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Ici l’hiver dure douze mois. Le reste du temps c’est l’été

S’il est une exposition qui en cette année 2004 vaille le déplacement en Europe, c’est celle que le Musée d’ethnographie de la Ville de Genève consacre à un sujet qui n’a malheureusement pas marqué la mémoire européenne avec autant de force que l’ont fait les camps nazis. Cette exposition très remarquable s‘appelle en toute simplicité : “Goulag, le peuple des zeks”. J’ai profité d’un passage à Genève, où j’étais invité par la section suisse d’Amnesty International à une conférence sur le camp de concentration US de Guantanamo, pour visiter cette exposition. C’est un véritable choc. Je ne peux donc qu’encourager tout un chacun à aller voir l’exposition ou, du moins, à se procurer son excellent catalogue. Il est recommandé de prendre une journée pour se rendre à l’annexe du Musée d’Ethnographie, située dans une belle villa XIXème de syle “Lac Léman” au coeur d’un parc avec vue plongeante sur l’impressionnante vallée de l’Arve. Le samedi et le dimanche, l’exposition est ouverte de 10 h à 17 h et je ne saurais trop recommander de vous munir d’un pique-nique. Il vous faudra deux heures pour visiter calmement l’exposition. Vous pourrez descendre pique-niquer au bord de l’Arve, puis remonter au musée pour visionner quelques-uns des nombreux films qui sont présentés en libre-service.

Une réalité occultée

Autant les camps nazis nous sont rappelés quotidiennement, autant les camps soviétiques semblent avoir disparu de la conscience européenne. Et pourtant, 60 millions d’êtres humains y sont passés de 1923 à 1961 et leurs derniers détenus n’en sont sortis qu’en 1986. Si le chiffre quasi-magique des “six millions de juifs” morts dans les camps nazis est devenu une donnée usuelle, banale, il n’y a pas de chiffre sur le nombre des morts du Goulag : 10, 20, 30 milions ? Nul ne le sait. La Russie post-soviétique est la première à ne pas aimer se souvenir de cette page obscure de son histoire. S’il n’y avait pas l’association russe “Mémorial” pour entretenir la mémoire, faire des recherches, collecter des souvenirs, des documents et des traces, il n’y aurait bientôt plus aucune trace de cette immense tragédie. “Mémorial”, qui a créé un minuscule musée à Moscou, a d’ailleurs collaboré avec le Musée d’Ethnographie pour réaliser cette exposition. Les petits objets sauvés de l’oubli constituent d’ailleurs les éléments les plus émouvants de cette exposition. On a beau avoir lu L’Archipel du Goulag, d’Alexandre Soljenitsyne et Les Récits de la Kolyma, l’hallucinant recueil de 1500 pages de Varlam Chalamov (éditions Verdier, Lagrasse 2003, voir l’article de Dominique Fernandez, La mort en direct dans Le Nouvel Observateur du 30 octobre 2003), c’est autre chose que de voir de ses yeux les misérables protections contre le froid inhumain qui étaient censées sauver les malheureux déportés de la mort par glaciation : chapka (bonnet à oreillette), valenki (bottes en feutre), roukavista (moufles de travail). Comme l’a dit un survivant, à la Kolyma, le gaz, c’était le froid.
Mais commençons par le commencement.
Goulag, d’abord : ce mot est l’acronyme de la désignation officielle Glavnoe upravlenie lagereï, Direction principale des camps. C’était l’instance administrative chargée de la gestion des camps de 1930 à 1953. Par extension, ce mot a désigné l’univers concentrationnaire des camps.
Zeks ensuite : ce mot désignant les détenus des camps provient de l’abréviation z/k, “détenu du canal”.

