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Le handicap israélien de l’équipe Julia

En quelques jours, l’expédition montée par Didier Julia, Philippe Brett, Mustapha Aziz, Philippe Evano et Pierre Girard-Hautbout pour libérer Georges Malbrunot, Christian Chesnot et Mohammed Al-Joundi - leur chauffeur syrien - s’est transformée en tragi-comédie mettant en cause le Quai d’Orsay et l’Elysée. On a traité les « libérateurs d’otages », de « pieds nickelés », d’irresponsables et, plus grave pour certains d’entre- eux : d’espions israéliens... Qu’en est-il vraiment ?

Didier Julia et ses équipiers n’auraient jamais dû lancer l’opération sans être sûrs de leurs contacts sur le terrain. Un an et demi après l’agression américaine, il fallait qu’ils vérifient si les Irakiens sur lesquels ils s’appuyaient étaient bien ce qu’ils prétendaient être. Ils auraient dû également coordonner leurs démarches avec celles des autorités françaises - notamment avec les « spécialistes du renseignement » en place à Bagdad - et ne médiatiser les négociations sous aucun prétexte. Une tentative qui tourne mal n’a de chance d’être relancée que si on tient sa langue et s’habille couleur de muraille.

Otages en danger

A partir du moment où Mustapha Aziz, Philippe Brett et Philippe Evano, trois des principaux protagonistes de cette affaire, ne s’entendaient plus sur la marche à suivre et où le premier accusait les deux autres d’être des « agents du Mossad », il fallait annuler l’opération. Quand on est engagé dans une action aussi délicate, ce genre de dénonciation peut avoir de graves répercussions. Continuer dans ces conditions, c’était mettre la vie des intermédiaires et des otages en danger de mort.

Contre toute logique, le 28 septembre, Philippe Brett choisit d’éliminer son Mustaphe Aziz en se présentant sur la chaîne de télévision Al-Arabiya comme un « émissaire » quasi officiel. Le contrecoup était prévisible et inévitable : la presse mit à jour les « contradictions » et les « invraisemblances » entourant l’initiative et finit par se livrer à un véritable lynchage médiatique de Didier Julia. Quand on improvise de façon extravagante, il ne faut pas s’étonner d’être traîné dans la boue ou de servir de « bouc émissaire ».

Le joker israélien

En Irak, l’accusation « agent d’Israël » ne doit pas être prise à la légère, a fortiori quand elle repose sur des rumeurs qui circulaient à Bagdad depuis des années dans les milieux du contre-espionnage irakien. Brett et Girard-Hautbout, fondateurs de l’OFDIC (Office Français pour le Développement de l’Industrie et de la Culture) ne sont pas sans savoir que leur association avait fait l’objet d’une enquête des moukhabarat à ce sujet, et que leur relation « spéciale » avec le Comité Olympique dirigé par Oudaï Saddam Hussein - fils aîné du Président irakien - ne les protège plus des coups bas.

L’origine de ces bruits remonte à la visite effectuée en Irak en septembre 1994 par le Général Jeannou Lacaze, ancien n°2 du SDECE (ancienne dénomination de la DGSE) élu député européen et président de l’Union des Indépendants (UDI), une scission du CNI (Centre National des Indépendants), petit parti situé à l’extrême droite de la Majorité. A l’époque, Ahmed Chaker, président de l’ADRAF (Association pour le Développement des Relations Arabo-Françaises), croyait encore possible de dédiaboliser Saddam Hussein. Il pensait qu’un ancien chef d’Etat-major des présidents Giscard d’Estaing et François Mitterrand, ayant soutenu la guerre du Golfe, photographié serrant la main au président irakien y contribuerait, donnant à l’opinion publique l’impression qu’une page était tournée.

Chaker ne se doutait peut-être pas que Jeannou Lacaze, dit « le Sphinx », était connu des SR irakiens pour ses amitiés israéliennes. Les moukhabarat avaient noté qu’Itzhak Shamir était présent à sa descente d’avion sur l’aéroport de Tel Aviv, en novembre 1990 en pleine crise du Golfe, et savaient que les deux hommes s’appréciaient depuis l’époque où le futur Premier ministre israélien représentait le Mossad à Paris. Les compte-rendus de ses entretiens, parus dans les médias israéliens, ne laissaient aucun doute sur l’opinion négative que le général avait du « dictateur irakien ».

