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La faim dans le monde : arme de destruction massive

La très charitable ONU vient de publier le rapport sur le Droit à l’alimentation de Jean Ziegler. Le document est accablant et sans doute l’est-il trop puisqu’il a mis 8 mois avant de nous être communiqué. Sa date d’édition étant du 9 février 2004. A l’ONU, on prend son temps alors que des milliers d’êtres humains meurent quotidiennement de malnutrition ou parce qu’ils n’ont rien à se mettre sous la dent.

La faim dans le monde tue un enfant toutes les cinq secondes, 842 millions de personnes sont sous-alimentées et 2 milliards vivent en dessous du seuil de pauvreté avec moins d’un dollar par jour ou rien du tout, souffrant de la « faim insoupçonnée »,c’est-à-dire de carences en micronutriments, qui provoquent retards de croissance physique et mentale, difformités ou cécité, et les condamnent à une existence hors norme. Les effets de la faim se transmettent d’une génération à l’autre, les mères sous ?alimentées donnant naissance à des enfants qui ne connaîtront jamais la pleine croissance, vouant ainsi des pays entiers à l’atrophie. Tout cela dans un monde qui produit, selon la FAO, des vivres en quantité plus que suffisante pour nourrir toutes les populations.

Il est regrettable de constater que le nombre des victimes ne cesse de s’accroître depuis le Sommet Mondial de l’Alimentation, en 1996, au cours duquel les gouvernements s’étaient engagés à faire des efforts pour réduire ce fléau qui agit comme une arme de destruction massive, tuant bien plus d’individus que n’importe guerre contemporaine ou n’importe quel attentat terroriste. [1]

À la lumière de l’échec des négociations commerciales de Cancún (Mexique), le rapporteur « reprend la question du commerce international et de la sécurité alimentaire. Il étudie les raisons pour lesquelles, s’agissant de l’alimentation et de l’agriculture, le commerce international n’a pas forcément de retombées positives pour la vaste majorité de pauvres et de marginaux et entraîne au contraire une aggravation de la marginalisation et des inégalités. Il se penche sur les conséquences négatives des déséquilibres et des inégalités que créent les règles mondiales du commerce édictées par l’OMC, ainsi que sur les effets potentiellement néfastes des activités des puissants monopoles industriels transnationaux qui exercent un contrôle de plus en plus étroit sur l’alimentation et l’eau. » [2]

Nous sommes bien obligés d’accuser les puissances occidentales qui, malgré les promesses faites pour remédier à cette tragédie, sont loin d’honorer leur contrat humaniste et humanitaire. Bien pire, elles l’accentuent. Car, lucidement, il nous est permis d’affirmer que le Nord pille les ressources du Sud sans vergogne en maintenant les pays en voie de développement sous sa coupe par l’entremise des diverses institutions internationales, affameurs patentés, dont les prêts illusoires ne font qu’enfoncer davantage les états débiteurs dans la misère. Ce constat amer nous fortifie dans la pensée que sous couvert d’aide, la Banque Mondiale, le FMI, l’OMC et autres organisations où planent l’ombre étasunienne condamnent délibérément certains peuples à la famine et donc à une mort certaine.

Le déséquilibre partial et injuste que pratique l’OCDE dans l’attribution de ses subventions démontre bien le mépris affiché pour les contrées les plus défavorisées. Alors que 24 000 personnes meurent chaque jour de faim sur notre planète, l’OCDE consacre 350 milliards d’euros pour les nations les plus riches dans le domaine agricole et fait l’aumône de 8 milliards d’euros dans le soutien de l’agriculture des pays en voie de développement. Nous nous heurtons là à une problématique de taille en ce qui concerne la répartition budgétaire sensée améliorer les conditions de vie de nos frères en situation d’extrême précarité. Il y a même un acte délibéré à enrichir les plus nantis et à pratiquer la suffocation pour ceux dont le quotidien est déjà un enfer. Preuve en est que les pays riches ne cachent même plus leur désintéressement en ce qui concerne la lutte contre la pauvreté et trahissent ouvertement leur engagement envers les plus déshérités puisque, de 1990 à 1999, l’aide publique au développement (APD) fournie par les pays de l’OCDE a reculé de 49 % en valeur réelle. Les causes de la faim dans le monde et son aggravation ne sont donc pas naturelles ou économiques, elles sont politiques. Et nous ne pouvons nous empêcher de penser qu’elles sont aussi préméditées. Les nations industrialisées s’en servent comme une arme pour asservir certains pays rebelles à leurs diktats ou pour assouvir leur inextinguible soif de profit au bénéfice des industries agroalimentaires. Et là, le mal vient encore des Etats-Unis.

