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On fabrique aussi des bombes avec du papier.

Par Raj Patel
Traduction : Paul Gignac, traducteur bénévole
Illustration Wart Art

Une bombe à engrais chimiques qui tue des centaines de personnes en
Oklahoma. Des jets pleins de carburant qui font 4000 morts à New York.
Une politique de sanctions qui tue un million et demi de personnes en
Irak. Une politique commerciale qui plonge des continents dans la
misère. Vous pouvez fabriquer des bombes à partir de n’importe quoi.
Celles faites sur papier font le plus de mal.

À la mi-novembre il y avait, cachée parmi d’autres, un fragment de
nouvelle en provenance du Moyen-Orient qui était directement liée à la
"Guerre contre le terrorisme" mais qui n’a pas suffisamment fait l’
objet de l’attention des journaux comme elle aurait dû l’être. L’
Organisation mondiale du commerce tenait sa quatrième conférence
ministérielle à Doha, Qatar, et la conclut en brandissant une
déclaration des ministres. Robert Zoellick, représentant des
États-Unis au commerce, avait vendu la conférence ministérielle comme
faisant partie de l’effort de guerre. Voici ce qu’il déclara : "La
capacité de l’Amérique à soutenir des coalitions contre le terrorisme
dépendra en partie de notre attention aux problèmes auxquels sont
confrontés nos partenaires. De nombreux gouvernements démocratiques de
nations en développement qui faisaient déjà face à des épreuves
économiques avant le 11 septembre, vont maintenant rencontrer des
difficultés effrayantes."

Que ces difficultés soient dues aux négociations commerciales
précédentes et à l’intégration accrue, contrôlée et obligée des pays
en développement dans l’économie américaine mondiale, semble avoir
échappé temporairement à M. Zoellick. Comme d’habitude, sous le vernis
de la magnanimité des États-Unis, sinue un écheveau de moins bonnes
intentions. À Doha, le nouveau programme pour le développement a
beaucoup en commun avec son plus bruyant cousin, la guerre contre le
terrorisme. C’est la guerre par d’autres moyens contre les pauvres, à
l’intérieur comme à l’extérieur.

Les armes de guerre semblent vraiment avoir inspiré la stratégie des
tenanciers de l’OMC. L’une des premières et plus brillantes
innovations de l’industrie d’armement fut d’empaqueter un ensemble d’
ogives, dont certaines étaient factices, sur la tête de missiles
balistiques intercontinentaux. Quand ces missiles rentrent dans l’
atmosphère, les défenses de l’ennemi sont si dispersées en essayant d’
abattre chacune des bombes, qu’au moins l’une d’entre elles est
assurée de passer au travers. Et une seule ogive est bien suffisante.

Ainsi en est-il avec le programme pour le développement. Comme le fait
remarquer Barry Coates, directeur du mouvement mondial du
développement : "Les pays en développement n’ont ni la capacité ni le
désir de négocier ces nouveaux accords." Les services publics des pays
les plus pauvres ont été dégraissés jusqu’à l’os par les mesures d’
adaptation structurelles de la Banque mondiale. Beaucoup ne peuvent
pas se permettre d’entretenir même un seul délégué à Genève pour
contrôler, négocier et résister à ces organisations. Négocier en même
temps sur plusieurs questions est bien au-delà des moyens de la
plupart des nations pauvres. La seule demande pour que ces diplomaties
naufragées "négocient" un ensemble de questions nouvelles garantit l’
explosion.

Pourquoi donc les pays en développement acceptent-ils de signer ? Une
partie de l’explication se trouve dans la publicité. Ce nouveau round
n’a pas été appelé "round". À sa place l’on a eu un nouveau type de
round, le "programme pour le développement à Doha". L’idée de changer
d’appellation est de celles qui nous sont familières ; vous retouchez
le titre, mais rien d’autre, de façon à ce que les joueurs croient que
vous avez véritablement amélioré les choses. Cela a marché pour les
sociétés géantes, cela marche pour le gouvernement des États-Unis. L’
École des assassins de Fort Benning en Géorgie, une fois rebaptisée,
est maintenant connue sous le nom flamboyant de WHISC, Western
Hemisphere Institute for Security Cooperation (Institut de l’
hémisphère occidental de collaboration pour la sécurité) ; mais elle
forme toujours des officiers d’Amérique latine aux techniques d’
interrogatoire qui seront appliquées dans leur pays d’origine à des
citoyens manquant de coopération. Plus ça change, plus c’est la même
chose. [en français dans le texte. N.d.T.] Fier du succès de ce petit
coup de relations publiques, le gouvernement des États-Unis et ses
commanditaires commerciaux ont transformé le nouveau round de l’OMC en
Programme sur le développement. En accord étroit avec l’esprit de la
manoeuvre, la conférence a bien l’allure et l’odeur des exercices
passés. Et elle se déroule sans que l’on n’y ait même ajouté des
questions concernant les pays en développement.