Missions « politico-commerciales »

Jeannou Lacaze rencontra Saddam Hussein, mais les effets et ce « coup médiatique » furent de courte durée. Aujourd’hui encore, Ahmed Chaker s’en mord les doigts. Tout ce que le général avait retenu de la visite, c’était que le Président irakien était prêt à favoriser les entreprises françaises invitées à participer à la reconstruction du pays. En mai 1995, Chaker apprit que Lacaze avait créé - sans l’y associer - un « Conseil du Commerce et de l’Industrie France-Irak » (CCIFI). Pour les services secrets irakiens, qui ne croyaient pas au retournement du général, c’était une couverture du Mossad pour espionner leur pays. S’ensuivront plusieurs missions « politico- commerciales » françaises en Irak, plus ou moins réussies et très surveillées. Signe que la confiance n’était pas totale : le bureau de représentation du CCFI inauguré dans le quartier Mansour à Bagdad en avril 1996, n’eut jamais d’activité.

Lassés, paraît-il, par le mauvais caractère du général, deux de ses collaborateurs les plus actifs : William Le Bras, son ancien chef de Cabinet devenu président du CCIFI et Pierre Girard-Hautbout créèrent l’association Présence Française. Philippe Brett les y rejoindra. Les missions « politico- commerciales » se succédèrent, traînant toujours derrière elles les mêmes soupçons gênants d’espionnage.

Début 2000, Girard-Hautbout et Brett se séparèrent de William Le Bras pour fonder l’OFDIC. La nouvelle association se rapprocha du Comité olympique irakien, avec lequel elle entretint des relations en dents de scie. Ses plus beaux coups furent ses tentatives réussies pour briser l’embargo aérien, et le voyage controversé des députés Thierry Mariani, Eric Diard et Didier Julia à la veille de l’agression américaine de mars 2003. A chaque opération, à tort ou à raison, le contre-espionnage s’interrogeait sur la qualité des participants, notaient qui ils rencontraient, où ils allaient. Aucun problème ne s’est jamais posé, mais si cela avait été le cas, personne n’aurait osé en informer Oudaï Saddam Hussein...

Aujourd’hui, les archives des SR irakiens sont détruites, les résultats des enquêtes ne seront jamais connus. Mais qu’importe : ragots ou non, il en reste des traces dans la mémoire de ceux qui les ont menées ou qui ont été approchés à leur sujet. L’accusation portée par Mustapha Aziz à l’encontre de Philippe Brett a réveillé ces suspicions au plus mauvais moment, tout comme les informations parues dans les médias selon lesquelles Didier Julia est un ami de Shimon Péres et a aidé le commando du Mossad qui s’est emparé des « vedettes de Cherbourg » en 1969.

L’homme d’Abidjan

Pour qui roule Mustapha Aziz ? Question sans réponse. Après avoir tenté sa chance avec le Président Mobutu, Jonas Savimbi, et le Président angolais Dos Santos, il s’est recyclé auprès de Moïse Koré, pasteur évangéliste pro-américain, « guide spirituel » de Laurent Gbagbo, Président de Côte d’Ivoire. Il dispose d’un passeport diplomatique ivoirien, et fait partie de la mission ivoirienne à l’Unesco à Paris.

On dit que l’« affaire Julia » a commencé quand Aziz a assuré à Philippe Evano - ancien dirigeant de l’UNI, syndicat universitaire très marqué à droite - que son ami le Cheikh Mondher Al-Karbit, de la tribu irakienne Doulaimi, se faisait fort de libérer les journalistes français. Tout « spécialiste » de l’Irak se serait demandé si Al-Karbit ne présumait pas de son influence et, plus tard, si le « Haut Conseil des forces nationales contre l’occupation », créé par le chef de tribu Majeed Jao’d le 15 septembre dernier à Beyrouth, pouvait vraiment convaincre l’« Armée islamique en Irak », ou l’organisation patriotique qui les « accueillerait » actuellement, de les laisser partir. Ceux qui connaissent la résistance irakienne en doutent.

