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L’arrière-cour de l’Empire

Lorsqu’il est question de la position de l’Amérique latine à l’égard de l’Empire (il s’agit des États-Unis, vous l’aviez deviné ?) ; la métaphore de l’« arrière-cours » en dit long sur la politique étrangère de Washington face à cette région. Consacrant celle-ci zone d’influence étatsunienne, la Doctrine Monroe apparaît comme la première manifestation officielle d’une telle conception du continent. Élaborée en 1823, cette doctrine n’a pas pour autant perdu de son actualité au XXe siècle. Lors de la deuxième moitié de ce siècle, trois grands énoncés de la politique étrangère des États-Unis ont diplomatiquement justifié la présence militaire de l’Empire dans son arrière-cour. Le premier discours, qui caractérise la « guerre froide » , s’élabore autour de la Doctrine Truman (1947) énonçant la politique d’endiguement des forces communistes. Suite à l’effondrement de l’URSS, l’Andean Initiative, annoncé en 1989, inaugure la « guerre à la drogue » dans la région andine. Enfin, les évènements du 11 septembre 2001 offre l’avant scène au discours sur la lutte au terrorisme.

Trois discours : un impérialisme

“Endiguement des forces communistes”

Avant de discuter de l’époque de la « guerre froide », rappelons que lors du Second conflit mondial, Washington misait sur la vente d’armes pour réaliser une standardisation des équipements militaires permettant d’intégrer les armées nationales du continent dans une structure militaire sous leur commandement. Cette stratégie fût officialisée en 1946 par la proclamation de la Loi sur la coopération militaire interaméricaine visant à garantir aux États-Unis le monopole sur l’approvisionnement en armes et l’entraînement des forces armées du continent. Annoncée l’année suivante, la Doctrine Truman donne sens à cette loi en ciblant un ennemi à combattre. L’ « hemispheric solidarity », objectif clé de la politique de l’administration Truman face au continent américain, devait permettre de prévenir toute attaque ou infiltration de la région par des éléments communistes.

Néanmoins, face à l’affirmation des mouvements dit du « nationalisme radical » (radical parce qu’anti-impérialiste) dans les pays du continent, la politique étrangère des États-Unis redéfinit le rôle des militaires latino-américains. Succédant à Truman, Eisenhower entend mettre un terme à « l’infection communiste » qui retarde la coopération militaire interaméricaine et menace l’accès des États-Unis aux ressources stratégiques du continent, (NSC, no.56/2, 1950). Définie en terme de « défense de l’hémisphère », la mission des militaires latino-américains consistera dorénavant à assurer la « sécurité intérieure » au sein de leurs pays respectifs, (NSC no. 144/1, 1953). Cette nouvelle mission de « sécurité intérieure » encourage explicitement les militaires à renverser les gouvernements civils qui menacent les intérêts étasuniens (par des politiques de nationalisation, par exemple ). Ce fût le cas, entre autres, au Guatemala (1954 et 1963), en République dominicaine (1963 et 1965), au Brésil (1964), au Chili (1973).

Ces différents coups d’État organisés, ou soutenus, par Washington démontrent que l’Administration Kennedy poursuit également la coopération militaire, désignée sous les termes de « counterinsurgency », « nation building » et « modernization ». Les gouvernements de Johnson, Nixon et Reagan mettront également de l’avant l’appareil militaire étatsunien et la communauté de renseignements au service de la formation des forces armées et policières latino-américaines dans la conduite de conflits de basse intensité contre les éléments subversifs susceptibles de miner la « stabilité » du continent. (« Stabilité » comme dans « fructification sans entraves des investissements étrangers » ou encore « alignement total des gouvernements derrière la politique extérieure de Washington » ou comme dans...vous avez compris ? Bon.)

« Guerre à la drogue »

À la fin de la « guerre froide », l’Amérique latine représente le plus important marché d’exportation pour les produits et services étatsuniens. Si la défaite de l’ennemi communiste ne justifie plus la présence des troupes sur le continent, il est primordial de maintenir la primauté étatsunienne, ne serait-ce que pour sécuriser les investissements et superviser l’implantation du « market democracy ». (Avant c’tait la military democracy : militaires devant, gros sous derrière, et maintenant c’est le contraire, c’est ce qu’on appelle la « transition démocratique du continent ».) En outre, le Département de la Défense n’entendait pas abandonner la coopération militaire interaméricaine. À cette époque, le Colonel Waghelstein soutenait, dans la Military Review, de février 1987, que l’emphase mis sur un lien, réel ou inventé, entre les guérillas de gauche et le narcotrafic, permettrait au Pentagone de poursuivre le démantèlement des mouvements qui contestent l’hégémonie étatsunienne tout en se parant d’une "unassailable moral position" face à l’opinion publique. Le colonel voyait juste car en définissant la menace en tant que « narcoguerilla », le SOUTHCOM pouvait poursuivre la stratégie des conflits de basse intensité qui prévalait lors de la Guerre froide, ainsi que la formation des militaires latino-américains pour leur mission de sécurité intérieure ou « foreign internal defense ». (Le Field Manual 31-20 de 1990 définit les exercices de « foreign internal defense » en tant qu’entraînement des forces militaires étrangère pour combattre « subversion, lawlessness and insurgency ».)

