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Les Sans-Logis de la Lutte Finale

Bonjour,

Pourquoi nous ont-ils jeté à la rue ? Nous n’avons rien fait de mal. Toute
notre vie, nous l’avons consacrée à défendre des causes où nos noms ne
figuraient pas. Comme ils nous l’avaient appris. Certes, nous n’avons pas
toujours été faciles à "gérer" comme on dit, mais globalement, nous avons
été de bons élèves - je crois. Indisciplinés, mais studieux. Alors pourquoi
nous ont-ils jeté à la rue ?

Pas facile d’être un révolutionnaire, trouvez-pas ? Oh, je ne parle pas des
révolutionnaires en paillettes, qui tiennent le rôle du Ara (bavard coloré
de grande taille - en trois lettres) sur le perchoir de quelque salon doré
parisien, je parle de celui qui n’est jamais invité aux dîners exquisément
subversifs de la gauche caviar. Personnellement, ça ne me gêne pas. De
toutes façons, je préfère le saucisson.

Je ne suis pas sensible aux étiquettes. Mais lorsque j’entends le cliquetis
des couverts, les rires feutrés des convives, le brouhaha de la Gauche la
Plus Conne de la Planète, les quelques banalités formulées sur les marches à
la sortie devant un parte-terre de journalistes avides de petites-phrases et
allergiques aux grandes pensées, j’ai parfois bien envie de me proclamer
révolutionnaire-communiste-marxiste-léniniste-guévariste-castriste. Sans
oublier de préciser "de gauche", évidemment. Un peu par provocation, un peu
par hommage aux anciens.

Le mois de septembre à la fête de l’Humanité était notre rendez-vous
incontournable, notre pèlerinage, notre tâche de rougeur dans un monde trop
gris. Nous étions entre nous et ma foi assez contents de l’être.

Cette année, je suis retourné à la fête de l’Humanité pour la promotion d’un
livre convulsif écrit dans l’urgence d’un élan de solidarité qui n’est pas
près de s’éteindre. J’ai subi une mini-tornade et admiré des milliers de
t-shirt mouillés. J’ai enduré les coupures de courant dans les stands,
marché dans la boue, mangé de la charcuterie Corse qui chantait encore entre
les deux tranches de pain.

Je me suis rendu à l’heure au mauvais endroit. Je me suis rendu au bon
endroit mais à la mauvaise heure. J’étais enfin au bon endroit et à la bonne
heure, mais les autres n’y étaient pas... J’ai distribué des tracts, avalé
de la poussière, souffert de la constipation pendant deux jours.

Alors pourquoi nous ont-ils jeté à la rue ?

"Cuba est une île" (vous l’avez reconnu - de Danielle Bleitrach et Viktor
Dedaj) fut interdit dans l’espace "in" de la Cité du Livre. Les auteurs
d’abord, notre éditeur voulait nous placer dans la grande salle à côté de
ses autres poulains : "ceux-là pas question !" lui fut-il répondu, alors les
débats... Nous avons été relegués dans un stand périphérique, cachés par une
grande planche, pour nous découvrir fallait le vouloir. Les copropriétaires
de la direction de l’humanité nous ont jetés à la rue comme des locataires
indésirables en commençant par nous couper le gaz et l’électricité, mais
nous avons bivouaqué et bien rigolé autour de notre camping gaz... À l’abri
des averses derrière notre planche et les piles de nos livres... Nous, nous
étions sous la pluie. J’ai entendu au loin le cliquetis des couverts et une
voix du copropriétaire qui demandait que l’on débarrasse le salon de ces
quelques trublions.

Parce que nous exclure ne leur a pas suffit, le livre au départ avait eu
plus de chance que nous, comme tous les autres de notre éditeur il avait été
placé sur un présentoir de l’espace in , mais dès le vendredi soir un
grouillot est venu les rapporter en disant "de celui-là on n’en veut pas".
Notre livre est venu rejoindre ses auteurs derrière la grande planche.
Pourquoi pas ? Miracle les foules nous ont découvert et les piles se sont
mises à fondre...

Le lendemain dans l’Humanité, dans le compte-rendu des meilleures ventes de
livres sur la Fête, ils se sont quand même sentis obligés de mentionner "un
livre de Danielle Bleitrach sur l’Algérie".
Vous avez bien lu.

A la direction de l’Humanité, on aime s’afficher comme "le journal de ceux
qui luttent", mais pas question de laisser ne serait-ce qu’un coin de table
aux voix discordantes. Discordantes par rapport à qui, au fait ? Pas par
rapport aux communistes, en tous cas.

L’année dernière déjà, une pétition lancée en solidarité de Cuba s’était vu
boycotter par pratiquement tous les "officiels" du communisme à la
française. Une maigre poignée de militants a quand même réussit l’exploit de
récolter plus de 5000 signatures en deux jours. Pas un mot dans l’Humanité,
bien sûr.

Cette année Cuba était menacé du plus terrible des cyclones, pas un mot de
solidarité sur la Grande scène, les copropriétaires du parti et de l’huma en
avaient décidé ainsi même si les drapeaux cubains et les tee shirts à
l’effigie du Che fleurissaient sous l’averse.

En quoi croient-ils encore, ces communistes festifs ? Se rappellent-ils
encore de la signification du mot "solidarité" ou sont-ils juste capables de
l’imprimer ? Pendant combien de temps encore feront-ils semblant ? Nous
n’étions pas les seuls exclus, les copropriétaires voulaient vendre cher le
m2 et les pauvres Cubains les gênaient autant que les prolos qui
s’obstinaient à faire passer dans leurs stands les chants
révolutionnaires... Les vendeurs de vignette debouts comme de fières
sentinelles cohabitaient avec des personnels de sociétés de sécurité en
uniforme qui plaçaient des bracelets aux poignets...

J’ai longtemps cru que le cercle de La Gauche la Plus Conne de la Planète
s’élargissait. A présent, je pense au contraire qu’il se contracte, en
entraînant le PCF avec lui. Nous, nous sommes toujours là où on nous attend.
Pas bougé d’un poil.

A présent, je comprends. En fait, ils ne nous ont pas mis dehors. C’est eux
qui ont déménagé les locaux, pendant la nuit. Sans prévenir, l’Humanité
s’est délocalisé vers la droite en emmenant tous les meubles. Apparemment
ils ont trouvé des co-locataires qui payent mieux.

Viktor Dedaj
"libre comme l’air"
sept. 2004


 
 
 
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