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Le mulet paralytique

Un dicton populaire prétend qu’on ne change pas de monture au milieu du gué, un proverbe chiraquien ajoute qu’on n’en change pas non plus après, même si la rosse, fourbue, est paralysée des postérieurs et que ses maîtres n’en veulent plus.

Pour rester dans la métaphore équestre, c’est là où le bât blesse : les maîtres, entendre le peuple, n’en sont pas, la rosse, elle, en est un, de maître.

En reconduisant l’éconduit Raffarin dans ses fonctions, Jacques le Petit fait tranquillement litière de la démocratie : un large majorité de Français a exprimé sa défiance, pour ne pas écrire son rejet, quant à la politique de classe, inspirée par le Medef et s’appuyant sur le clientélisme boutiquier, menée par le Premier ministre et son équipe et le président de la République, qui devrait pourtant se souvenir à cette occasion qu’il ne « pèse » pas 82% de l’électorat mais moins de 20%, s’en tamponne gaillardement.

Si au moins l’épicier de Chasseneuil s’en était tiré personnellement avec les honneurs, mais non point ! on le voit défait, surdéfait et fait comme rat sur ses propres terres, dans son fief, comme le répète si souvent un certain journalisme jamais à court de clichés comme d’inconsciente nostalgie d’un temps passé béni, quand le pouvoir appartenait « naturellement » au seigneur du château.

Le peuple sans doute ne sait pas trop ce qu’il veut, les socialistes de gouvernement l’ont bien compris qui semblent pour une fois avoir pigé que le vote du 28 mars était bien davantage une sanction pour la droite qu’un chèque en blanc pour eux-mêmes, mais il paraît bien certain qu’il ne veut plus de Raffarin ni d’un programme libéralo-réactionnaire qui ose nommer réformes la mise en pièces d’un siècle de luttes sociales !

Dans une véritable démocratie, un Premier ministre que le peuple souverain renvoie chez lui y retourne sagement afin de se consacrer à la pêche à la ligne comme à la rédaction de mémoires qui trouveront bien un écrivaillon pour les rendre lisibles et pour les publier un éditeur peu regardant, sauf sur la colonne des bénéfices.

Dans une pseudo démocratie, le prince-président, déjà protégé lui-même du foudre de la Justice, décide que la volonté populaire n’a de valeur qu’à certains moments dûment référencés, les seules élections législatives en fait, elles-mêmes un trompe-l’oeil démocratique, une chambre d’enregistrement aux ordres de l’Elysée, car les députés ne sont plus à l’origine que d’un pourcentage dérisoire des lois ; le reste du temps, l’opinion publique, il s’asseoit dessus ; c’est pourquoi il refile trois mois de rab à son poulain afin qu’il enfonce bien les clous là où ils font mal en expliquant, la main sur le cœur, les yeux dans les yeux, que ça fait du bien.

On objectera soit que le Président n’a que son Raffarin sous le coude, ce qui alors en dit long sur l’incompétence des politiques si le plus mauvais est encore le meilleur, soit qu’il ne veut pas de ce Sarkosy, qu’il déteste, inclination personnelle dont se contrefiche l’électeur, soit enfin qu’il ne souhaite pas brûler durant les trois ans à venir ce joker à présent seul susceptible de lui succéder, misérable calcul politicien qui résume parfaitement bien tout le mépris dans lequel le prince tient ses sujets.

Ah, évidemment, les verrues disgracieuses ont sauté ! exit l’insupportable Francis Mer, dont l’incompétence chiffrée, déficit budgétaire record, croissance en panne et chômage en hausse en dépit des centaines de millions d’euros octroyés, libéralisme orienté oblige, aux « copains » de la grande industrie, ne le dispute qu’à l’arrogance pathétique de celui « qui s’y connaît », « qui a tout compris », adieu l’ectoplasmique Aillagon, encore moins courageux que la fantômatique Tasca qui le précéda, le responsable mais pas coupable Mattéi, l’ami des compagnies d’assurances et des labos pharmaceutiques plutôt que des petits vieux peu solvables, la poilante Bachelot, ministresse écolo de la tendance CPNT, le balourd Luc Ferry, plus pachydermique que le pourtant pesant Claude Allègre de pénible mémoire, d’autres encore, dont on n’a, heureusement, pas eu le temps de retenir les noms.
Percevant d’ici leurs soupirs, compatissant, on comprend leur regret du suffrage censitaire, quand seuls votaient les gens méritants, ceux qui ont vraiment du pognon.

