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Cinéma américain et rêve africain

"ALI", alibi des navets yankee

Par Damien Glez
avec l’aimable autorisation du Marabout

Marcellus Clay sous les traits de Will Smith, essaie d’être plus qu’un "Raging Bull" [1] black ou un "Rocky" [2] intelligent. Sous couvert de l’hagiographie du puncher tremblotant, on réchauffe donc le vieil alibi de l’éloge des valeurs africaines, souche de la culture musico-sportive américaine et pousse d’un avenir qu’on rêve sur le continent noir. Mais on en rêve et on en rev...ient.

Dollars et paillettes. Punching ball et sensiblerie. Le film "Ali", qui met en scène la vie du boxeur Cassius
Le Prince de Bel Air prend des airs de tragédien. Après son sitcom abrutissant et une dizaine de films jugés "futiles" par l’intelligentsia des auteurs branchés, Will Smith, black hero du cinéma américain depuis "Men in... black", aborde un destin mélodramatique, celui de Mohamed-Cassius-Ali-Clay, cette légende vivante qui accepta, par humanisme, de taper sur le nez des gens pendant deux décennies. En toile de fond, voire en ligne de mire du film "Ali", sorti dernièrement sur les écrans : l’aller à l’Islam, le retour à l’Afrique, la mémoire des racines noires et l’exotisme mobutien.
Par simple désir de rendre hommage au boxeur parkinsonien, Will Smith a empoché la bagatelle de 20 millions de dollars, soit près de 15 milliards de francs cfa. Avec ce seul salaire de comédien, le cinéma africain noir francophone pourrait pratiquement produire tous ses films de l’année. Mais aux States, c’est à peine le défraiement d’une star. Il faut reconnaître que le longiligne acteur a dû prendre 20 kilos pour essayer de ressembler à Cassius Clay, poussant le pèse-personne jusqu’à 98 kilos : déjeuner 7 fois par jour, boissons protéinées et trois heures d’exercices physiques matin et soir. Résultat : un million de dollars par kilo. Non seulement le salaire est gras, mais, en plus, on a nourri l’acteur grassement des semaines avant le film. Beaucoup d’Africains sous-alimentés paieraient pour prendre quelques kilos.

Afrique out

Mais tout ceci ne serait pas qu’une question d’argent. Plutôt une quête d’identité africaine, pas très bien traduite à l’écran ces dernières années, il est vrai. Quand Hugh Hudson réalise en 2000 un film sur le rejet de la société occidentale moderne et la recherche de l’Afrique originelle (car on s’approprie moins l’Afrique qu’on abandonne le reste), le film s’appelle "Je rêvais de l’Afrique". A l’imparfait. On en rêve, on y va et on en revient plus qu’on y revient. Le voyage des WASP - white anglo-saxon protestants - ou le pèlerinage des Afro-américains sur le continent noir ne se départit pas du sentiment d’exotisme qui, par définition, s’évapore quand on reste plus de trois mois dans l’endroit jadis fantasmatique.
Dans "Out of Africa", prototype d’un cinéma amoureux d’une Afrique qui n’existe pas ou plus, un blond Robert Redford écoute des vinyles de musique classique en pleine brousse, pour impressionner une rousse Meryll Streep, aristocrate propriétaire "terrienne". Ça n’est guère l’Afrique des Africains et ça ne résiste pas à l’épreuve de la transpiration et des moustiques. D’où, peut-être, le titre de ce fameux film : "Out of Africa". L’Afrique "out" ?

When we were Africans

Cassius Clay, masse de muscle catapultée "plus importante figure sportive du XXe siècle", se devait d’être interprété par une mégastar. Exit Terence Howard d’abord pressenti pour incarner le boxeur dans une adaptation du livre de David Remnick "King of the world" (peut-être une référence au mentor sulfureux de Ali, Don King). Parti d’un film d’auteur de nature à dévoiler toute la complexité des rapports de Ali avec l’Islam et l’Afrique, on a abouti à une production américaine aseptisée de Columbia Pictures, réalisée par Michael Mann.
Qu’importe, si le sujet demeure. Mais pour mieux démontrer l’importance du continent africain, Cassius Clay se convertit à la religion... de la péninsule arabique. Pour mieux démontrer la volonté des Noirs d’aller main dans la main, il leur met son poing sur la gueule. Pour mieux médiatiser l’image de l’Afrique dans le monde, il conduit en octobre 1974 les artistes (B.B. King, James Brown...) et les sportifs (George Foreman) au pays du président "authentique" - authentique dictateur, Joseph Désiré Mobutu Sese Seko Kuku Ngwendu Wa et cætera.
L’autre film qui évoque de façon plus subtile et réaliste cet inattendu match zaïrois est le documentaire de Leon Gast et Taylor Hackford, sorti en avril 1997 : "When we were kings". When Mobutu was king, le black muslim Ali était, déjà en 1964, un charismatique outil pour les leaders comme Malcolm X. Caricature ou égal du docteur Luther King ? L’histoire politiquement correcte des Blancs n’est pas décidée à le dire et le cinéma de fiction est bien pauvre pour l’exprimer. Même le cinéma afro-américain, comme celui de Spike Lee, reste du cinéma américano-américain noir, même lorsqu’il fait, du fond de son ghetto, des clins d’oeil au continent africain.

