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Haïti : complicité impérialiste dans les Caraïbes

La révolution française apporte au Monde en 1794 la première loi d’abolition de l’esclavage. Haïti, colonie française peuplée d’esclaves noirs - la population indigène a été exterminée par les premiers colons européens et les maladies européennes - reçoit pleinement ce message libérateur. Las, dès le consulat, le jeune Bonaparte, très sensible aux pressions des colons créoles - sa femme, Joséphine de Beauharnais appartient à un famille de riches planteurs - rétablit l’esclavage. Voulant rester libres, les haïtiens entament la lutte pour l’indépendance. Pour toute réponse Bonaparte envoie sur l’île un corps expéditionnaire de 70000 hommes dont il confie le commandement au général Leclerc, époux de sa sœur Pauline. Cette armée imposante est vaincue et le 01.01. 1804 Haïti devient la première république indépendante d’esclaves libérés. La révolte entamée simultanément à la Guadeloupe échoue. Bonaparte devenu empereur, divorcé de Joséphine et pris par de plus vastes desseins, reste sur cet échec. Mais dès la restauration, le royaume de France considérant que les intérêts de la France ont été gravement atteints par l’indépendance de l’île exige des réparations financières. La jeune république devra verser à l’ancien colonisateur la somme colossale de 90 millions de francs-or. Le versement prévu pour commencer en 1825 et pour s’étaler sur 30 ans durera une centaine d’années. Cette ponction financière a toujours laissé un mauvais souvenir aux haïtiens à telle enseigne qu’en 2003 Aristide a encore réclamé le remboursement de cette somme qui réévaluée s’élève à environ 20 milliards de dollars (alors que le PIB actuel d’Haïti n’atteint que 15 milliards de dollars). Ainsi donc la France, après avoir exploité la terre haïtienne, qui était à l’époque la perle des colonies et lui fournissait sucre, café, cacao l’a ensuite saigné à blanc financièrement.

Le nom du général Toussaint Louverture qui conduisit la guerre d’indépendance est resté attaché à cet épisode glorieux de la première décolonisation de l’histoire bien que celui-ci, capturé par les troupes françaises avant la fin des combats, ait fini ses jours emprisonné dans le fort de Joux dans le Jura.
La France ainsi écartée, c’est au tour des Etats-Unis de s’intéresser à Haïti. Passée la guerre de sécession et la conquête de l’ouest achevée, les Etats-Unis mettent la main progressivement sur ce qu’ils continuent à appeler leur arrière-cour : Caraïbes, Amérique centrale et jusqu’aux Philippines. Ils vont occuper militairement l’île pendant 20 ans de 1915 à 1934 et l’assujettir économiquement. La première action des marines débarquant à Haïti en 1915 a été le vol du stock d’or de la banque centrale haitienne pour le transférer aux Etats-Unis. Spoliation, encore une fois !
Après la deuxième guerre mondiale et une période d’instabilité l’île entre dans l’ère Duvalier, double dictature sanglante du père et du fils qui, de 1957 à 1986, vont maintenir l’île dans le sous-développement et l’ installer durablement dans un climat de terreur avec leurs fameux tontons macoutes.Les latifundiaires restent maîtres de la terre haïtienne où il ne manque aux ouvriers agricoles que le nom d’esclaves et quelques ateliers délocalisés des Etats-Unis où règnent des conditions de travail lamentables, se créent. Bébé Doc., Duvalier fils, est renversé par un coup d’état en 1986 et trouve refuge en France.

La France et les Etats-Unis qui viennent d’envoyer des militaires pour « maintenir l’ordre » ne font en vérité que maintenir l’ordre colonial ou néocolonial qui, en dépit de nombreux coups d’état entre groupes dirigeants rivaux, n’a été vraiment troublé que par le période Aristide.

Jean Bertrand Aristide, prêtre des bidonvilles, élu président de la république en 1990, est en effet le premier dirigeant qui soit porteur des aspirations populaires depuis l’indépendance. Son programme politique, inspiré de la théologie de la libération, suscite l’opposition immédiate des Etats-Unis qui ne veulent pas voir la seconde grande île des Caraïbes après Cuba échapper à leur contrôle. L’église catholique elle-même qui, après l’élection de Jean-Paul II, contrecarrera le mouvement de la théologie de la libération, lâchera Aristide et le poussera à abandonner son sacerdoce. Sitôt après son élection, l’administration Bush (père) suscite un coup d’état militaire. Aristide réussit à s’enfuir au Venezuela et gagne ensuite les Etats-Unis où il a le soutien de nombreux leaders noirs et d’immigrés haïtiens. Il n’est resté au pouvoir que 8 mois. La junte militaire dirigée par le général Cedras exerce un pouvoir brutal pendant 3 ans, se soumet totalement aux exigences du FMI et de la Banque Mondiale, rembourse les prêts antérieurs et s’endette à nouveau en échange d’une réduction des services publics déjà rudimentaires. Cette politique entraîne le mécontentement de la population qui avait entrevu brièvement un espoir d’amélioration de sa situation. Pour éviter de graves troubles, l’administration Clinton, monte une manœuvre machiavélique. Elle propose de réinstaller Aristide dans ses fonctions : donc triomphe apparent de la démocratie contre les putschistes mais elle fait signer à Aristide des documents par lesquels il s’engage à « la réconciliation nationale » en clair à renoncer à toute politique progressiste en faveur des plus démunis. Cet accord obtenu, se déroule l’opération « Restore democracy » qui voit 20000 soldats US remettre à son poste un Président élu chassé par des putschistes. Du jamais vu !