Et puis ? à ces pantins aux mains de la banque, de l’assurance et des grandes surfaces commerciales succédent les mêmes vaguement ripolinés ou remasterisés, et, les greffons de la société civile ne prenant pas, plus politiques dit-on, c’est-à-dire plus roublards, qui poursuivront le même projet, en espérant que cette entreprise ploutocratique résistera à la pression de la rue durant 38 mois, en espérant, pédagogie aidant, qu’un chômeur comprendra qu’il est dans l’intérêt de la collectivité qu’il se pende, en espérant que les nantis à qui ont fait tant de cadeaux sans retour investiront peut-être ailleurs que dans les licenciements boursiers, les délocalisations ou la maison Porsche, en espérant enfin qu’à la prochaine consultation électorale le petit Nicolas cristallisera sur son nom les espoirs déçus et les rancoeurs épaisses afin qu’il continue quelques temps encore l’œuvre de déconstruction sociale entreprise par son prédécesseur.

Au peuple a qui l’on dénie la parole souveraine, débile que l’on se propose dorénavant de mieux éduquer afin qu’il réclame la purge au lieu de s’en plaindre, à ce peuple de montrer au prince qu’il dispose s’il le faut d’autres moyens que l’urne pour se faire entendre.


 
P.S.

Illustration : OLT

 
 
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2 commentaires
  • > Le mulet paralytique 1er avril 2004 12:11, par Abra Ham.

    Parfaitement... C’est Raffarin III ou le retour de celui qui n’est jamais parti... La Droite rétrograde ou la théorie et la pratique (Ubuesques) du Mépris du Peuple... L’UMP ou l’Uniformisation dans la Mégalomanie Parlementaire... On prend les mêmes (hormis les quelques furoncles qui ont sautés) et on recommence, mais pas à la manière d’un Roger Lemerre qui avait repris les mêmes parce qu’ils avaient gagnés, eux, et qu’ils avaient du talent, eux... non rien à voir, le casting selon Chirac est bien plus tordu, totalement paradoxal ; les français n’ont pas aimé du tout le film mais on va le rejouer quand même, et pour faire croire à l’illusion de la nouveauté, on va reprendre les mêmes (mauvais) acteurs mais dans des rôles différents. Bien sûr qu’on garde Sarkozy puisque les médias n’arrête pas de le dire : il est "incontournable", accroché au pouvoir telle une sangsue, devenu à la politique ce que Newton est à la loi de la gravitation... Et Juppé l’escroc tout content dans l’ombre des saigneurs d’être parvenu à installer tous ses copains au gouvernement...

    Pauvre France, contrainte à subir encore un Etat présomptueux qui, sous caution de réformes, poursuit son travail de sape à l’encontre des plus démunis, creusant le fossé social qui finira par devenir le trou de son tombeau.

    • > Le mulet paralytique 5 avril 2004 17:05, par David

      Et bien, il y a au moins un point de satisfaction à relever : aurions- nous enfin réaliser l’importance d’un vote en France ?
      Assez du vote contestataire improductif, comme en 2002, ou pour des syndicalistes vendus au patronat, et surtout fin du lavage de cerveaux des médias pro-libéraux ?
      Espérons que cette prise de conscience durera longtemps, mais je fais entièrement confiance aux Raffarin, Fillion et Douste-Blazy pour maintenir et raviver ce rejet massif de cette politique ploutocratique chiraquienne...

 
 
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