Jurassic black

Aux Etats-Unis, l’acteur noir, sempiternel esclave ou énième Othello, n’échappe guère au rôle du Noir. Il n’échappe surtout pas aux scénarios larmoyants qui ne font qu’évoquer ses stygmates séculaires. En 1998, le Bénin s’honore de l’élévation aux fonts baptismaux d’un comédien 100% béninois dans le cinéma 100% US. Djimon Hounsou interprète le rôle principal de "Amistad" de Steven Spielberg, l’auteur à succès de "Jurassic Park".
Mais voilà, avec du recul, Hounsou n’est guère plus valorisé que les dinosaures de la série jurassique. A côté d’un Anthony Hopkins tout en dialogue et subtilité d’expression, le Béninois n’existe que par son physique ; lui qui a été repéré pour ses muscles par un ami du styliste Thierry Mugler alors qu’il se lavait dans la fontaine qui rafraîchit les visiteurs du Centre Pompidou à Paris. Après un tel casting, il ne peut que servir de "belles plantes" dans les clips vidéos des chanteuses pop les plus vulgaires et figurer - finalement plus qu’il ne joue - dans "Amistad". Et depuis ?
Eternelle litanie que chante sans doute un Bill Clinton en retraite, quand il pense à son "big trip" de 1998 : on va en Afrique et on en revient. On fait venir en Amérique des Africains capables de bander leurs muscles dans des stades ou à l’écran et on les oublie.
Ailleurs sur le continent américain, et dans un pays que l’on imagine plus proche de la sensibilité africaine - Haïti -, le regard filmé sur l’Afrique n’est pas plus convaincant. Raoul Peck - poing levé et poche remplie par des scandales lors de son mandat de ministre de la Culture - dresse dans "Lumumba" un portrait aseptisé du mythique leader congolais. Dans quelques années, un film hollywoodien sur Mandela ira sans doute rejoindre la collection qui va de "Chaka Zoulou" à "Les dieux sont tombés sur la tête". Mais l’Afrique restera pour beaucoup de cinéastes américains, voire afro-américaine, un continent lointain. Et le cinéma africain une terre inconnue.

D.G.


Notes

[1Film de Martin Scorsese inspiré en 1980 de la vie du boxeur Jake La Motta.

[2La série "boxante" qui rendit célèbre Sylvester Stallone


 
P.S.

A lire l’excellent mensuel satirique africain : Le Marabout.

 
 
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2 commentaires
  • > "ALI", alibi des navets yankee 4 décembre 2002 11:23

    Un peu simpliste comme vision et du boxeur systématiquement qualifié de parkinsonnien et de cogneur et de la vision par ailleurs "farfetched" des intentions culturelles sous tendues par ce film. Mais je suppose que disqualifié la personnalité du boxeur permet de mieux taper sur le film.
    Il ne faudrait pas tomber dans la facilité car à combien de projets cinématographiques peut on reprocher les budgets faramineux et des artistes sur-payés. Si n’étaient mis en place que des projets cinématographiques en valant vraiment la peine(pour qui) et ne coûtant pas trop cher (pour qui), on pourrait alors stopper 90% de la production. Pour finir, je trouve relativement fatigant ces "penseurs" intellectualisant qui démontent avec férocité et facilité tout ce qu’ils touchent. Dites vous que tout le monde peut en faire autant.

  • > "ALI", alibi des navets yankee 5 janvier 2003 17:38, par Thomas

    Je viens de lire votre article et il y a des choses sur lesquels je ne suis pas d’accord même si vous soulevez un probléme réel et soulignez des réalités économiques (sur le cinéma Africain, je suis d’accord).
    Vous critiquez Spike Lee comme n’étant qu’un alibi dans le cinéma américain. Je suis d’accord pour dire que ses derniers films sont critiquables mais revoyez Do The Right Thing. En France, il n’y a pas de films comme celui-ci mis à part d’obscurs navets manichéens et esthétiquement beaux qui continuent de diaboliser les populations et les jeunes de banlieues (Ma 6T Va Cracker).
    Effectivement, il y des acteurs noirs qui sont des faire valoir mais oubliez-vous les stars noires du cinéma américains comme Samuel L. Jackson ou Wesley Snipes qui font maintenant les têtes d’affiches. Sans oublier Sidney Poitier qui a fait carrière plus tard dans quelques films d’auteurs ou encore Eddie Murphy qui fait maintenant un cinéma un peu plus "militant" (The Nutty Professor)... C’est aussi oublier des films comme Glory de Edward Zwick (son seul bon film), Rules Of Engagement de Friedkin ou Blade II de Guillermo Del Toro...
    Sans vouloir paraitre pro-américain et anti-français (je ne suis ni l’un, ni l’autre), les acteurs "de couleurs" sont quasiment inexitants dans le cinéma français. A une cérémonie des Césars, un couple de Noirs est intervenu, il y a quelques années, pour souligner l’absence de multiculturalité dans le paf. Qui en a parlé par la suite de cette intervention ? A ma connaissance, elle a été éttoufée dans l’oeuf et rien n’a changé. Et encore maintenant, nous avons droit à des représentations des plus réductrices (pour ne pas dire réactionnaires) des différentes ethnies vivant sur le sol français dans les publicités bien françaises. J’ajouterais qu’avant de voir la paille dans l’oeil du voisin il faut savoir voir la poutre qu’il y a dans le sien. Le racisme est toujours présent dans le paf.
    Je trouve que votre article est trop orienté (même s’il dit des choses vrais) en n’exposant que le côté négatif. Mais bon je connais cet aspect militant que l’on retrouve souvent dans des articles, des films ou des vidéos militants.
    En ce qui concerne Ali, je suis un peu plus mitigé que vous. Amalgamer M. Mann aux films commerciaux est de l’abu. Ali est un film de commande sur lequel M. Mann à essayer d’y mettre sa patte personnel pour un résultat somme toute assez mitigé. Je suis d’accord pour dire que le film de Taylor Hackford est bien mieux...
    Cordialement,

    Thomas

 
 
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