La “civilisation du Goulag”

Ce qui frappe d’emblée quand on visite l’exposition, c’est la carte des “camps de travail correctif”. Alors qu’on a généralement tendance à associer le Goulag à la lointaine Sibérie, notamment à la Kolyma, située dans l’extrême-nord-est de cette Sibérie, on constate que les camps pullulaient dans la Russie d’Europe, autour de Moscou et du Donbass à l’Oural, en passant par Rostov, Volgograd, Kazan, Perm et Sverdlovsk. Les camps n’étaient donc pas tous dans le désert glacé de la taïga, mais en grande partie dans des zones fortement peuplées et “civilisées”.
Deuxième constat : la durée de ce système, 30 ans d’activité à plein rendement et 63 ans avant de disparaître (presque) totalement. Un homme adulte sur cinq a connu les camps ou la déportation durant la période soviétique, de 1917 à 1991. Les camps nazis n’ont, eux, duré que 11 années.
Troisième constat : les camps de travail correctif constituant l’archipel du Goulag avaient deux objectifs. Le premier est idéologique : il s’agit de “tuer le vieil homme” et de créer l’homme nouveau. Un terrible slogan bolchévique résume cet “idéal” : « Avec une main de fer, nous conduirons l’humanité au bonheur. » Le second est économique : les zeks doivent produire et transformer, peu importe quoi, mais il faut que ça bosse, ça bosse (et ferme sa gueule). Ici, le “travail” ne rend pas “libre” (slogan du camp d’Auschwitz : “Le travail rend libre”), mais “bon”. Et bien sûr, même si le seul bon ennemi de classe est l’ennemi de classe mort, le système du Goulag, même s’il a connu une période terrible (en 1937-1938) d’exterminations de masse par fusillades à la chaîne (600 000 exécutions), ne pratique l’extermination que par défaut : on laisse le soin au froid, à la faim et à l’épuisement de liquider les zeks. Ici, il n’y a jamais eu de programme établi d’extermination.

Les âmes mortes

Mais si on n’a pas tué systématiquement les corps, on a assurément tué les âmes. La “civilisation du Goulag” a non seulement marqué le paysage de son empreinte durable - combien de grands travaux et de villes n’ont-ils pas été réalisés et construits par des zeks ? - mais l’homo sovieticus et post-sovieticus. Le fatalisme et la résignation propres aux Russes et autres ex-Soviétiques d’aujourd’hui, loin de relever d’une quelconque “âme slave”, viennent assurément de l’expérience traumatisante du Goulag, où des millions de personnes aujourd’hui vivantes sont nées. Et toute la société a été gangrenée, puisque le Goulag, beaucoup plus que les camps nazis, a accueilli toutes les classes sociales, toutes les catégories professionnelles, toutes les nationalités et ethnies, depuis des simples moujiks jusqu’à des pontes de l’appareil communiste, léninistes et staliniens convaincus, en passant par absolument tous les genres d’hommes et de femmes, des popes orthodoxes aux imams tchétchènes en passant par tous les “hitléro-trotskystes” et autres “boukhariniens. Les trois commandements des zeks pourraient être la devise de la Russie, de l’Ukraine et des autres républiques post-soviétiques d’aujourd’hui : « Ne crois rien, ne crains rien, ne demande rien ».
L’approche ethnographique choisie par les concepteurs de l’exposition genevoise est riche de prolongements possibles. De fait, les études “goulaguiennes” n’en sont qu’à leurs débuts et beaucoup de cette histoire tragique reste encore à rechercher et à documenter. Pour comprendre et, bien sûr, pour armer les consciences contre des répétitions.
En attendant, les concepteurs de l’exposition semblent avoir fait leur la sentence de Varlam Chalamov : « Pourquoi ? C’est une question qui ne se pose pas dans les rapports entre un homme et un État. » Évitant de répondre à la question du pourquoi, ils se sont concentrés sur les réponses à apporter à la question du comment. Ils nous proposent donc un parcours en treize stations - comme on parle de stations d’un chemin de croix - qui nous fait pénétrer par étapes dans l’horreur, par la force des images et des objets exposés, soutenus par des textes d’une grande et rare qualité.
Les treize stations sont intitulées :
Géographie - Vestiges d’une civilisation disparue
Origines - De l’ennemi du peuple à l’homme nouveau
Arrestation - Le passage à “l’autre monde”
Le camp - Un pastiche d’habitat
Régime - Discipline et surveillance
Hiérarchie - Les dieux, les chefs, la pègre et le moujik
Travail - Esclavagistes des temps nouveaux
Technique - L’âge de la brouette
Vie quotidienne - Quand la faim tue les sentiments
Survie - rester humain en préservant son espace privé
Culture et propagande - “Les sections culturelles et éducatives”
femmes et enfants - Et pourtant les enfants naissent
Mort, évasion, libération - Comment sortir du Goulag ?
Se plonger dans la tragédie oubliée du Goulag soviétique en des temps où un nouvel archipel concentrationnaire, américain et planétaire celui-ci, s’édifie de l’Afghanistan à Cuba, en passant par l’Irak et d’autres pays, c’est non seulement faire oeuvre de remémoration mais puiser dans l’expérience humaine des Soviétiques pour tirer des enseignements très actuels.
Alors, que vous soyez Parisien, Lyonnais, Marseillais, Bruxellois, Namurois, milanais, Turinois, Francfortois, Londonien ou Berlinois, cet été, n’hésitez pas et précipitez-vous à Genève !

