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Carnets de doute

Pas quoi se réjouir de la marche du monde, ces temps-ci ?
Pas grave ! le drame est encore plus rentable que la comédie.

Si vous n’avez pas été invité à vous inquiéter vivement de la virtuellement possible future on ne sait jamais canicule de l’été qui s’annonce, c’est que vous êtes un ours à l’hibernation tardive qui va finir par se prendre -bien fait, faut s’informer !- un fameux coup de chaud au fond de sa caverne.

Les météorologistes (retors, ce terme ! essayez de le lire plusieurs fois de suite à toute blinde) ont beau répéter quand on leur tend un micro que, statistiques séculaires à l’appui, absolument rien dans le climat actuel ne préfigure une surchauffe estivale, leur discours demeure à peu près inaudible dans la paranoïa ambiante qui assure les gros titres des magazines en général et ceux du troisième âge en particulier, ainsi que, ça tombe bien, la prospérité des fabricants comme des vendeurs de piscines, climatiseurs et autres traditionnels ventilateurs.

La bouche en cœur, tous ces commerciaux et commerçants sonneurs de tocsin invoqueront ce « principe de précaution « que leur élu de référence, le président Chirac, grand consommateur aux frais de la princesse Contribuable devant l’Eternel, vient de faire inscrire dans la constitution -ça impressionne tout en ne coûtant rien- tout comme le peu de fiabilité des gens de météo, lesquels, on l’accorde volontiers, passent leur temps à se tromper d’une heure à l’autre tout en ambitionnant de nous prévoir une semaine à l’avance rayons de soleil et gouttes de pluie, le soleil surtout, car nous n’aimons pas la pluie.

Fascinant métier que celui-là, ingénieur en météorologie veux-je dire, quand l’imprimatur de la Science, ou, disons, de sa fille la Technique, vous autorise à raconter tout et n’importe quoi, mais pas à n’importe quel prix, car aucune profession n’est aussi bien rémunérée pour aussi peu d’efficacité.

Ce qui serait assez farce, c’est un été d’eau et de glace, de sorte que l’année prochaine les industries du parapluie, du radiateur portable et du canot pneumatique spécial inondation (bâché façon tente de camping) engrangent à leur tour de substantiels bénéfices.
On imagine déjà les gros titres de la presse popu : Les douze moyens de rester au sec cet été ou Le déluge, comment y survivre sans rien perdre de son charme ?

Dans le même ordre d’idée -ficher la trouille aux gens, ça rapporte-, le pourtant sérieux Science et Vie nous apprend en couverture et à la Une de son numéro de juin que le cancer est devenu depuis vingt ans une véritable épidémie tout en s’employant ensuite sur vingt pages à ne pas vraiment nous le prouver ou alors sans grande conviction. En fait, le mal progresse mais, tout compte fait, pas tant que cela et puis, hors les causes bien connues, on ne sait pas trop pourquoi, ce qui est bien dommage, car j’ai acheté la revue (nul n’est parfait) afin de savoir ce dont je devrais me méfier, de quoi et pourquoi je mourrai un jour ou l’autre, et vous ne me voyez pas franchement plus avancé.
Bref, un titre du genre Cancer, où en est-on ? eût été plus judicieux, mais sans doute moins vendeur.

Toujours dans la veine tout va mal, restons couchés, sortie du Jour d’après, de Roland Emmerich, fable écolo-catastrophe qui imagine tous les dégâts consécutifs au réchauffement de l’atmosphère que subira une Amérique qui n’a pas signé le protocole de Kyoto.
Le film ne dissuadera probablement pas davantage les Américains de surconsommer que L’aventure du Poséidon naufragé n’a empêché la construction de paquebots toujours plus gros, mais le fait qu’il soit l’œuvre d’un réactionnaire, à qui l’on doit entre autre le désopilant Independence day, nous incite à penser que même chez les siens Bush Jr ne fleure plus le doux parfum de l’essence à bon marché mais pue celui, âcre, de l’huile de vidange.

Yasser Arafat assiégé dans son QG par deux Jeep de Tsahal : n’était le contexte particulièrement tragique de la guerre en Palestine, on en rirait. La fois précédente, c’était par deux chars, la prochaine, ce sera par un couple de cyclistes ?
Le producteur Sharon ferait bien d’embaucher un nouveau réalisateur pour son mauvais film : Roland Emmerich, par exemple (non, t’es nul, c’est un Allemand ! zut ! Spielberg, alors ?).

Dans la foulée, overdose de célébrations à l’occasion des soixante ans du débarquement des Alliés en Normandie ; l’être humain révère les dates symboliques : cinquante-neuf ans, on n’en parle pas, soixante-et-un, on n’en parle plus, mais soixante, un compte rond, une déclinaison décennale, alors là, pardon ! Je vous dis pas pour le centenaire ! à ce moment-là, il n’y aura plus de vétérans, mais pour ce qui en sera du pathos sur le courage et l’esprit de sacrifice, on pourra faire confiance aux politiciens dépourvus des deux -ça ne rapporte rien, que plaies et bosses- pour surenchérir !
Pour l’instant, on retiendra que voilà une excellente opportunité pour Bush Jr , Chirac, Poutine et Blair de dire aux populations infantiles combien ils s’aiment, d’ailleurs leurs scènes de ménage en sont la preuve, et comme ils sont généreux, puisqu’il y a même un strapontin réservé à l’ami Schröder, on n’est pas rancunier. L’aspect positif, c’est qu’on peut toujours espérer que les successeurs de Sharon et d’Arafat se tiendront un jour la main sur un monceau de cadavres.

