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Le mirage du progrès

par Mark Weisbrot
Article publé par "Le grain de sable" N° 303

Tout le monde sait que ces vingt dernières années, les économies ont
progressé de manière globale et rapide dans la grande majorité des
pays du monde, et particulièrement dans les pays développés. Les
tarifs douaniers se sont effondrés et les pays ont ouvert toutes
grandes leurs frontières au commerce et aux investissements
internationaux. On nous dit que la technologie a progressé comme
jamais auparavant. Les révolutions se multiplient dans les industries
de pointe telles que les communications, l’informatique et Internet.
Des miracles de productivité se produisent dans le monde entier. Bien
sûr, cela crée des problèmes : le fossé entre les nations riches et
les nations pauvres se creuse ; l’environnement est progressivement
détruit et, dans certains pays, certaines régions, les pauvres sont
laissés pour compte. Mais le moteur de la croissance vrombit. Alors,
si l’on peut régler quelques-uns de ces problèmes, la croissance - et
les politiques qui l’ont produite - permettra aux générations futures
d’avoir une vie meilleure, n’est-ce pas ?

En fait, c’est clairement le contraire qui se produit. Ces vingt
dernières années ont été un échec économique dramatique pour la
plupart des pays du monde, qui ont vu leur croissance s’effondrer. La
Banque mondiale et autres sources officielles publient des données
concernant la croissance des revenus par habitant. Toutefois, très peu
d’économistes et de journalistes ont été capables de mettre en exergue
ce que l’histoire retiendra indubitablement comme l’échec économique
le plus cuisant du XXe siècle, avec la grande dépression.

Sachez qu’en Amérique latine et aux Caraïbes, où le produit intérieur
brut a augmenté de 75 % par habitant de 1960 à 1980, il n’a augmenté
que de 7 % par habitant de 1980 à 2000. L’effondrement des économies
africaines est plus connu, même si on fait toujours comme s’il n’
existait pas : de 1960 à 1980, le PIB de l’Afrique subsaharienne a
augmenté d’environ 34 % par habitant. Depuis vingt ans toutefois, ce
même revenu a baissé d’environ 15 %. Même la situation économique de
pays en pleine expansion comme l’Asie du Sud-Est s’est détériorée au
cours des deux dernières décennies. La croissance du PIB par habitant
de tous les pays à bas et moyens revenus a diminué pour atteindre
moins de la moitié de la moyenne établie lors des vingt années
précédentes. En outre, comme il faut s’y attendre dans une période de
mauvaise performance économique, le bilan de ces vingt dernières
années est désastreux si l’on considère des indicateurs sociaux
importants tels l’espérance de vie, la mortalité infantile, le taux d’
alphabétisation et l’éducation de la grande majorité des pays à bas et
moyens revenus.

Personne ne peut contester ces données ; personne ne peut non plus
contredire les résultats de la comparaison établie entre ces deux
périodes. Le phénomène n’est pas cyclique : les deux périodes ont
connu une récession mondiale, et les années 1970 des chocs pétroliers
importants. En fait, si des données plus complètes concernant les
années 1950 étaient disponibles, le bilan de ces vingt dernières
années semblerait encore bien plus catastrophique.

Car en effet, la croissance ce n’est pas tout. Mais malheureusement, c
’est tout ce que les autorités qui ont mis sur pied les politiques de
la plupart des pays développés - le Fonds monétaire international, la
Banque mondiale, le département du Trésor américain - ont promis de
générer. Si les faits de base étaient mieux connus, une grande
question occuperait le devant de la scène dans le monde développé :
quels sont les changements structurels et politiques qui ont mené à ce
terrible échec économique ?

QUE S’EST-IL PASSE POUR QU’ON EN ARRIVE LA ?

Il est bien sûr difficile d’isoler les causes d’un déclin économique
mondial à long terme impliquant tant de types d’économies à des stades
de développement très différents. Mais une tendance claire ressort des
politiques émanant de Washington au cours des vingt dernières années.
Quelques exemples peuvent illustrer une grande partie de l’histoire.