Voir notes bas de page.
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L’association Mémorial
Mémorial est une des premières organisations non gouvernementales fondées en Russie post-soviétique. Créée en 1988, elle rassemble alors des centaines de milliers de personnes qui désirent élever un monument aux victimes du régime communiste. Aujourd’hui, l’organisation comprend 86 associations nationales et régionales dans 7 pays différents (Russie, Ukraine, Lituanie, Kazakhstan, Géorgie, Pologne et Allemagne).
En 15 ans, Mémorial a rassemblé d’importantes collections concernant l’histoire de la terreur en URSS, en particulier des documents d’anciens prisonniers politiques. Les archives du centre de Mémorial à Moscou contiennent à elles seules plus de 100 000 dossiers personnels comprenant des souvenirs, des journaux intimes, des lettres et des photos de détenus. Les chercheurs de Mémorial ont travaillé abondamment dans les archives d’État où ont été trouvés de nombreux matériaux auparavant secrets, en particulier des photos des camps staliniens datant des années 1920-1940.
Mémorial possède aussi des milliers de dessins faits par des artistes dans les camps ainsi que des objets du quotidien : instruments de travail, meubles, habits, vaisselle, objets divers confectionnés par les détenus. Ces objets ont été transmis par les détenus eux-mêmes ou par leur famille.
Des membres de l’association ont entrepris des expéditions à la Kolyma et en Sibérie pour retrouver les restes des camps désaffectés, les photographier et récolter les vestiges restés sur les sites.
L’association conduit différents types d’activités :
• étude de l’histoire des répressions en URSS, publication de documents et de listes des victimes des répressions, recherche scientifique, conférences et expositions, travail avec les écoliers
• actions visant à favoriser la réhabilitation des victimes des répressions, aide aux anciens prisonniers politiques
• récolte et publication d’informations sur le respect des droits de l’homme en Russie aujourd’hui (en particulier en Tchétchénie) et dans les pays de la CEI
Grâce à la collaboration avec Mémorial et ses institutions partenaires en Russie, le Musée d’ethnographie de Genève est en mesure de présenter des objets, des photographies et des documents qui nous montrent le Goulag vu de l’intérieur.
www.memo.ru

L’histoire des camps de concentration
« [...] l’histoire des camps de concentration remonte à la fin du XIXe siècle. Je définis un camp de concentration par le fait qu’on y enferme des gens non pas pour ce qu’ils font mais pour ce qu’ils sont. Ces premiers camps sont réservés à un type particulier de prisonnier : civil, non criminel, membre d’un groupe “ennemi” ou en tous les cas à une catégorie de gens qui, en raison de leur race ou de leurs opinions politiques, sont jugés dangereux ou “extérieurs” à la société.
Les premiers camps de concentration voient le jour à Cuba, en 1895, quand l’Espagne tente de mettre fin aux insurrections locales par la reconcentración, c’est-à-dire en déplaçant les paysans cubains pour les “concentrer” dans des camps, où ils sont privés du soutien de la population. En 1900, le terme espgnol de concentración (traduit en anglais) sert à décrire un projet similaire pendant la guerre des Boers en Afrique du Sud, quand des civils boers sont “concentrés” dans des camps, afin de les empêcher d’abriter des combattants boers.
Le terme analogue - kontslager - apparaît en russe, probablement parce que Trotski connaît bien l’histoire de la guerre des Boers. En 1904, des colons allemands en Afrique du Sud-Ouest inventent une nouvelle variante de camps, où les indigènes sont condamnés aux travaux forcés.
Il existe des liens étranges entre ces camps allemands en Afrique et les camps nazis, construits trente ans plus tard. C’est grâce à l’épisode africain, en effet, que le mot Konzentrationslager fait son entrée dans la langue allemande en 1905. Et le premier commissaire impérial de la Deutsches Süd-West Afrika est un certain Heinrich Göring, père de Hermann qui fondera le premier camp nazi en 1933. De plus, dans les camps allemands d’Afrique, deux professeurs du docteur Joseph Mengele prcèdent aux premières expériences médicales sur des prisonniers indigènes, notamment pour prouver la supériorité de la race blanche. [...] les dépravations de certains colons européens contribuent à ouvrir la voie du totalitarisme européen du XXe siècle.
Ayant écrasé ses propres indigènes, l’empire russe est sur la même longueur d’ondes. Dans la nouvelle de Léon Tolstoï, Anna Karénine, le mari de celle-ci affirme la nécessité pour les cultures supérieures d’absorber les cultures inférieures. Comme tous les Russes éduqués, les bolchéviks sont certainement au courant des liquidations des Kirghizes, des Bouriates et autres Tchouktches. Or, tout en prétendant défendre les opprimés, ils ne s’intéressent guère au sort des “petits peuples”, attitude qui en dit long sur leur engagement pour un monde plus juste ! »
Anne Applebaum
Goulag et Shoah : si semblables et si différents, in “Goulag le peuple des zeks”, pp.101-102