Si vous avez suivi la rafale de courriels relatifs aux débats sur le
commerce, votre moral a dû quelque peu remonter à l’annonce que les
pays en développement avaient obtenu une concession cruciale des pays
riches. La déclaration de Doha sur l’ADPIC : Accord sur les aspects
des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce,
précise que les institutions de santé publique peuvent ignorer les
brevets de produit pharmaceutique. À Doha, de nombreuses organisations
non-gouvernementales s’en sont réjouis. Il semblait que l’OMC avait
effectivement approuvé l’exportation de médicaments bon marché vers
les pays en développement qui en ont le plus besoin. Cela apparaissait
comme une importante concession, un geste de générosité de la part de
riches se préoccupant des "difficultés" de leurs frères plus pauvres.

Une lecture plus sérieuse du texte de la déclaration fit vite
reboucher le champagne. Il appert que la déclaration clarifie
simplement des clauses déjà existantes du règlement de l’OMC s’
appliquant aux brevets, et par lesquelles des critères de santé
publique peuvent déjà être appliqués pour supprimer les royalties
découlant d’un brevet. Il n’y a rien de neuf dans la déclaration de
Doha qui puisse inquiéter les firmes pharmaceutiques, comme l’a
confirmé récemment la PhRMA, le groupe de pression des compagnies
pharmaceutiques des États-Unis. En fait, les règles de l’OMC sont si
strictes que même les pays riches s’en méfient. Rien d’autre ne peut
expliquer la rapide volte-face du gouvernement canadien sur son
intention d’autoriser d’office la fabrication du Cipro [1]. Si les
Canadiens ont eu peur de pratiquer l’autorisation d’office parce que
cela aurait créé un précédent dans l’industrie pharmaceutique, il est
improbable que de petits pays en développement aient une chance de
pouvoir le faire. Seul le Brésil a pris l’initiative de l’autorisation
d’office, en dépit des menaces de poursuites juridiques des
États-Unis. Que les pays riches affirment ce qui était déjà écrit dans
une loi injuste ne constitue guère une victoire.

Pour les malades des pays pauvres, Noël est arrivé de bonne heure. Eh
bien, oui, ils ont reçu une gifle en pleine figure. Une fois de plus.

Rien de tout ceci ne répond à la question du pourquoi les pays en
développement ont accepté de signer la déclaration. Ces pays ne sont
pas si faciles à duper. Après tout, ils savaient que l’OMC permettait
l’autorisation d’office dans l’intérêt public. Qu’en est-il ?

Eh bien, l’une des raisons de cette signature n’est pas très neuve ;
étant donné que l’on accordait si peu, il restait beaucoup de place
pour pouvoir faire miroiter les résultats aux yeux de tous. Dans une
période où les grands joueurs de la politique internationale sont à la
recherche de bons résultats, aussi peu fournis soient-ils, cette
situation était une bonne occasion de "redonner confiance" dans le
système international. Le gouvernement indien fut capable de trompeter
sa belligérance internationale à sa population en quête de nouvelles
qui-faisaient-du-bien. Pendant ce temps, l’Union européenne et les
États-Unis purent écarter les demandes de réduction de subventions
agricoles et de réévaluer la question des mises en application de l’
ADPIC. Les riches n’ont toujours pas tenu les promesses qu’ils avaient
faites en 1994.

Un autre argument persuasif pour faire signer la déclaration est la
généreuse distribution de carottes et de bâtons aux délégués. Afin de
maintenir leur coalition contre le terrorisme, les États-Unis et leurs
alliés ont mis dans la balance, avec une vigueur inhabituelle, des
considérations externes de budgets d’assistance, de perspectives
commerciales et d’annulations de dette. Quel pays en développement,
étouffant sous une immense et illégitime dette, ne voudrait être -
comme maintenant le Pakistan - le destinataire de largesses
internationales, d’annulations de dette de la part de la Banque
mondiale et du FMI et de la compassion de CNN ?

