
Zoé questionne, s’étonne, s’indigne. Son interlocuteur se marre : À l’armée, on vous explique rien, on vous demande d’obéir sans discuter. C’est tout. On nous a tout juste projeté un film vantant les miracles de l’énergie atomique : creuser des canaux gigantesques, araser des montagnes, remplacer des puits de pétrole par un dé à coudre de potion magique… De la propagande, quoi ! Mais comment ne pas se laisser prendre, quand on est totalement ignorant de la question ?…
Elle n’a pas connu la vie de caserne, la gentille et sensible Zoé, heureusement pour elle. Et j’espère bien qu’elle réprouve ses consœurs profitant de la libéralitégalité pour devenir soldates, boxeuses, rugbywomen et autres activités de brutes autrefois réservées aux couillus. Aussi, pour son information, je lui livre cette anecdote à ricochet, qui me revient comme un mauvais renvoi.

- La discipline fait la force principale des armées

Au début de la robotisation militaire, ce principe de base se traduisait par un exercice d’application auquel se plaisaient les petits gradés. EN AVA-ANT ARCHE !… ON ! DÉ ! ON ! DÉ !… Et d’un seul pas la petite troupe s’ébranlait… Droit contre un mur ! Contre lequel il aurait fallu s’écraser si, au tout dernier moment, le chef ne beuglait pas l’ordre de stopper. Réglementairement.
Ou bien encore, c’était cet adjudant en fin de carrière, cuit de l’extérieur par le soleil d’Afrique et rongé de l’intérieur par une colonie d’amibes barbotant dans le pastis. Il adorait guetter la sortie des permissionnaires. Tous les prétextes lui étaient alors bons pour renvoyer le bidasse se morfondre dans la caserne, avec quelques corvées pour corser la punition : les boutons de cuivre mal astiqués, un salut mal exécuté, une mèche s’échappant du calot, un regard jugé provocant, les boucles des lacets manquant de symétrie et autres subtilités germés dans un cerveau malade…
Rouspéter ? C’était alors l’escalade aux sanctions, avec en bout de compte, pour convaincre les récalcitrants, l’argument suprême : l’expédition dans un camp disciplinaire où l’on redressait les tordus, pliait les droits, cassait les durs, transformait en lavette les plus fiers… Ainsi, le moment venu, les jeunes poitrines s’offriraient-elles sans broncher à la mort, comme les ancêtres de la Grande Boucherie… À moins que les débrouillards ne parviennent à trouver un moyen de se débiner…

Parmi les conséquences de ce dressage, il en est une qui me permet de revenir au cœur du sujet abordé par Zoé Varier vendredi dernier : La bombe atomique française, voulue par le général Mégalo pour que la France prenne rang parmi les super-nations détentrices de l’apocalypse nucléaire. C’est par l’explosion de la toute première, à Reggane dans le Sahara, que s’ouvrait l’émission consacrée aux " irradiés de la République ". Le commentateur en avait le souffle coupé et ne savait plus où donner du superlatif pour décrire le spectacle stupéfiant, grandiose, d’une haute poésie impossible à transcrire en termes ordinaires. Précédée par des cocoricos de trompettes guerrières, puis par un feu d’artifice de fusées aux diverses couleurs, avait enfin sonnée l’heure H. Avait ensuite suivi l’éclair aveuglant qu’il ne fallait pas surtout regarder, le grondement assourdissant, le tremblement effrayant. Puis s’était épanoui le fabuleux champignon au pied mauve et à la tête neigeuse. Pour un peu on l’aurait imaginé tricolore !… « Hourra pour la France !!!… » applaudissait Mongénéral, qui plaçait ladite France au-dessus des Français, et lui-même par-dessus le tout. « De telles réalisations permettent de juger ce que vaut un peuple !… » ajoutait-il, en grattant (j’imagine) le ciel de ses bras en V.
S’agissait-il là d’un reportage réalisé par des civils ou, en raison du secret défense, par des militaires ? Même si ça ne changerait rien à la radioactivité des oasis environnantes, il serait intéressant de le savoir.