La thèse du « narcoguerilla » est reprise par George Bush père lorsqu’il annonce, en 1989, l’Andean Initiative qui lance la « guerre à la drogue » dans la région andine. (2,2 milliards de dollars US sont alloués sous forme d’assistance économique et militaire à la Colombie, au Pérou et à la Bolivie.) Parallèlement, le Congrès consacre le Département de la Défense « lead agency » pour mener la guerre à la drogue et quadruple le « counter drug budget » entre l’années fiscale 1988 et 1992. L’administration Clinton poursuivra dans la même voie ; elle ferme les yeux sur les pratiques fascistes du président péruvien Fujimori et continue d’offrire une assistance technique aux Servicios de Inteligencia Nacional (SIN, services secrets du Pérou). Sous son gouvernement, plus de 55 000 militaires étatsuniens sont présents sur le continent alors que 13 000 policiers et militaires latino-américains sont formés.

En outre, Clinton lance un ambitieux programme d’assistance économique et militaire pour les États andins à travers le Plan Colombie, en 1999. Dans le cadre de sa proposition « U.S. Support for Plan Colombia », (janvier 2000), le Congrès approuve un budget de 1,3 milliards US. Ce plan de lutte contre le narcotrafic inclut 458,7 millions pour la militarisation des frontières des pays limitrophes à la Colombie et la construction de bases militaires en Équateur et dans les Caraïbes. Quant au budget restant, il est destiné à la formation de bataillons d’élite spécialisés dans la lutte anti-drogue, au support technique des services secrets colombiens, ainsi qu’à l’envoi de radars et d’hélicoptères pour la fumigation des cultures illicites de la Bolivie et de la Colombie.

La coopération entre le SOUTHCOM et l’Armée colombienne est particulièrement accrue dans le cadre de l’opération « Push into Southern Colombia » qui vise principalement les États du Caquetá et du Putumayo. Plusieurs analystes du conflit colombien s’étonnent de cette emphase mise sur le Sud alors que la majorité de la production industrielle de cocaïne s’effectue dans le Nord du pays. Pour expliquer cette apparente contradiction, mentionnons que les guérillas (FARC et ELN ) sont principalement organisées dans le Sud du pays alors que le Nord est contrôlé par les forces paramilitaires. Et, bien évidemment, les deux États visés renferment les plus importantes zones pétrolifères de Colombie.

“Lutte au terrorisme”

En février 2002, la conseillère à la sécurité nationale, Condoleezza Rice et le secrétaire d’État Collin Powell proposent à la Chambre des représentants une « formal inclusion [du Plan Colombie]in the war on terrorism ». D’une lutte au narcotrafic, la « guerre à la drogue » devient officiellement une lutte contre le « narcoterrorisme ». L’assistance militaire étatsunienne dans la région andine est dorénavant définit en terme de support aux opérations dites de « counterinsurgency », qui consistent, selon les Fields Manuals de la US Army en « those military, paramilitary, political, economic, psychological, and civic action taken by a government to defeat subversive insurgency ». (Vous avez lu ? paramilitary...comme dans « Non, non le gouvernement colombien ou étatsunien a rien à voir avec les forces paramilitaires qui mettent à sang les villages »...)

Le Rapport 2001 du Département d’État mentionne que la région andine a connu « the largest increase in terrorist attacks from the previous year ». Ce record atteint est dû aux 170 attaques menées par les deux guérillas colombiennes contre l’oléoduc Cano Limon-Covenas . Notons que l’exploitation pétrolière s’est récemment largement accrue dans le sud du pays, (notamment grâce aux investissements de l’Occidental Petroleum et de la British Petroleum), faisant de la Colombie le septième fournisseur de pétrole des États-Unis. Pour assurer la sécurité des investissements et l’accès aux ressources pétrolières, l’Administration Bush fils propose, au début de 2003, un budget supplémentaire de 98 millions US destiné uniquement à la protection des 770 mètres de l’oléoduc en question. (Si vous allez vous promener dans l’coin - évitez de le faire avec un t-shirt zapatiste- vous verrez des rangées de paramilitaires à la solde des compagnies pétrolières.)

Bref.... les mots changent, les armes règnent, les dollars dansent [1].