Quel pays en développement, ne figurant pas nécessairement sur la
liste des 70 de M. Rumsfeld, ne voudrait être l’Afghanistan ? Yash
Tandon, militant expérimenté du groupe SEATINI à Harrare, déclare : "À
Seattle, ils avaient des serres. À Doha, ils avaient des chaufferies.
Les pays riches faisaient faire la queue aux pauvres, les recevaient
un par un, leur forçant la main pour obtenir des concessions par des
menaces de réduire les budgets d’assistance ou pire encore."

Les pressions sur les pays en développement, la forte position d’un
"non à un nouveau round" prise par ces mêmes pays et les pressions sur
le Nord pour qu’il en vienne à des accords de quelque sorte ont rendu
possible nombre de tours de prestidigitation diplomatique. Considérons
cet exemple : l’Union européenne et ses anciennes colonies d’Afrique,
des Caraïbes et du Pacifique (ACP) sont partenaires de l’accord de
Cotonou. Cotonou garantit un ensemble de privilèges commerciaux à
tarif préférentiel aux exportateurs vers ces pays. Comme l’a montré le
récent différend sur les bananes, ces privilèges sont difficilement
compatibles avec les clauses de l’OMC de la nation la plus favorisée.
Les pays de l’ACP avaient fortement insisté pour obtenir une
dérogation de façon à ce que ces préférences minimes soient acceptées
par l’OMC. Comme par magie, l’OMC accepta.

Les vraies raisons sont un peu moins frappantes. Il aurait été
particulièrement maladroit de refuser cette concession relativement
petite au cours d’un "round traitant du développement" ; de toute
façon, les pays de l’ACP n’ont que jusqu’à 2008 pour se conformer à l’
OMC ; il y a eu beaucoup de publicité et de pression autour de cette
question avant Doha ; et puis, l’Union européenne apparaissait
magnanime. Néanmoins, la magie fait meilleur effet. La dérogation a
été brandie comme une concertation des intérêts du Nord et du Sud. Le
gouvernement indien qui était au début le plus intransigeant et le
plus puissant des pays en développement, exigea l’inclusion d’une
réserve avant de signer la déclaration de Doha. Il voulait que le
président de la conférence, Youssef Kemal, clarifie le fait que signer
l’accord engageait "chacun" à participer à un nouveau round, ou
simplement à en parler. Voici la réponse de M. Kemal :

"Disons qu’en ce qui concerne la référence à la nécessité d’un
"consensus explicite", dans ces paragraphes, et pour qu’une décision
soit prise durant la cinquième session de la conférence ministérielle,
à mon sens, durant cette session, une décision devra vraiment être
prise selon un consensus explicite afin que puissent continuer les
négociations concernant la politique sur le commerce et l’
investissement et celles sur le commerce et la concurrence, la
transparence en matière d’acquisition par le gouvernement de matériel
militaire et la facilitation du commerce. Selon moi, cela donnerait à
chacun des membres le droit de prendre position sur les modalités qui
empêcheraient de poursuivre les négociations après la cinquième
session de la conférence ministérielle, jusqu’à ce que ce membre soit
prêt à se joindre à un consensus explicite."

Pauvre M. Kemal. Au-delà du fait qu’il est obligé de parler cet
indescriptible langage contradictoire, il apparaît clairement
contraint et forcé. Ce que vous pouvez dire avec un revolver sur la
tempe, peut souvent ne pas être retenu à votre charge dans des
circonstances normales. Et puisque le gouvernement indien demandait
cette clarification quelques minutes avant la fin de la conférence, et
étant donné que Youssef Kemal avait passé beaucoup de temps à s’
assurer que la conférence aboutirait à une déclaration quelconque, il
n’est pas extraordinairement surprenant qu’il ait donné son accord à
tout ce qu’on lui disait. Ici, le sous-entendu est tout à fait simple
 : "Eh oui, qu’importe, mais pour l’amour du ciel signez donc ce foutu
machin". Pouvons-nous nous attendre à une procédure de consensus
explicite à la prochaine session ? C’est improbable, même dans le
meilleur des cas. L’OMC est coutumière de promesses non tenues envers
le Sud. De l’ignorance des protocoles d’application à l’abandon des
"études" préliminaires avant négociations, c’est une pratique
diplomatique habituelle de jeter des miettes aux pays en développement
durant une négociation puis, à la suivante, de les retirer de la table
d’un doigt humide.