Jean Herman (alias Jean Vautrin) né en 1933, confiait naguère l’anecdote suivante, que je reconstitue de mémoire : un bidouillage couvert par la prescription. Heureusement, car sous les képis il n’y a pas de place pour l’indulgence. À l’issue de son sursis, la fréquentation de l’IDHEC et la réalisation de quelques courts-métrages valurent au futur romancier d’être affecté au service cinématographique de l’armée.
Avec une équipe de bidasses, il fut chargé d’une mission de confiance : enregistrer l’explosion de la première bombe nucléaire française à Reggane. Une fois l’emplacement choisi et le matériel installé, il ne restait plus qu’à attendre les signaux lumineux et sonores ponctuant le déroulement de l’opération historique. Avec, pour passer le temps, bibine à picoler, " Troupes " à griller et biscuits à grignoter. Un pique-nique au pays des oasis, en somme.
Le moment venu, les appareils d’enregistrements furent enclenchés et les reporters d’occasion suivirent les consignes : la tactique de l’autruche en la circonstance. S’asseoir le dos tourné au lieu de l’explosion, se protéger les yeux derrière le bras replié, plonger la tête sur les genoux. Malgré ses protections, ils perçurent l’éblouissante fulgurance, furent assourdis par l’explosion, puis sentirent le sol longuement trembler sous leurs fesses. Installés aux premières loges, ils contemplèrent ensuite à loisir le développement du monstrueux nuage, bientôt éparpillé par le vent.
Enfin, par acquis de conscience, les troufions se passèrent la bande son. Catastrophe ! Du grondement, il ne restait rien… Négligence, mauvaise connexion, panne de batterie, incident technique indépendant de leur volonté ou maladresse ? Les bidasses disputèrent longtemps, cherchant à trouver un responsable. Responsables, ils l’étaient tous et allaient trinquer sévère. Perdre leur planque, troquer micro et caméra contre un flingue, se faire expédier en patrouille dans des coins oùsk’on a plus de chance de recevoir une dragée au plomb plutôt qu’au poivre, perdre ses bijoux de famille plutôt que trouver une bague de fiançailles… S’expliquer, se trouver des excuses ? Autant d’arguments irrecevables dans le petit monde de l’obéissance inconditionnelle et de l’exécution sans discussion.
La trouille donne du talent et, après s’être réconfortée, l’équipe chercha à reconstituer le bruit de la bombe, sans grand succès d’abord. Moins fulgurant mais plus utile que l’éclair nucléaire, l’eurêka enfin jaillit. Il suffisait de repiquer un enregistrement made in USA ! Qui pourrait détecter la supercherie, distinguer une explosion atomique expérimentée dans le désert du Nevada ou du Sahara ? Personne sans doute, puisque sans cet aveu tardif le bidouillage serait ignoré.
Petite incidente dans l’incidente : s’il n’avait pas séjourné à Reggane, le romancier aurait-il écrit " La Vie Ripolin ", cette histoire d’un enfant autiste, inspiré par son propre rejeton ? (Mais je ne connais rien à la question…)

Jean Herman/Vautrin et l’invité de Zoé font partie des quelque 150.000 français qui participèrent aux expériences nucléaires, en Algérie d’abord, en Polynésie ensuite. À leurs risques et périls. Pour les amateurs de chiffres : depuis 1949 (après donc Hiroshima/Nagasaki et en ignorant Tchernobyl), on compte officiellement près de 2500 essais nucléaires dans le monde, dont le quart dans l’atmosphère, avant l’interdiction de ces derniers par les traités internationaux. Ce qui, vu la part de la France, multiplie par six le nombre de personnes directement concernées. Mais le transport éolien se moque des distances et des frontières, contrairement à ce que prétendirent les doctes défenseurs de l’énergie nucléaire après la catastrophe soviétique.
" Nuit gravement à la santé " : on réserve l’avertissement aux seuls nuages d’Herbe à Nicot !…