Notes

[1• Musée d’ethnographie de la Ville de Genève, Annexe de Conches, Chemin Calandrini 7, 1231 Conches, mardi-vendredi 13h à 17h, samedi-dimanche 10h à17h, jusqu’au 2 janvier 2005. www.expo-goulag.ch
Si vous êtes usager des transports en commun : prendre le bus (ici appelé “tram”) n°8 devant la gare de Cornavin et descendre à l’arrêt Calandrini. Si vous êtes en voiture : traverser le Rhône vers Plainpalais et prendre la Route de Florissant, passer devant le magasin Migros de Rieu, continuer vers Conches jusqu’au Chemin Caladrini.

• Si vous ne pouvez vous rendre à Genève, achetez le remarquable catalogue “Goulag le peuple des zeks”, sous la direction de Geneviève Piron, éditions infolio, 2004, 160 p., broché, 23 x 28 cm, plus de 200 photos en n/b et couleurs, ISBN 2-88474-107-0, 39 Francs suisses ou € 26 Euro. Diffusion en France : Les Belles-Lettres. www.infolio.ch. Ce catalogue, outre l’intégralité de l’exposition, contient une partie de dix articles qui éclairent divers apsects du Goulag. Nous avons été particulièrement intéressés par l’article de l’historienne et journaliste au Washington Post Anne Applebaum : “Goulag et Shoah : si semblables et si différents”. Nous y avons appris notamment que le terme de “camp de concentration” a été inventé par les Esagnols lors de la guerre de Cuba, en 1895-1898. Autrement dit, les USA, en ouvrant un camp de concentration à Guantanamo, n’ont fait que revenir aux sources. Anne Appelbaum a publié en 2003 “Gulag, a history” chez Doubleday à New York, à paraître en français chez Grasset éditeur.
• Pour les enseignants, signalons que le Musée ethnographique a édité un ouvrage pédagogique destiné aux élèves, "Voyage au pays du Goulag", co-édité avec le le Département de l’Instruction Publique (DIP) suisse, qui présente les textes de l’exposition et est illustré par Bertola. Pour toute information, contacter Fabienne Finat, chargée des animations pédagogiques du Musée d’ethnographie au 00 41 22 418 45 81 ou fabienne.finat@ville-ge.ch
• Si vous n’avez pas les moyens d’acheter ce catalogue, il vous reste la ressource d’aller sur Internet :
- Totem n°40, journal du Musée d’ethnographie, présente l’exposition en douze pages passionnantes.
- Vous pouvez aussi accéder aux cartes interactives des camps du Goulag, réalisées par des chercheurs russes : www.expo-goulag.ch
• La bibliographie la plus complète sur le Goulag est due à Hélène Kaplan. Elle est consultable à : GULag-italia.it

Musée d’ethnographie, Case postale 191, 1211 Genève 8, Tél. 41 22 418 45 44, Fax 41 22 418 45 51. Courriel : musee.ethno@ville-ge.ch


 
 
 
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