Ce verrouillage politique d’Aristide lui interdira de mener autre chose qu’une politique néolibérale au service des latifundiaires et des propriétaires des usines délocalisées (on les appelle en anglais des « ateliers de la sueur », rappel de la malédiction biblique si chère aux intégriste chrétiens à la mode Bush junior : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front »).

Une fois réinstallé à la Présidence, Aristide va faire preuve d’un légalisme à toute épreuve : il respecte les engagements pris avec Clinton, il achève son mandat à la date prévue sans décompter les 3 années d’exil et il ne se présente pas aux présidentielles de 1996, la constitution haïtienne interdisant à un Président d’effectuer deux mandats consécutifs.Sa seule décision importante aura été la dissolution de l’armée haïtienne toute infiltrée de putschistes et la formation d’une police nationale qu’il espère plus loyale. Il est remplacé par René Preval qui appartient à son parti mais se voit lui aussi imposer par le FMI des contraintes financières encore plus sévères que les précédentes : il lui est par exemple demandé de supprimer les enseignants « excédentaires » alors que plus de la moitié de la population est analphabète !

Mais les putschistes de 1991 soutenus par le parti républicain aux Etats-Unis, par les grands propriétaires fonciers, la fraction riche de l’immigration haïtienne aux Etats-Unis et les industriels n’ont pas disparu. Les plus dangereux sont réfugiés dans la république dominicaien voisine et ils préparent leur revanche. Dans ce climat très menaçant, Aristide se replie. Il s’enferme dans une villa-bunker, s’entoure d’une garde personnelle et crée un nouveau parti dissident de celui au pouvoir. Il garde cependant des partisans qui eux aussi se préparent à des temps difficiles et s’arment sommairement : presque la routine, Haïti a connu 35 coups d’état en 200 ans, soit en moyenne un tous les six ans.

Une tentative de putsch a lieu en Octobre 2000 pendant un voyage à l’étranger de René Préval mais elle échoue. Préval achève son mandat et Aristide peut à nouveau, dans le respect de la constitution, se présenter à l’élection présidentielle. Ne voulant pas d’un nouveau succès électoral d’Aristide, qui avait obtenu en 1990 67% des voix dans un scrutin considéré par les nombreux observateurs internationaux présents comme régulier, l’opposition boycotte les élections. Aristide obtient 90 % des suffrages exprimés mais le boycott et les menaces dont il était assorti ont conduit à un taux de participation très faible. Aristide est donc élu mais l’opposition peut commencer sa campagne pour le délégitimer.

La victoire électorale de Bush - les républicains n’ont jamais digéré le rétablissement d’Aristide par Clinton - et le triomphe de la droite en France en 2002 vont sceller son destin et les incidents du début 2004 n’auront été que le prétexte d’une opération préparée de concert par Paris et Washington dès 2003.

Deux français suivent l’opération : Régis Debray et Isabelle de Villepin, sœur du Ministre des Affaires Etrangères. Régis Debray ira salir le dernier vernis d’ancien militant tiers mondiste, ami du Che, qui lui reste encore en allant lui-même demander à Aristide de démissionner à Port au Prince en Décembre 2003. Le Président refuse. La préparation du nouveau coup d’Etat est manifeste quand les Etats-Unis et la France font pression pour le boycott international des cérémonies de célébration du 200° anniversaire de l’indépendance d’Haïti le 1 Janvier 2004.Un seul chef d’Etat sera présent : le sud africain Thabo Mbeki.

Dès lors, les évènements se précipitent : en Janvier, l’opposition refuse de désigner ses délégués à la commission électorale ce qui empêche d’organiser le scrutin pour le renouvellement des députés et des deux tiers du Sénat. Aristide, toujours respectueux de la Constitution, se soumet. Il n’y a plus de parlement et l’opposition n’hésite pas à clamer qu’il veut instaurer une dictature !

Parallèlement s’organise la préparation de l’action militaire du putsch. Des groupes armés soigneusement formés et équipés en République Dominicaine franchissent la frontière et commencent l’occupation du pays.
La république dominicaine est en effet une alliée fidèle des Etats-Unis depuis le renversement par l’armée US en 1963 du président progressiste Juan Bosch et elle est le seul pays de la région des Caraïbes à avoir envoyé un contingent en Irak. Elle a donc laissé les groupes terroristes haïtiens s’installer, s’entraîner sur son sol et passer la frontière en Janvier 2004.Mais il ne lui sera fait aucun reproche, ce terrorisme là a carte blanche. Le 29 février les forces spéciales des Etats-Unis qui sont déjà présentes sur place enlèvent le Président Aristide qui se retrouve quelques heures plus tard accueilli et en pratique séquestré dans le palais présidentiel de la République Centrafricaine à Bangui. Le choix de ce lieu d’exil est une confirmation éclatante de l’implication directe de la France dans le coup d’Etat. En effet, le chef de l’état centrafricain le général Bozizé est lui-même un officier putschiste qui après avoir échoué une première fois à prendre le pouvoir par les armes s’est replié à Paris et a réussi à sa deuxième tentative en 2003.

Pour assurer le soi-disant « maintien de l’ordre », les marines US et le Régiment d’infanterie de marine français basé en Martinique débarquent à Haïti avant même que le Conseil de Sécurité de l’ONU réuni en urgence ne couvre l’opération.

Bref une opération de brigandage international menée par deux membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU se trouve validée par le dit Conseil. Les autres membres laissent faire : Haiti fait partie de leur sphère d’influence et ne mérite pas un affrontement diplomatique.


 
P.S.

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