Nous en possédons la preuve flagrante avec le marché des OGM auquel bon nombre de pays européens sont hostiles et pour cause. L’incertitude, sur le sujet, liée aux risques sanitaires mal évalués, aux conséquences néfastes pour l’environnement, à la pollution génétique génèrent la méfiance chez les consommateurs et une certaine résistance chez les producteurs pour qui ces produits n’offrent aucun avantage réel. Mais que n’inventeraient pas Monsanto, Aventis, Sygenta et autres groupes pour vendre leur arnaque ou leur poison mortel... c’est selon ? Tous les moyens sont bons à ces trusts douteux pour se remplir les poches sur le dos des pauvres gens. Aussi n’ont-ils rien trouvé de mieux que de se faire passer pour des philanthropes, des bienfaiteurs généreux de l’humanité. Se donnant comme prétexte d’éradiquer la misère mondiale, ils affirment que les OGM sont ainsi devenus "le moyen de combattre la faim dans le monde et de nourrir les pays du Sud". Les voilà devenus charitables à défaut d’exhiber leur vraie nature de profiteurs se nourrissant du malheur des hommes. Les OGM sont en effet des plantes brevetées, sur lesquelles les firmes détiennent juridiquement un monopole d’exploitation commerciale. Les paysans crédules qui ont le malheur de signer des contrats avec ces ignobles exploiteurs se voient interdits de réutiliser une partie de leur récolte pour la replanter l’année suivante. A qui profite la misère ? Non contents de disséminer sur les terres des semences trafiquées génétiquement et donc potentiellement nuisibles pour la santé, ils s’arrogent le droit de soumettre les agriculteurs à des contrats à vie, renouvelables chaque année et payants bien sûr. Mais les états ayant succombé aux chants des vendeurs d’OGM ont-ils pour autant réussi à combattre leur propre famine ? Nous en tenons pour exemple l’Argentine, deuxième exportateur mondial de plantes génétiquement modifiées, dont une grande partie de la population ne mange pas à sa faim et 20 millions de brésiliens (soit 10 pour cent du peuple) qui sont mal nourris alors que le Brésil exporte chaque année plus de 11 millions de tonnes de soja !!! C’est sans compter les méthodes colonisatrices employées dans ce dernier pays pour expulser les petits paysans de leur terre. Les instances étatiques s’acoquinant avec des forces paramilitaires pour confisquer les sols, s’en emparer et y imposer ces cultures dévastatrices à grande échelle.

Il ressort de ce constat accablant et révoltant que les industries bio-technologiques misent tout sur la vente annuelle et systématique des semences et des intrants (fertilisants, produits phytosanitaires et insecticides quand ces derniers ne sont pas incorporés dedans...) qui les accompagnent obligatoirement. Leur visée est de s’assurer le monopole planétaire du secteur agricole en diffusant les OGM qui ne sont ni fiables pour la santé, ni un progrès pour l’agriculture, ni surtout une solution ou un remède pour la faim dans le monde mais un instrument de conquête d’un des plus grands marché de notre globe : l’alimentation.

Il n’est donc pas difficile de comprendre, dans ces conditions, que la tendance générale est à la régression en ce qui concerne les progrès devant être effectués dans le domaine du simple droit à s’alimenter. Le rapport de Jean Ziegler met en exergue que « quelques gouvernements se montrent réticents à renforcer la protection du droit à l’alimentation. » Nous pourrions bien sûr dresser la liste exhaustive de ceux qui contreviennent à ce droit. Ce sont toujours les mêmes. Aussi préférons-nous pointer le doigt sur l’embargo de douze années contre l’Irak qui fit 1,5 millions de victimes irakiennes avec l’assentiment complice de l’ONU et dans une indifférence quasi-générale. Et que dire du blocus qui frappe Cuba depuis plus de 40 ans ? Pour punir certains dirigeants, les grandes puissances, sans états d’âme, prennent les peuples en otages et pratiquent une politique exterminatrice.

Deux additifs sont complémentaires au document de Jean Ziegler pour le Bengladesh et les Territoires Palestiniens. Le Rapporteur souligne que les gouvernements ont des obligations envers les populations des pays et qu’ils doivent s’abstenir d’expulser par la force des populations de leurs terres ou de leur exploitation, de détruire arbitrairement leurs cultures ou leurs sources d’aliments,
d’utiliser l’alimentation comme une arme politique ou encore de restreindre l’accès à l’aide alimentaire humanitaire. Il en est de même pour l’eau sciemment empoisonnée puis privatisée dans le seul but d’en interdire l’accès aux plus nécessiteux. Ainsi la France ne fait-elle pas exception dans le domaine du profit. Deux sociétés sévissent à leur manière, Veolia Environnement, anciennement Vivendi Environnement, et Suez Lyonnaise des Eaux, qui contrôlent une grande majorité des concessions privées dans le monde entier.
La privatisation de l’eau dans bon nombre de cas entraîne une augmentation des prix que les plus pauvres ne peuvent supporter. Ainsi à Manille, le coût pour les usagers a-t-il augmenté de 425 pour cent rendant l’eau inaccessible aux plus démunis. Une étude démontre de surcroît que les moins favorisés souffrent d’une double discrimination : non seulement des tarifs supérieurs leur sont dévolus mais la qualité de l’eau s’est rapidement détériorée dans les quartiers les plus précaires. Faute de véritable réglementation, la privatisation ne profite jamais aux nécessiteux et, comme on s’en doute, ils n’ont pas leur mot à dire.(6-art.40)

Voilà le monde où nous vivons. L’économie de marché prime sur les Droits de l’Homme. En Europe, « une vache laitière a en moyenne un revenu annuel supérieur à celui de la population mondiale » constate amèrement Jean Ziegler sur son rapport initial... celui présenté par l’ONU ayant subi quelques coupes notoires. Alors quels remèdes pour mettre un terme à cette faim dans le monde ? Comment faire pour ne plus qu’un enfant meurent toutes les quatre secondes ? Nous laissons le mot de la fin à ce Rapporteur génial qui remplit parfaitement sa tâche : « Il n’y a pas de secret : pour cela, nul besoin de nouvelles technologies. Il suffit simplement de s’engager politiquement à remettre en cause les politiques existantes qui font que les riches s’enrichissent et que les pauvres s’appauvrissent. »


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