La crise financière asiatique de 1997 a été provoquée par une
ouverture des marchés des capitaux qui a mené à un afflux rapide de
fonds étrangers. Cette situation a été soutenue avec vigueur par le
département du Trésor américain, malgré le fait que les pays concernés
disposaient de taux d’épargne intérieurs élevés et n’avaient pas
nécessairement besoin d’augmenter leurs emprunts étrangers. Comme le
lauréat du prix Nobel Joseph Stiglitz - l’économiste en chef de la
Banque mondiale de cette période - l’a fait remarquer, les artisans de
cette politique ne disposaient d’aucune étude démontrant qu’une
ouverture des marchés de capitaux augmentait la croissance économique.
Dans le cas de l’Asie, ces mesures ont produit l’effet contraire : en
1996 et 1997, elles ont donné lieu à un renversement des flux
financiers s’élevant à environ 11 % du PIB de la Corée du Sud, de l’
Indonésie, de la Malaisie, des Philippines et de la Thaïlande. La
sortie des fonds a écrasé les monnaies locales et a déclenché une
panique financière.

Washington est intervenu de différentes manières et a réussi à
transformer la crise en une situation de déclin économique régional
grave. D’abord, le Trésor a convaincu le Japon d’abandonner sa
proposition de fonds monétaire asiatique, qui lui aurait fourni au
moins 100 milliards de dollars pour stabiliser les monnaies avant qu’
elles ne fassent une chute libre. Ensuite, le FMI a imposé une
politique d’austérité fiscale et monétaire inutile aux économies en
crise, avec à la clé des taux d’intérêt atteignant 80 % en Indonésie.
D’autres erreurs importantes ont été commises et le résultat a été
désastreux : en 1998, l’économie indonésienne a reculé de 13,7 % et
celle de la Thaïlande de 10 %.

La crise asiatique s’est d’abord étendue à la Russie, puis au Brésil.
Cela illustre un autre effet pervers de la téméraire libéralisation
des investissements durant cette période : une panique peut maintenant
se propager à tous les pays ayant la moindre relation commerciale
entre eux. Le comportement unanime des investisseurs - se préserver
des conséquences d’un krach financier imminent - suffit à déclencher
la crise.

Une fois de plus, l’intervention du FMI a aggravé la situation. En
Russie et au Brésil, l’organisation a insisté pour que l’on maintienne
des taux de change surévalués, les soutenant à l’aide de prêts
considérables (42 milliards de dollars au Brésil) et des taux d’
intérêts élevés (jusqu’à 170 % en Russie). Dans les deux cas, les
monnaies se sont de toute façon effondrées ; la production des pays
ont chuté et ils se sont considérablement endettés, sans rien y gagner
d’un point de vue économique. L’argument unique du FMI pour maintenir
les taux de change surévalués était qu’un effondrement déclencherait
une hyperinflation. Mais il n’y a jamais eu d’hyperinflation, et les
deux économies ont réagi très positivement aux dévaluations
monétaires, la Russie enregistrant sa croissance la plus élevée depuis
vingt ans (8,3 %) en 2000.

Ce scénario s’est répété très récemment en Argentine, où le
gouvernement a évité de régler les lourdes dettes qu’il avait
accumulées en maintenant un taux de change fixe pendant quatre années
de récession, en triplant les taux d’intérêt et en empruntant la somme
considérable de 40 milliards de dollars au FMI en décembre dernier.
Pour comprendre l’absurdité de la situation dans laquelle l’Argentine
s’est empêtrée, imaginez le gouvernement américain empruntant 1 400
milliards de dollars - 70 % du budget fédéral - pour éviter que le
dollar surévalué ne chute.

Les économies de transition sont un cas particulier, mais elles
illustrent les dégâts monumentaux qui peuvent être causés lorsqu’on
laisse l’élite américaine créer une nouvelle société. En quelques
années seulement, la Russie a perdu près de la moitié de ses revenus
nationaux après avoir adopté le programme de "thérapie de choc"
recommandé par le FMI en 1992. Bien que le FMI ait tenté de le
démentir, la Russie a vraiment suivi ce programme, y compris la
politique de déréglementation immédiate des prix (qui a provoqué une
inflation de 520 % en trois mois) et de privatisation rapide de l’
industrie. Le gouvernement a même réalisé la plupart des objectifs
fiscaux et monétaires du FMI, du moins jusqu’à ce que l’économie se
soit effondrée au point que le troc soit devenu le mode d’échange
préféré de la population. Résultat : un nouveau pays sous-développé,
avec un revenu par habitant plus bas que celui du Mexique ; en dehors
des guerres ou des désastres naturels, cela a été le pire effondrement
économique de toute l’histoire.

