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Nuit et Brouillard.

L’orchestre du camp joue « J’attendrai », comme chaque fois qu’il y a des exécutions sommaires. Les cadavres des suppliciés restent ensuite pendus en grappe sous la potence, pendant des heures, pour l’exemple, comme des pantins décharnés. Nous sommes des milliers, de toutes origines, à hanter ces lieux maudits, hagards et désespérés. Il y a des Polonais, des Russes, des Gitans, des Juifs et bien d’autres. Il y a des résistants, des homosexuels et des opposants politiques. Cet endroit créé par des hommes est la tour de Babel de l’horreur.

La seule chose que nous ayons dans cet enfer, c’est du temps. Et nous le passons à souffrir. Mes souffrances sont espacées de pensées sur ce qui se passe ici. Pourquoi des hommes font-ils ça à d’autres hommes ? Au début cette question m’a taraudé l’esprit, mais la nécessité de survivre à tout prix m’absorbe et m’a vidé de toute réflexion philosophique. J’ai honte de ne plus tressaillir à la vue des meurtres auxquels j’assiste. Je transporte avec difficulté les corps de ceux qui sont déjà morts, moi qui suis en sursis. Ne pas penser, tenir. Tenir en dépit de la hargne de nos bourreaux à nous faire mourir. Confinés à l’intérieur d’un espace surveillé par des miradors et des chiens, nous luttons sans forces.

Il faut tenir, tenir à tout prix, tenir en dépit des coups de schlague, de la malnutrition, de la dysentrie. Chaque jour j’ai des amis qui nous quittent, eux n’ont plus su tenir, usés par les mauvais traitements. Ce qui reste de leurs pauvres corps finit dans un charnier ou brûlé dans les fours. Quand un convoi arrive une partie va directement à la chambre à gaz. La semaine dernière, une centaine d’Arméniens sont arrivés et les gardiens leur ont fait passer deux jours et deux nuits nus, dans la cour glacée. Ils ont attendu, hilares, qu’il n’y ait plus que deux survivants. Nous exterminer doit être un jeu cruel pour nos tortionnaires, car on peut faire mourir des hommes autrement. Quand je passe à proximité de l’infirmerie, j’entends les hurlements de ceux qui servent de cobayes pour des expériences qui n’ont rien d’humain. Leurs cris me vrillent les oreilles et le souvenir de leurs souffrances m’empêche de trouver le repos.

Je me demande si, quand ce cauchemar sera fini, le monde nous laissera la parole. Si on dira bien dans les écoles ce que la folie et la méchanceté des hommes a fait subir à d’autres hommes, nous a fait endurer ici, à Auschwitz et dans d’autres camps de la mort. Ceux de nos enfants qui en réchapperont témoigneront. Écrira t’on assez sur notre martyr, sur nos chairs meurtries, sur nos corps disloqués, sur notre extrême dénuement, sur notre désespoir ? Parlera t’on de la fumée noire et acre qui enveloppe ce lieu maudit, de l’odeur de la mort qui flotte à l’intérieur des barbelés, des corps calcinés et de nos larmes ? Cette barbarie n’existe t’elle que sous ce régime ou se répètera t’elle ailleurs, après cette guerre ? Cet exemple ne suffira t’il pas à l’empêcher pour toujours ? Je suis obsédé par cette question : Comment transmettre aux autres, à l’extérieur, et pour plusieurs générations, ce que nous avons souffert, comment, et comment s’en servir d’exemple pour qu’il n’y ait plus jamais ça. Si je meurs sans que celà se sache je serais mort pour rien et cette pensée me terrifie plus que ce lieu.

Aujourd’hui je n’en peux plus. Affaibli par la maladie, épuisé, je n’ai pas su me lever pour l’appel dans la cour, sous la neige, qui durera des heures. Je suis resté dans le baraquement, allongé sur ma couchette de bois, dans les casiers où nous sommes entassés la nuit. Je sais que c’est la fin. Un kapo excédé est venu et à coups de trique a essayé de me faire lever, en aboyant des injures. Sans succès. Un officier du camp vient vers moi, sa main fouille l’étui de son pistolet, geste banal qu’il répète chaque jour, mais aujourd’hui c’est pour moi. J’entends comme dans un rêve les violons jouer « J’attendrai » et les paroles me reviennent : « J’attendrai, le jour et la nuit, j’attendrai toujours ton retour ». Je ne pourrai plus attendre le retour de personne, et les miens m’attendront en vain. Résigné je n’esquisse pas un geste, j’entends un bref instant claquer un coup de feu. Et puis, plus rien. Mon corps délivré a quitté ce monde d’horreur.

Qui témoignera pour qu’il n’y ait plus jamais ça ? Cette histoire, ici racontée, est arrivée à des millions d’hommes. Et, parmi eux, presque tous ont pensé ce qui est écrit ici, soyez-en sûrs. C’est ainsi qu’ils ont vécu l’antichambre de leur mort. Je l’ai écrit pour ceux-là, pour que leurs voix d’outre-tombe parviennent à notre conscience. Celles de Jean-Pierre, Natacha ou Samuel.

Algarath.


 
 
 
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