Autre question sans réponse : pourquoi Mustapha Aziz a-t-il brusquement décidé de se séparer de ses partenaires ? Dire, comme l’a fait Evano à Libération (6/10/04), qu’il est « devenu fou » en traitant Brett et lui d’« agents du Mossad », n’est pas convaincant ? Tout ce qu’on peut dire rétrospectivement, c’est qu’Aziz est mal placé pour les accuser de relations avec Israël : il a été recommandé par Serge Cwajenbaum, secrétaire général du Congrès Juif Européen, à Charles Lambroschini, journaliste au Figaro (4/9/04, comme détenant « la bonne clé » pour ouvrir la prison des otages), et il participe - selon Jeune Afrique- L’Intelligent (10/10/04) - à l’approvisionnement de la Côte d’Ivoire en armes israéliennes !

Victime collatérale de cette opération ratée : Laurent Gbagbo qui, en mettant un jet présidentiel à la disposition de l’équipe Julia, espérait redevenir fréquentable en France et faire oublier l’assassinat de Jean Hélène, journaliste à RFI. Selon le quotidien ivoirien Le Patriote (5/10/04), il a provoqué la colère des militaires qui lui sont fidèles. L’opération aurait coûté 700 millions de francs CFA (1 million d’€) au Trésor public ivoirien - sans compter le coût de stationnement de l’appareil sur les aéroports du Bourget, de Damas et d’Amman, le kérosène et les frais d’équipage - prélevés sur un fonds réservé au versement de primes aux militaires combattant la « rébellion » nordiste.

La suite des événements en Irak et - espérons le - la libération prochaine des otages, apporteront des éclaircissements sur les zones d’ombre qui entourent leur enlèvement et plus particulièrement sur l’implication vraisemblable d’Israël dans l’échec - programmé ou non - de l’opération Julia. Curieux tout de même que le seul média ayant avalisé l’accusation portée par Philippe Evano contre l’US Air Force d’avoir bombardé le convoi qui aurait transporté les journalistes vers la frontière syrienne est, comme par hasard, Debkafile, un site Internet connu pour être proche du Mossad.

(21/10/04)


 
P.S.

A lire sur le même sujet :
L’Intelligent
Libération
Libanvision

 
 
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1 commentaire
  • Monsieur,

    Avec des si ! ! !

    pour ma part, cet enlèvement rocambolesque de nos journalistes doit cacher
    plus de choses qu’on ne le croit !

    j’ai une autre hypothèse qui peut tout aussi tenir la route.

    A mon avis, chenot et malbrunot ont eux même orchestré leur enlèvement.

    Pourquoi ?

    1°) Malbrunot est connu pour être un journaliste pro-arabe de la premiere
    heure (chenot, un peu moins). Leurs ravisseurs les utilisent à des fin de
    propagandes évidentes

    2°) la quasi totalité des otages enlevés à ce jour nous ont été montrés
    attachés ou menotés, à genoux, en tenue de captifs (orange ou autre) etc
    .... Or, nos 2 compatriotes apparaissaient debouts, parlant avec une
    aisance non dissimulée, semblant être bien portant et de plus bien rasés !
     ! Pour des otages potentiellement condamnés à mort, nous sommes très loin
    de la posture du britannique BIGLEY et de ses sanglots en direct.

    Et on se pose toujours la question : pourquoi ne sont-ils pas encore
    libérés ? ?

    Le syndrome de Stokholm, vous connaissez ?

    J’espère de tout coeur que nos 2 comptriotes soient libérés, et qu’enfin,
    les langues se délient.

    qui sait, certaines personnes dans notre ne souhaitent peut être pas leur
    libération

    Eros Anieri

    Réponse de Gilles Munier :

    Pour plus d’informations, je vous conseille de lire mon article "Qui est derrière l’enlèvement de Georges Malbrunot et Christian Chesnot ?" paru le mois dernier sur oulala.net.

    Pour le reste, nous en saurons plus lorsqu’ils seront libres.
    GM