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André Glucksmann, mauvais avocat d’une cause juste

André Glucksmann justifie, glorifie même dans les colonnes du Monde [1]l’attentat du 9 mai à Grozny qui a coûté la vie au président tchétchène Ahmad Kadyrov et celles de membres de son gouvernement.
Nous ne porterons évidemment pas le deuil de ces morts, complices des basses oeuvres du régime et de l’armée russe en Tchétchénie.
Cependant, le soutien du philosophe à la cause tchétchène prend une nouvelle forme. Il ne s’agit plus seulement de la légitimer parce qu’elle est juste, mais aussi parce qu’elle lui parait infiniment plus défendable, plus morale que d’autres.

On reproche depuis longtemps à André Glucksmann son mutisme sur la question palestinienne. Elle présente pourtant des caractères identiques à ceux qui nourrissent son appui déterminé aux combattants tchétchènes.
Pour résumer, une puissance étatico-militaire, Israël, a chassé 800 000 Palestiniens en 1948, les délestant de leurs biens et les a empêchés, au terme de la guerre, de rentrer chez eux. Elle a récidivé en 1967, occupé plus de terres palestiniennes et expulsé encore des centaines de milliers d’autochtones.
Elle colonise depuis cette date ces territoires conquis par la force, y maintient son armée qui emploie chars, hélicoptères et avions pour réprimer et tuer toute tentative de résistance à cette gigantesque entreprise de dépossession.
Il y a aujourd’hui plus de trois millions de réfugiés palestiniens dans les pays arabes voisins, méprisés par des gouvernements qui les maintiennent dans le dénuement le plus total.
Alors que l’ère des décolonisations date de plus de cinquante ans, Israël demeure la seule puissance coloniale du monde.
Tandis que Vladimir Poutine peut encore légalement arguer de l’appartenance de la Tchétchénie à la Fédération de Russie pour lui dénier son aspiration à devenir indépendante, Israël est en violation du droit international qui lui enjoint depuis 1967 de quitter la Cisjordanie et la bande de Gaza.
En plus des considérations morales qui exigent que cesse leur oppression, le droit accorde aux Palestiniens la pleine souveraineté sur leur terre.

Dans sa tribune au Monde, M. Glucksmann répond à tous ceux qui lui reprochent son alignement sur la politique israélienne à l’égard des palestiniens. Un suivisme aux antipodes du dégoût que lui inspire la même politique, pratiquée par un autre Etat contre un autre peuple. [2]
Pour montrer combien les tchétchènes ne sont pas des résistants comme les autres, il écrit à propos de l’attentat du 9 Mai et après avoir brièvement décrit dans son introduction la nature brutale du gouvernement tchétchène pro-russe : « Il leur eût été plus facile de pratiquer un terrorisme aveugle et indiscriminé, il est plus simple de balancer, au hasard, des voitures bourrées d’explosifs comme à Bagdad, de se faire sauter dans les cafés ou les autobus à la manière des bombes humaines du Hamas ou de "benladéniser" en visant les trains et les gares bondés de voyageurs, les habitations, voire les complexes pétroliers et les centrales nucléaires, bien plus vulnérables qu’en Occident. Ils ne le font pas. Et personne ne se demande pourquoi ? »

On ne trouvera pas ailleurs dans le texte une autre référence aussi explicite aux Palestiniens, ci-dessus sous les traits hideux des kamikazes de Hamas tuant des innocents en Israël, confondus avec leurs "collègues" de Bagdad, tous unis derrière le flambeau d’Oussama Ben Laden pour une même lutte contre "les juifs et les croisés". [3]

L’analyse comparative de l’intellectuel médiatique peut commencer. La suite nous plonge dans le choc des cultures, dont il est en France un éminent théoricien. Les combattants tchétchènes sont du bon côté. Tous les distingue de ces barbares. [4]Les références à la pseudo-cause palestinienne seront implicites. [5]

Avec leurs "quatre cent ans de résistance à l’occupation russe" et en dépit d’un désespoir et de souffrances rarement atteints dans l’histoire [6], "les dérives des résistants restent exceptionnelles(...)".

Une "lourde tradition que n’ont pas manqué de chanter les écrivains russes" et une "histoire pluricentenaire"de lutte caractériseraient cette République du Caucase et feraient que "la résistance tchétchène s’attaque aux forces armées" et "le terrorisme contre les civils, russes compris, dûment condamné par les autorités indépendantistes, le président Maskhadov en tête".
Sous la grandeur tchétchène, nous avons reconnu le terrorisme palestinien.
Les arguments de l’armée israélienne et de ses supporters français apparaissent en filigrane : si Hamas existe et tue régulièrement des civils, c’est parce que l’Autorité palestinienne est son complice, président Arafat en tête.
Peu lui importe que ce dernier condamne "dûment" lui aussi chaque attentat kamikaze. L’un est Tchétchène, issu d’un peuple à l’identité "pluricentenaire", l’autre est Palestinien, d’une "terre sans peuple", et n’a jamais abandonné l’idée de "jeter les juifs à la mer". On connait la chanson...
Peu importe aussi si le grand absent de cette cuisine idéologique est l’Etat d’Israël, son général président Sharon en tête.