Cette revue sommaire des trois différentes initiatives de la politique étrangère étatsunienne en Amérique latine depuis la Seconde guerre mondiale permet de dégager une stratégie d’ensemble basée sur la constance d’un impérialisme qui s’édifie par les armes et les dollars. La coopération militaire interaméricaine (sous leadership étatsunien) est le pilier de cette stratégie impérialiste. Qu’il soit question d’endiguement des forces communistes, de « guerre à la drogue » ou de lutte au terrorisme, l’assistance militaire figure constamment parmi les priorités de la politique étrangère de l’Empire à l’égard de son arrière-cour. Cette coopération militaire interaméricaine crée une dépendance pour les forces armées du continent envers l’équipement et le savoir militaire de l’Empire. Par cette stratégie, Washington s’assure la présence d’alliés armés prompts à se dévouer à leurs intérêts, nonobstant les orientations du gouvernement civil en place. En outre, l’assistance militaire étatsunienne vise à former des forces armées spécialisées dans les conflits de basses intensités. Ce type de conflit intérieur (entendez : ces opérations de répression) mettent en scène des forces spéciales, entraînées pour la lutte contre insurrectionnelle, stratégie qui vise la « stabilité » du continent : le renforcement de l’Empire et l’assujettion de ses vassales d’arrière-cours.


Notes

[1En fait de dollars...n’oublions pas que si Washington investit dans l’équipement des forces militaires étrangères, ce sont les barons étatsuniens des complexes militaro-industriels qui empochent. En outre, leur monopole sur l’approvisionnement militaire des pays du continent fait en sorte que toute dépense en équipement militaire par un de ces pays se fait au profit de ces mêmes barons, intimes de la Maison blanche. De l’Empire, à l’Empire...et valsent les dollars !


 
 
 
Forum lié à cet article

3 commentaires
  • > L’arrière-cour de l’Empire 10 novembre 2004 13:43, par Nadia

    Je voudrais poser une question. Est-ce que ce site n’a pas d’autres sujets ou interets que d’attaquer les Etats-Unis ? Es-ca votre devotions ?

    Je n’ai vu aucun autre pays qui pert son temps a ce point a ironiser un autre pays. Ca n’existe nulle part !

    N’avez-vous des problemes interieurs ? ou vous ne vous interessez pas a d’autres problemes dans le monde que de suivre les dernieres mauvaises nouvelles des Etats-Unis ?
    Ce n’est pas tres gentil ni respectable pour un pays que vous dites "ami". Si vous avez des reproches, vous pouvez le faire d’une facon plus elegeante et plus discrete, et qui mene a une comprehension et un respect mutuel et non pas une ironie vulgaire.
    (Escusez le mot)

    Escuse-moi, mais je n’apprecie pas beaucoup cela. C’est du Cancanage !

    Moi, par exemple je trouve d’autres points interminables d’ironies ailleurs..
    Au Soudan par exemple, au Liban, En Turkie, en France, dans certains pays arabes, ..etc.

    Puis, il y a d’autres sujets, comme la famine, les libertes, les professions, les minorites, la culture, la paix et l’union dans le monde actuel.. etc

  • > L’arrière-cour de l’Empire 10 novembre 2004 17:51, par Gilles Lestrade

    Les 930 articles
    - 554 brèves
    - 3142 messages
    de ce site ne parlent pas que des Etats-Unis ma chère Nadia.

    Nous vous invitons à les consulter....

    Voir en ligne : Oulala

  • > L’arrière-cour de l’Empire 10 novembre 2004 22:08, par Nicolas STAMB [Nico#2]

    Ma chère Nadia, vous devez comprendre que ce n’est pas vraiment de l’ironie. C’est plutôt un regard satirique doucement rigolard car il vaut mieux en rire que de se suicider.

    Bush emmêne le monde vers sa fin beaucoup plus vite que prévu.

    Je pense que nous allons droit dans le mur.

    Voir

    http://perso.wanadoo.fr/metasystems/BushEnvironnement1.html

    et

    http://perso.wanadoo.fr/metasystems/GulfWarTwo.html

    par exemple ! Ce qui se passe est alarmant, la planète souffre, le monde souffre !

    Franchement un homme qui élu frauduleusement en 2000 dit " c’est Jesus qui m’a choisi" ou bien en 2003 au G8 d’Evian à Jacques Chirac "Attaquer l’irak était une bonne décision pour protéger Israel des hordes de GOG et MAGOG".

    Allez une dernière : "Il faut aider à ammener la paix en Israel, pour que le messie puisse revenir".

    Tout en permettant aux armes de guerre de se répandre dans son pays, d’exploiter les ressources même dans les zones environnementales protégées, en refusant d’interdire la production des mines anti-personnel.

    ...

 
 
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