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De la Réaction et de la Modernité en politique française

Des idées qui mènent la politique aujourd’hui, il en ressort deux d’intemporelles, celles de la Réaction et celle de Modernité. Mais nous assistons aujourd’hui à un recadrage des opinions sur ces deux idées motrices, un recadrage significatif des tours que la politique française prend et prendra à l’avenir.

En effet nous voyons aujourd’hui la politique française succomber à un mouvement réactionnaire. Un mouvement qui ne concerne pas que la droite et qui n’est pas seulement l’étendard de l’extrême droite. Il s’affirme ainsi aujourd’hui en France, comme aux débuts de la Restauration en 1814 une véritable force de Réaction, certes plus subtile mais dont nous allons voir ici les thématiques. Car il n’est pas seulement question ici de volonté politique mais plutôt de mentalités qui chemin faisant détourne la politique à leur image.

Tout d’abord, qu’est ce que la Réaction ? La Réaction se défini comme un rejet du présent et du futur qu’il présage. Le passé est censé apporter les valeurs, un système auquel il faudrait se conforter. Et de telles visions se retrouvent au sein de tous les spectres du champ politique. On se souvient bien sûr du dernier dérapage de Bruno Gollnisch, professeur à l’université Lyon III Jean Moulin, qui déclarait : « Il y a des tas de camps de concentration (...) où des historiens officiels disent qu’il n’y a pas eu finalement de chambres à gaz » et « il y a des détails qui ont leur importance (...) et celui-là a une grande importance » [1], ce qui relève froidement de la pensée la plus réactionnaire qui soit, celle assimilable au pied de la lettre à la définition que je viens de donner. Car la pensée politique française moderne se construit, il faut bien le comprendre, sur le rejet moral de la pensée de la France de Vichy. Ainsi vouloir « rouvrir le débat », c’est remettre en cause toute la construction morale de la pensée politique française. Il y a dans la Réaction une volonté de détruire la mémoire des autres, de la nier.

Mais de tels phénomènes sont perceptibles également chez la droite parlementaire, bien qu’étant loin du négationnisme ou du révisionnisme. Ainsi peut on le voir avec la dernière lubie culturelle du ministère de l’Education Nationale, celle de la vieille école. Ainsi voit on fleurir dans le sillon d’une émission de télé réalité, le pensionnat de Chavagnes, tout un engouement populaire pour le souvenir de l’école des années 50. Cela s’accompagne de nombreuses publications, il y a toujours et forcément une récupération commerciale, mais même M. Fillon veut aujourd’hui rétablir l’apprentissage des « fondamentaux », à l’ancienne...
Aujourd’hui se rouvre le débat sur l’uniforme en classe, le tout teinté d’une nostalgie qui se veut bienveillante. Mais le problème est que cette nostalgie est purement artificielle car ces souvenirs, ces codes, ces idées auxquelles on se réfère n’ont jamais existé, du moins pas sous la forme qu’on veut leur faire prendre. Ainsi toutes ces reconstitutions de cette « chère école » ne sont qu’une mystification destinée aux générations présentes. Et c’est en cela que de telles idées sont réactionnaires, car la pensée réactionnaire n’est pas nostalgique, c’est une volonté révolutionnaire de changer le présent, de détruire l’histoire pour imposer une histoire imaginaire.

Même au sein de la gauche, des tentations réactionnaires se font sentir, bien que cela soit toujours profondément nié et dénoncé. Un des reproches et des débats qui agitent le monde de la gauche aujourd’hui, y compris sur ce site, est celui du manque de renouvellement des idées. Mais cela peut s’expliquer justement par une crispation sur des idées anciennes, un regard toujours tourné vers le passé. Ainsi on voit les syndicats ne servir aujourd’hui - au niveau national - que d’organismes de défense de nos acquis. Il s’agit là d’une vision résolument passéiste qui glorifie le bon vieux temps du règne totalitaire de l’Etat providence, qui n’a pour seul projet qu’un retour en arrière pour les plus optimistes, les faisant ainsi réactionnaire ou pour les autres en rester à la position actuelle, avec une peur cruelle de l’avenir, ce qui les classe parmi les conservateurs. Ainsi, ce qui caractérise normalement la pensée de gauche, c’est-à-dire la Modernité, le progressisme social, est ici écrasé par des idées anciennes et déjà périmées. Cette modernité, à laquelle on ne peut pas donner de définition car qu’est ce qui est moderne ? C’est un concept flottant. Mais en tout cas son manque est flagrant.

Ce petit tour d’horizon nous amène à une constatation quant aux mouvements de circulation des théories politiques. On peut constater que les idées politiques naissent aujourd’hui à la droite, voire à l’extrême droite et sont petit à petit filtrées, absorbée vers le reste du champ politique vers la gauche, qui opère une dédiabolisation de ces idées. Un exemple concret est celui de la notion d’ordre. Une notion que l’on a vu être mise sur le devant de la scène lors des dernières élections présidentielles avec la phobie sécuritaire, une séries d’idées qui ont fait la popularité d’un Sarkozy ministre de l’Intérieur et qui sont encore reprises aujourd’hui comme par Chirac en visite à Nîmes qui n’a parlé que de ça. Qu’est ce donc là encore que l’ordre ? Ici nous nous trouvons face à un « mot valise », c’est-à-dire qu’on y met ce qu’on veut dedans, en fonction des circonstances, du contexte, des acteurs et de sa volonté. Il peut exister un ordre social, politique et culturel. Mais cette idée, créé par les forces de la Réaction au XIXeme siècle et qui a trouvée son aboutissement dans les fascismes du XXeme, avec le développement de l’Etat totalitaire. [2] Mais cette notion d’ordre devient aujourd’hui également un avatar de la gauche, notamment socialiste, avec une figure telle que celle de Chevènement ou certaines idées fabiusiennes... Cette tendance de la gauche prend aujourd’hui le parti de faire de l’idée d’ordre une pierre angulaire de sa vision politique, notamment pour contrer une extrême gauche accusée d’être génératrice de désordre, de désunion. L’ordre est devenu une arme dialectique, et même si elle sert pour ces gens à faire passer des idées nouvelles, elle utilise des moyens qui sont ceux de ces adversaires et donc indirectement les favorise. Car il faut bien comprendre que l’ordre est au final contre productif et génère du désordre [3].