"Au moment où une juste indignation monte contre les exactions américaines dans les prisons d’Irak [7], l’abandon total des malheureux Tchétchènes livrés à une soldatesque sans foi ni loi laisse mal augurer l’avenir du monde."
Alors que la communauté internationale condamne les dérives américaines en Irak, Glucksmann l’invite plutot à regarder vers la Tchétchénie, seul théatre d’opérations offrant le spectacle de la résistance authentique et de souffrances avérées.
La légitimation de la cause tchétchène passe par le discrédit jeté sur d’autres mouvements de libération nationale.
La recherche de la justice et les Tchétchènes ont besoin de meilleurs avocats.


Notes

[1Résistance antiterroriste à Grozny, Le Monde 12/05/04.

[2à l’heure où nous écrivons ces lignes, l’armée israélienne mène des "représailles" dans le camp de réfugiés de Rafah dans la Bande de Gaza, tuant des dizaines de civils et rasant des immeubles. Elle annonce son intention de détruire des centaines de maisons.

[3Signalons juste au passage qu’à l’époque où Hamas n’existait pas, notre philosophe ne se préoccupait pas davantage du sort des Palestiniens. Hamas fut créé à la fin des années 1980 dans la bande de Gaza, avec le consentement de l’Administration militaire israélienne, dans l’espoir de voir cet embryonnaire mouvement islamiste y contrer l’influence de Yasser Arafat. Ses premiers attentats contre des civils en Israël datent du début des années 1990, à l’époque des accords d’Oslo, certes dans une stratégie globale de refus du processus de paix mais également en riposte aux assassinats de ses dirigeants, Ayache par exemple, ou au massacre de dizaines de civils palestiniens par un colon d’extrême-droite, Baruch Goldstein.

[4Un mot qu’on a beaucoup lu et entendu ces derniers temps dans la presse et à la télévison. Censé à juste titre qualifier la décapitation d’un otage américain en Irak, il va finalement s’appliquer à tous les Irakiens. L’envoyé spécial de France 2 à Bagdad, Bertrand Coq, nous apprendra que très peu de Bagdadis condamnaient cet acte. Il concluera son reportage sur une note culturelle, digne de l’époque coloniale : la mort là bas n’est pas aussi importante que chez nous. A contrario, CNN, l’Américaine, interrogera une majorité d’Irakiens révulsés par les images de la décapitation. Pour finir, on demandera aux journalistes pourquoi il est moins barbare de viser à l’abdomen et tuer une fillette de 8 ans qui joue devant sa maison (rapport d’Amnesty International sur les dizaines d’assassinats gratuits de civils irakiens par les troupes britanniques)

[5Puisqu’il faut comparer pour bien juger, comme le suggère Glucksmann, nous évoquons uniquement ici la résistance palestinienne. Elle offre le recul historique nécessaire à une analyse objective, vis à vis de laquelle notre philosophe, on l’a vu plus haut, s’accorde des libertés inconsidérées, même si elles sont volontaires.Il est trop tôt pour parler de résistance irakienne. Enfin, évoquer une résistance "alqaïdiste" est une injure faite à tous les résistants du monde.

[6Glucksmann écrit : "Anna Politkov-skaia, journaliste moscovite, qui a fait plus de cinquante fois le voyage de Grozny, compare la Tchétchénie à un immense camp de concentration ou au ghetto de Varsovie. A l’orée du XXIe siècle, le pire du pire en matière de cruauté s’étale dans ce bout de Caucase désolé, sur les rives de notre Europe.

[7Ouvrons une parenthèse à ce sujet. Les mêmes journalistes et intellectuels qui s’indignent contre toute tentative de décrire le terreau dans lequel se nourrit le terrorisme palestinien, au motif que ce serait l’excuser et banaliser le meurtre de civils, multiplient eux les déclarations censées atténuer le choc provoqué par les sévices sur les prisonniers irakiens. C’était pire sous Saddam Hussein, nous dit-on. Les Américains, au moins, font leur auto critique. Enfin, des reportages écrits et télévisés plongent dans l’enfance des tortionnaires, dans le décor paisible de l’Amérique rurale, où l’on apprend qu’ils ne sont pas de si mauvais bougres que ça. En attendant, des cas de meurtres et de viols collectifs sont évoqués dans les géoles irakiennes, où la majorité des détenus, nous apprennent Amnesty et la Croix-Rouge, n’ont rien à se reprocher.


 
P.S.

Illustration : Yves OLRY

 
 
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1 commentaire
  • de nombreux "intellectuels français" en veulent à Poutine.

    Malgré leur appel du pieds, il ’s’obstine à persécuter les oligarques russes. Il parle même de mafia russe.

    En quelques années, ils se sont emparés des richesses russes pour le compte d’un pays étranger.

    Ces pays ont fournis des capitaux aux oligarques pour s’accaparer du pétrole, médias etc...

    C’est marrant, chez nous nos médias s’insurgent de la mise sous silence des médias russes alors que dans le même temps les russes encourage Poutine à le faire.

    La mer caspienne est stratégique pour ses ressources pétroliféres. La guerre est peut-être provoqué par l’étranger (USA) pour pousser à l’indépendance de la Tchéchénie.
    Ensuite les "démocraties" pourront s’occupper d’elle comme ils le font avec la Géorgie.

    C’est un peu baclé comme avis, mais je n’ai pas le temps d’épiloguer.
    @+ Abdel

 
 
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