- Les irradiés de la République

Deux ans et quelques essais nucléaires plus tard, et toujours au Sahara encore provisoirement français, le conscrit Pierre Leroy assistait à une nouvelle expérience. Avec ou sans képi, les grosses têtes pensantes avaient cogité un perfectionnement. Cette fois, on ne laisserait pas le champignon radioactif se développer dans l’atmosphère avant d’être emporté par le vent. L’explosion aurait lieu dans une montagne, préalablement creusée d’un tunnel en colimaçon qui se refermerait après usage, emprisonnant les émanations nucléaires, dont on ne peut nier la dangerosité. Une espèce de vase des Mille-et-Une Nuits, avec un mauvais génie dedans, version moderne. Un cadeau empoisonné pour les générations futures.
Le jour J, 1er mai 1962, tandis que tout le camp s’affaire, débarquent les Très-Hautes Zautorités : Gaston Palewski et Pierre Messmer : le premier ministre de la Recherche scientifique et le second des Armées. (On ne dit plus de la Guerre.) Échine raide, œil de glace et menton pointé, le dernier n’a-t-il pas déclaré que " notre " bombe était tellement au point qu’on aurait pu la faire éclater sous la Tour Eiffel. Si on ne le faisait pas, c’est qu’il aurait fallu exécuter de grands travaux. Dépenses inutiles puisque " notre " Sahara offrait naturellement tous les avantages requis. À la même époque, son compère Premier ministre (Michel Debré) balayait d’une phrase les objections : la radioactivité dégagée était inférieure à celle des montres lumineuses…

Parce qu’il est myope et qu’il vient de casser ses lunettes, Pierre Leroy ne fait pas partie des patrouilles qui vont quadriller les terroirs d’alentour afin d’empêcher les indigènes de se déplacer. En langage militaire, on désigne ces derniers sous l’appellation de PLO : populations laborieuses des Oasis. Chapeau de brousse, tenue légère, un masque en gaz en plus des armes ordinaires et, pour le chef seulement, un dosimètre en collier (plaque photographique sensée indiquer une éventuelle radioactivité) : les troufions partent donc en mission.
Une fois sa corvée de restaurant terminée, avec quelques copains notre myope va s’installer sur un rocher voisin, afin de regarder la montagne dans laquelle se prépare la nouvelle expérience nucléaire, à une quarantaine de kilomètres. À l’heure pile prévue retentit l’explosion, bientôt suivie par un violent ébranlement du sol. Opération réussie ? Même si les spectateurs n’ont jamais rien appris d’autre qu’à marcher au pas et se servir d’une arme, ils se doutent que quelque chose a foiré. Aussitôt après la déflagration, la montagne disparaît en effet sous un nuage de poussière blanche. Puis, par une fissure s’échappe un nuage noir qui s’enfle démesurément avant d’être chassé par le vent. Rien de tout cela n’était prévu au programme !

- « On nous a pris pour des cobayes, puis on nous a jeté comme des kleenex !… »

C’est dans ces émanations que patrouillent les soldats en mission de surveillance. Perturbé par la radioactivité dégagée, le téléphone portable ne fonctionne plus et, quand ils en ont marre de marcher, les bidasses se reposent pour casser la croûte. Et ingérer autre chose que de la nourriture… Désespérant de recevoir des ordres, de leur propre chef ils regagnent la base. Quand ils passent au compteur Geiger, celui-ci s’affole en crépitant. On les expédie alors sous la douche, en leur enjoignant de se frotter le plus fort et le plus complètement possible, en s’aidant mutuellement, puis de changer de tenue.
Au camp, c’est la panique chez les gradés, qui s’empressent d’enfiler une combinaison blanche protectrice, sur laquelle bien entendu sont cousus leurs galons. Quant aux bidasses, on leur ordonne de s’enfermer dans leurs baraquements hermétiquement clos, d’arrêter la climatisation… et d’enfiler des chaussettes…
Souffrant d’une grande fatigue, Pierre Leroy sera hospitalisé huit jours à Alger. Les médecins détectent en changement dans la formule sanguine. Sans gravité à en croire le rapport médical. Après sa libération, il sera complètement ignoré. Plus tard on l’opérera d’un cancer. Question d’âge, comme il voudrait se persuader ?
Certes, à côté de ceux qui patrouillèrent dans le nuage radioactif, il n’a pas trop à se plaindre et peut même s’estimer veinard. Parmi eux, son copain Léon a traîné neuf mois à l’hôpital Percy/Clamart. Puis on l’a lâché avec une pension d’invalidité à dix pour cent, ce qui l’empêche de protester, par crainte de perdre ce petit dédommagement. D’autres contaminés ont contracté divers cancers, perd la vue, engendré des enfants morts-nés ou anormaux.
Encore ignore-t-on le sort des PLO, autrement dit les Touaregs des environs. Outre la consommation de dattes et quelques reniflettes radioactives, ceux-ci allèrent déterrer le matériel contaminé (camions, engins divers, mobilier…) enfouis dans le sable après le départ de la troupe. Une aubaine !
La conclusion provisoire, je l’emprunterai à un récent rapport parlementaire :

« Les soldats français irradiés " proprement "

Un rapport parlementaire minore les effets des tests nucléaires.