Dommage que Berlusconi ne soit pas invité, c’était pourtant ses amis de cœur et d’esprit qui étaient au pouvoir en Italie dans les années quarante. Bah ! le principal, c’est que Georges l’ait assuré de toute sa sympathie avant...

Toutefois n’accablons pas le business et ses porte-parole : nous adorons être inquiets, c’est pourquoi nous nous régalons des monstres que l’actualité nous offre en pâture, comme ceux d’Outreau par exemple, a priori beaucoup moins nombreux que prévu : la Justice devrait se défier des mythomanes comme du sensationnel, son registre, c’est la libération discrète de Papon, de Le Floch-Prigent, de Sirven et l’acharnement à l’encontre des anciens d’Action directe ; trop d’Outreau pour faire oublier le laxisme quant aux disparues de l’Yonne ou les prostituées qui se suicident les mains liées dans le dos dans l’affaire Alègre, c’est trop prendre le bon peuple pour un jobard. L’humanité, la psychologie, la finesse d’analyse, l’indépendance, la Justice n’y entrave rien : les magistrats ne sont pas formés à toutes ces spécialités byzantines réservés aux philosophes ou aux artistes, pas aux singes de cirque.

Encore au chapitre des calamités qui nous guettent, j’ai l’impression, peut-être trompeuse, qu’on entend un peu moins parler du président bis de la République, Sarkosy 1er (sarcosis, vous ne trouvez pas que ça sonne un peu cancer, justement, ou affection opportuniste du sida) ?
A force de le rencontrer partout, y compris et surtout là où il n’a rien à faire, on s’attendait un peu, attentif aux rayures que ses canines ne manqueraient pas d’occasionner à notre parquet, à ce qu’il nous délivre un jour personnellement le courrier ou qu’il vienne réparer la toiture qui fuit, c’est-à-dire que, même ne l’aimant guère, on finissait par s’y habituer, comme on s’habitue à un rhumatisme ou à un voisin envahissant pourvu qu’il offre de temps en temps l’apéro.

Et puis, avouons-le, un mégalomaniaque sans scrupules qui affiche aussi ouvertement son ambition de parvenu en compagnie d’une épouse qui ne lui cède en rien dans la vulgarité clinquante et prédatrice, si cela force l’admiration des imbéciles, cela suscite aussi, après la colère, la pitié des gens instruits.
Gageons que les médias « libres » contrôlés par les amis du locataire de l’Elysée, la plupart des médias donc, après qu’ils ont monté en mousse l’agité de Neuilly, s’appliquent maintenant à le ramener vers de plus modestes proportions, au moins jusqu’à ce qu’il devienne, dixit le journalisme encarté, « visiblement incontournable » (aussi brillante qu’originale comme rhétorique, non ?).

De quoi on cause beaucoup, par contre (le journalisme encarté dit « en revanche », parce que pendant sa formation un semi-inculte lui a enseigné que c’était plus joli ainsi), c’est du tennis à Roland-Garros. Normal, c’est un rendez-vous annuel donné pour l’éternité, à moins qu’avant elle les peuples devenus adultes se lassent de regarder deux simplets du bulbe se renvoyer la balle pour des millions de dolleuros (quoique, au fond, ce ne soit pas le jeu de balle qui excite les spectateurs, mais l’idée qu’on puisse gagner des fortunes à le pratiquer : les mêmes champions jouant gratos n’attireraient pas un péquin pour les voir, un peu comme les plumitifs dans notre genre qui composent parfois bien, mais pour que dalle).

Plus jeune, le spectacle du sport m’indifférait largement. Opium du peuple, bien sûr, mais comme le peuple ne se drogue ni au fric ni au pouvoir, lui reste alors la balle ou le ballon.
Aujourd’hui, je trouve, comme beaucoup de jeunes gens rebelles qui n’ont pas vraiment réfléchi à la question (ça ne les dispense pas d’y songer), qu’il s’agit d’un fascisme soft, qui glorifie le muscle aux dépens du cerveau, la compétition contre la communion, qui joue la discipline contre la spontanéité, la tempérance contre l’exubérance, qui raffole d’uniformes, d’hymnes, de médailles, de drapeaux, tous stigmates à quoi se reconnaît la bêtise instituée, d’une pratique qui, sous couvert de moralité intrinsèque -mens sana in corpore sano-, ne s’embarrasse d’aucune éthique, ne se soucie, pour se produire, d’aucune dictature autre que celle de l’audimat, un geste prétendument désintéressé qui idolâtrerait la publicité et le sponsoring.

L’emblème, l’icône absolue ? le foot, évidemment : une bande d’idiots richissimes en culottes courtes manipulés par des grosses panses au pif aviné en complet-veston frappé d’écusson et ovationnés par des soudards en tenue civile.
Pas de jugement de classe pour autant, d’ailleurs tous les hommes sauf moi aiment le football : les bedonnants en pantalon et grolles de clown -ou comment le mauvais goût anglo-saxon triomphe de l’élégance italienne- qui tapent dans la balle de golf ne sont pas mal non plus...

Les Grecs anciens ont inventé l’athlétisme -une esthétique individuelle- et la philosophie, les Britanniques tous les sports « modernes » infantiles et le marketing afférent : saisissant raccourci pour dire la vulgarité d’une civilisation qui a tout oublié de ses maîtres ou n’en a jamais rien su.


 
P.S.

Illsutration : Yves Olry

 
 
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