Durant la même période, d’autres changements structurels et politiques
ont ralenti la croissance de pays à bas et moyens revenus. Les
politiques monétaires strictes (taux d’intérêt élevés) étaient un
préalable à tout prêt du FMI pour l’ensemble des pays en
développement. Cette tendance était également manifeste dans les
régions à hauts revenus, y compris aux États-Unis et en Europe (où
cette pratique prédomine encore aujourd’hui), et le ralentissement de
la croissance qui en découle affectait aussi les pays en développement
en raison d’une moindre demande pour leurs produits d’exportation. En
outre, les réserves monétaires détenues par les pays en développement
ont sensiblement augmenté, probablement en raison de l’accroissement
de l’instabilité financière et de la mondialisation. La détention de
ces réserves se traduit par moins d’investissements, donc par une
croissance réduite - entre -0,4 et -2 % de croissance annuelle, en
fonction des réserves du pays.

L’OCCIDENT FAIT DEUX POIDS DEUX MESURES

Les politiques désastreuses de ces dix dernières années sont souvent
attribuées à l’idéologie exacerbée de l’économie de marché et du libre
échange. Mais ce n’est pas exact. Par exemple, pour les pays qui ont
sacrifié leur économie pour maintenir un taux d’intérêt fixe comme la
Russie, le Brésil et l’Argentine, la solution du libre échange aurait
consisté à abandonner l’indice et à laisser chuter la monnaie. Durant
la crise asiatique, une des seules interventions de Washington a été d
’obliger les gouvernements de la région à garantir la dette détenue
par des prêteurs étrangers privés, plutôt que de laisser les banques
se soumettre à la discipline du marché.

Il est plus cohérente de dire que les intérêts nationaux des pays en
développement et en transition sont sacrifiés en faveur des intérêts
étrangers plus puissants. Cette thèse est sans doute la plus évidente
dans le cas des droits de propriété intellectuelle. L’ensemble des
pays du Sud perd déjà quelques dizaines de milliards de dollars par an
en faveur de monopoles étrangers - une perte de ressources qui s’
aggravera si les pays riches réussissent à imposer l’accord "TRIPS"
(Trade-Related Aspects of Intellectual Property Rights - aspects
commerciaux des droits de propriété intellectuelle) de l’Organisation
mondiale du commerce (pour relativiser les choses : la "Total Official
Development Assistance" - aide officielle totale au développement -
des pays à hauts revenus aux pays en développement s’élevait à 40,7
milliards de dollars en 1999).

Les monopoles sur les brevets sont la forme de protectionnisme la plus
coûteuse, la plus inefficace et - dans le cas des médicaments de
première nécessité - la plus grave qui existe aujourd’hui. D’un point
de vue économique, ils créent les mêmes types de distorsions que les
tarifs douaniers, sauf qu’ils sont beaucoup plus nuisibles. Cependant,
la tentative d’étendre la loi américaine sur les brevets et les droits
d’auteur aux pays en développement est devenue un des premiers
objectifs de la politique commerciale extérieure des États-Unis.

L’accroissement des demandes étrangères relatives à la propriété
intellectuelle épuise non seulement les rares ressources des pays en
développement, mais rend également les choses plus difficiles pour eux
s’ils veulent suivre l’exemple de l’industrialisation tardive de pays
plus prospères tels la Corée du Sud ou Taïwan, pour lesquels la
diffusion de la technologie étrangère a joué un rôle important. Cela s
’intègre dans un problème plus général, reflété par l’échec économique
de ces vingt dernières années. Historiquement, il y a de nombreuses
voies pour arriver au développement, mais aucune d’entre elles ne
ressemble aux politiques imposées actuellement par Washington aux pays
en développement.