Le syndrome " On est meilleur que les autres " a encore frappé.
Les essais nucléaires français ont été beaucoup plus propres que ceux menés par les autres puissances atomiques. C’est, en substance, la conclusion d’un rapport officiel, publié hier, par l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques. Le député Christian Bataille (PS, Nord) et le sénateur Henri Revol (DL, Côte D’Or) les deux auteurs du rapport reconnaissent que " les essais français ne se sont pas réalisés sans altérer l’environnement des sites utilisés et sans prendre de risques humains ". Mais, " on peut toutefois considérer que ces effets ont été limités, même si, quarante ans plus tard, des hommes se plaignent d’hypothétiques effets sur leur santé ". Une publication qui intervient alors que les " vétérans des essais nucléaires " français s’organisent (Libération du 21 janvier 2002) afin de " sortir de l’oubli ".
Secret-défense. " Il paraît désormais difficile d’aller plus loin dans la connaissance des conséquences des essais nucléaires français ", indique le rapport. Une affirmation curieuse, alors que l’essentiel des archives reste couvert par le secret-défense pendant soixante ans et qu’aucune étude épidémiologique d’ensemble n’a été menée, ni sur les anciens militaires ou civils, ni sur les populations environnantes, au Sahara (1960-1966) ou en Polynésie (1966-1996). Une équipe de l’Inserm attend d’ailleurs toujours un financement public pour conduire une étude approfondie sur les cancers de la thyroïde dans le Pacifique.
Les rapporteurs plaident toutefois pour une amélioration de la situation des militaires " ayant été exposés à des radiations dans des conditions telles que se pose la question d’une pension d’invalidité ". Jusqu’à présent, ceux-ci doivent fournir la preuve que leur maladie est liée à leur participation aux essais, ce qui est généralement impossible. Les deux parlementaires " recommandent " que leur soit appliquée la " présomption de causalité ", comme c’est le cas pour les civils. Cette demande va dans le sens de la proposition de loi, présentée mardi par la députée Marie-Hélène Aubert (Verts, Eure-et-Loir).
Refaisant l’historique des expérimentations dans le Sahara, le rapport confirme les informations parues dans Libération, concernant notamment l’accident " Béryl " du 1er mai 1962. " Quatre essais souterrains sur treize n’ont pas été totalement contenus ou confinés ", reconnaissent Henri Revol et Christian Bataille. Lors de l’accident de 1962, " la contamination atmosphérique était significative jusqu’à environ 150 kilomètres et localement une contamination substantielle a touché une centaine de personnes ".
Explosions " sales ". Indulgents pour la France, les deux parlementaires sont en revanche nettement plus sévères lorsqu’ils dressent le bilan " beaucoup plus terrifiant " des essais américains et soviétiques. Les explosions les plus " sales ", comme à Bikini, ont eu lieu dans les années 40 et 50. Plus de dix ans avant les essais français.
"
__ J.D. Merchet : Libération, 24 janvier 2002

Zoé Varier fait partie des rares animatrices à donner la parole aux " irradiés de la République ". De la dite République, aux heures de grande écoute ses collègues des lucarnes à décerveler préfèrent inviter de plus illustres personnalités : dont une qui s’en prétend la " putain " et a son siège retenu, comme à l’église autrefois, dès qu’elle pond une œuvrette. C’est qu’elle attire le voyeur, ladite dame.
Vendredi prochain (27 février 2004 : on peut écouter en permanence Z.V. sur son site plus haut mentionné), notre don Quichotte en jupon remet le couvert, en poursuivant son enquête avec des irradiés anonymes de Polynésie. Courageusement, car elle ne s’en prend pas aux lampistes, mais aux responsables/irresponsables du sommet. Or son vague statut d’intermittente du spectacle ne la protège guère, par ces temps de censure renaissante. Bravo donc et merci, Zoé, même si tes anges prennent parfois une sale gueule de démon. À vendredi prochain.

- Pour en savoir plus :
Bruno Barillot : Les irradiés de la République (Complexe, 2003)


 
 
 
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1 commentaire
  • > Les heureuses surprises de la radio 6 mars 2004 17:52, par Algarath

    Bravo. C’est chiadé et ça nous rappelle que la bonne vieille radio a souvent bien plus de valeur que les images menteuses. Algarath

 
 
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