Pour conclure, nous pouvons nous interroger sur cette France qui se construit sous nos yeux, une France qui s’entend éternelle, au mépris des évidences de la construction que demandent les nouvelles générations, au risque que celles-ci ne trouvent pas leur place, une France qui se construit sur l’exaltation du passé et de ses supposées valeurs, sur ce qui n’est qu’un mirage du passé. Que faire de cette France qui avance en regrettant déjà les entiers qu’elle vient juste de quitter ? On ne peut progresser le regard en arrière.

Démosthène.


Notes

[1Bruno Gollnisch a d’ailleurs des liens avec Jean Plantin, qui a publié un mémoire et une thèse révisionniste toujours à Lyon III, où il y avait déjà eu l’affaire Notin, un professeur de la faculté qui avait publié dans la revue « Economies et sociétés » un article ouvertement négationniste. Une enquête a même été diligentée en 2002 par le Ministère de l’Education Nationale sur les thèses négationnistes et racistes au sien de l’université. Il faut également se souvenir que Lyon III est issue de la seule scission de facultés à caractère politique en France, après Mai 68, la gauche allant à Lyon II et Lyon III restant un laboratoire pour la droite universitaire. Ce qui fait dire à de nombreux étudiants lyonnais que Lyon III est un repère de « fachos ». Chacun en pensera ce qu’il voudra...

[2Pour ceux que ça intéresse, je peux leur envoyer une analyse de la création et de la montée de la notion d’ordre au XIXeme siècle et leur récupération par les fascistes, ce qui offrirait un point de comparaison et un parallèle saisissant avec le mouvement réactionnaire de l’époque et nourrirait la réflexion. Je ne l’ais pas intégré à cet article pour ne pas trop le charger. Si cela vous intéresse dites le moi, je ferais suivre.

[3voir pour cela les fins révolutionnaires des régimes de la Restauration et de la monarchie de Juillet


 
P.S.

Je tiens à remercier Mr Pierre Cornu, professeur d’histoire politique et culturelle à l’université Lumière Lyon II pour ses cours et ses idées qui ont nourri ma réflexion et mes mots.

Illustration : René Magritte.

 
 
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3 commentaires
  • > De la Réaction et de la Modernité en politique française 28 novembre 2004 16:50, par Jean-Jacques Rey

    Alors là, cela reluit de pertinence et ce n’est pas une complaisance ;-)
    " manque de renouvellement des idées" : tout est dit !
    @+ J-J

    Voir en ligne : Les Feux de la Mer

  • bonjour,

    je n’ai pas bien saisi à travers votre analyse si vous vous considériez progressiste ou réactionnaire (je ne mets aucune connotation infamante dans ce qualificatif), car vous indiquez que les partis de gauche comme ceux de droite véhiculent des idées réactionnaires et passéistes. je partage ce point de vue mais estimez vous que, par exemple, tous les partis et leurs adhérents des pays anciennement socialistes sont réactionnaires comme l’affirment l’ensemble des dirigeants politiques de ces pays comme d’ailleurs ici en France ? Car il est difficile de distinguer le réactionnaire nostalgique du siècle des lumières de celui qui professe le retour à la démocratie.
    amicalement,
    Jean-louis caubin

  • > De la Réaction et de la Modernité en politique française 2 décembre 2004 17:54, par Démosthène

    Bonjour,

    si je decrypte votre question,vous voulez savoir si je considère les doctrines des anciens pays socialistes, donc le communisme, où tout du moins la forme qui y était appliquée, comme étant réactionnaire ?

    Et bien cela dépend, si celui-ci s’exprime par une volonté de retour au système étatisé ancien, à un retour comme je le dis à un retour totalitaire de l’Etat providence, et bien là oui, c’est une vision réactionnaire du socialisme. Ce n’est au fond qu’un retour en arrière. Mais si ces idées, cette profession du retour à la démocratie, tend vers l’avenir, finalement prend en compte les changements de notre société et ne se fixe pas comme idéal quelque chose de déjà tenté, alors cela est du pur modernisme. Car il est certes très sain de vouloir revenir a plus ded émocratie, le besoin en est criant mais si c’est pour une application des anciens mécanismes en plus contrôlé, en plus surveillé, non seulement ce szera un échec mais en plus cela rendra tout réformisme encore plus difficile à appliquer. Nous vivons dans des sociétés qui de plus en plus glorifient les idées qui nous viennent du passé, alors bien sûr il y a beaucoup à apprendre de l’histoire mais on écrit pas celle-ci avec des concepts de trente, cinquante ou cent ans tout en utilisant satellites, internet et atomes. Notre époque voit une véritable pénurie idéologique. Il nous faut inventer et nous plus réinventer, car avec du réchauffer on ne peut faire que pire qu’avec les originaux.

    Et si vous voulez savoir si je me considère comme réactionaire ou comme moderniste, eh bien pour tout dire je n’en sais rien, je passe mes journées à étudier l’histoire et mes nuits à rever de nouveauté. Sans doute suis-je un curieux mélange.

    Amitiés, Démosthène.

 
 
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