Les pays "en voie d’industrialisation" utilisaient des combinaisons de
mesures et de planification industrielle, leurs industries publiques,
des contrôles rigoureux sur les subventions et les taux de change, des
tarifs douaniers et des restrictions aux importations pour atteindre
un niveau où leurs industries et leurs sociétés pourraient devenir
compétitives à l’échelle internationale. À maints égards, ces
stratégies sont similaires à celles utilisées par les pays à haut
revenus qui les précédaient. En 1913 par exemple, la moyenne des
tarifs douaniers américains était considérable, s’élevant à 44 % sur
les produits manufacturés.

Maintenant toutefois, les pays riches "repoussent l’échelle", comme l’
explique l’économiste Ha-Joon Chang dans son prochain livre portant ce
titre ("Kicking away the ladder"). Il est difficile de dire dans
quelle mesure le ralentissement de la croissance provient de l’
interdiction d’appliquer des stratégies de développement
potentiellement efficaces et de leur remplacement par une observation
rigide de la théorie de l’avantage comparatif.
La libéralisation du commerce a historiquement suivi le développement,
les économies nationales devenant compétitives sur les marchés
mondiaux. Il ne serait pas surprenant que des tentatives de renverser
cette tendance s’avèrent contre-productives.

En réponse à de telles critiques, la Banque mondiale a produit une
série d’articles et de raisonnements prétendant démontrer que les pays
qui ont "globalisé" le plus au cours des deux dernières décennies
étaient les plus prospères. Cependant, comme l’a établi Dani Rodrik,
professeur à l’Université d’Harvard, ces études ne prouvent rien. La
Banque mondiale utilise la part commerciale du PIB comme unité de
mesure de la mondialisation. Mais la part commerciale est un résultat,
et non une variable politique ; elle a tendance à augmenter avec la
croissance. Donc, tout ce que la Banque mondiale a démontré en
réalité, c’est que les pays dont la croissance est plus rapide ont
tendance à augmenter la proportion de leur économie consacrée au
commerce.

Les "globalisateurs" préférés de la Banque mondiale semblent être
trois pays dont la croissance a accéléré au cours des vingt dernières
années : la Chine, l’Inde et le Vietnam. Mais la Chine et l’Inde ont
deux des marchés intérieurs les mieux protégés du monde. La Chine ne
dispose même pas de monnaie convertible et l’Inde effectue des
contrôles stricts sur les capitaux. C’est aussi le cas pour le Vietnam
où, ces dernières années, la plupart des investissements ont été
réalisés par l’État.

Les "globalisateurs" prospères sont alors l’exception qui confirme la
règle. Et si l’on peut glaner une règle à partir des expériences
réussies en termes de développement, ce serait que les conditions dans
lesquelles le commerce et les investissements internationaux peuvent
contribuer à la croissance et au développement d’un pays sont
spécifiques au pays concerné. Même les questions les plus élémentaires
de finance internationale, comme "faut-il avoir un taux de change fixe
ou flexible ?", dépendent des institutions nationales particulières au
pays dont il est question. Raison de plus pour laisser les
gouvernements nationaux élaborer leurs propres politiques économiques.

C’est précisément sur ce point que l’armée d’économistes et de
bureaucrates de Washington ne veut pas faire de concessions. Et ils
possèdent un cartel de créanciers puissants, dirigé par le FMI,
capable de déterminer la politique de dizaines de pays emprunteurs. Un
gouvernement qui ne se plie pas aux conditions du FMI n’aura pas
facilement droit à des crédits privés ou, dans la plupart des cas, à
des crédits de la Banque mondiale ou d’autres prêteurs multilatéraux
tels que la Banque de développement interaméricaine ou le "Group of
Seven nations".

À moins que ce cartel ne soit supprimé - ou ses politiques modifiées
de façon drastique -, seuls les pays dont les gouvernements sont assez
forts pour lui tenir tête auront une chance raisonnable d’inverser l’
échec économique des deux dernières décennies du XXe siècle.


 
P.S.

Mark Waisbrot est co-directeur du Center for Economic and Policy
Research, Washington. Article publié en collaboration avec
Traduction : ATTAC, traducteurs bénévoles.
Logo : AnotherWorldisPossible

 
 
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