Néanmoins, la meilleure explication de pourquoi les pays en
développement acceptèrent le round est que le mystère réside dans un
malentendu. À Seattle, les gouvernements du Sud refusèrent de signer
une déclaration non parce qu’ils étaient opposés à l’attitude arrêtée
du néo-libéralisme et au parti-pris élitiste qui l’accompagne, mais
parce qu’ils avaient été grossièrement traités. Leurs délégués n’
avaient pu entrer dans les réunions et l’équipe négociatrice des
États-Unis avait lourdement insisté sur l’infériorité du Sud.
Autrement dit, la signature du programme pour le développement de Doha
n’est un mystère que si l’on pense que les gouvernements des pays en
développement viennent de prendre une position de principe contre le
néo-libéralisme. Ce n’est pas ce qu’ils ont fait. Leur refus de signer
à Seattle n’était pas dû à une indignation vis-à-vis du
néo-libéralisme mais au manque d’égards envers des élites qui y sont
accoutumées.

À Doha, au contraire, M. Zoellick s’est montré comme un négociant, un
courtier de l’accord, un marchand de consensus. Cette humilité
nouvellement acquise flatta l’élite des pays en développement. Elles
ont donc signé. Ceci ne constitue pas une surprise. Ce sont ces élites
qui exploitent et maquent la majorité des populations dans leurs pays.
Il est difficile de croire que les installer dans des hôtels cinq
étoiles pour leur faire croire qu’ils sont importants va les rendre
moins vénaux.

Soyons clair. La déclaration de Doha et la guerre contre le terrorisme
sont une seule et même man¦uvre de politique de force. Et malheur à
ceux qui élèvent la voix en signe de protestation. La violence et le
silence sont également partenaires. En vérité la "guerre contre le
terrorisme" et la "guerre à la pauvreté" ont aussi en commun les mêmes
procédés de suppression d’opposition. On a peu entendu parler, par
exemple, du fait que l’OMC a essayé d’étouffer un site web alternatif.
À la suite de pressions exercées par l’OMC, les opérateurs de Gatt.org
apprirent de leur serveur internet que le site devait être démantelé
en raison d’infractions au copyright. Utilisant un facsimilé
légèrement périmé du propre site web de l’OMC, ce site offre des liens
vers des sources alternatives d’information sur l’OMC, ainsi qu’une
diffamation modéré de Mike Moore, syndicaliste transfuge devenu
directeur général de l’OMC. Il est évident que quelqu’un à l’OMC
manque de sens de l’humour. Et désire que l’on fasse taire les voix
alternatives.

C’est un fait que le commerce de maintenant n’a que peu à voir avec le
développement comme c’était le cas du temps que la British South
Africa Company et les compagnies Dutch and British East India
étouffaient l’Afrique et l’Asie. L’OMC continue d’aller bien au-delà
de tout argument économique raisonnable sur le commerce avec ses
règlements sur la propriété intellectuelle, le travail et la
transparence "se rapportant au commerce". D’accord. Nous en avons l’
habitude. Comme John Pilger l’a fait remarquer, la guerre contre le
terrorisme n’a rien à voir avec les terroristes.

Le système de commerce international et la guerre contre le terrorisme
sont tous deux des techniques de retranchement. On nous vend la guerre
sous forme de patriotisme. On nous vend le commerce sous forme d’
efficacité. L’efficacité est le cheval de Troie des politiques
fascistes. De l’extérieur, l’idée semble assez alléchante : ayez-en
davantage pour votre argent. Après tout, telle se présente la magie du
libéralisme commercial international. Que les consommateurs engrangent
les avantages des produits bon marché venus d’ailleurs et arrêtez de
subventionner votre propre et peu rentable production. Vous pouvez
même donner aux veuves et aux orphelins l’argent des subventions ainsi
épargné.

Non que les bénéficiaires de "l’efficacité" semblent se préoccuper des
veuves ou de quelque femme que ce soit. Peut-être le plus grand crime
dans l’élan d’efficacité, comme dans celui de la "sécurité
internationale" est-il le silence vis-à-vis de la souffrance des
femmes. Dans la production du thé, du café, du cacao, des textiles,
ainsi que dans les innovations concernant les services et l’
agriculture, ce sont les personnes de couleur et en particulier toutes
les femmes qui sont les plus exploitées.

Ce n’est pas entièrement exact. Les libre-échangistes ont une ou deux
choses à dire sur les femmes. L’argument type est le suivant : "Voyons
un peu ! Ces paysannes, qui auparavant n’avaient aucun revenu, peuvent
désormais gagner de l’argent liquide, ne serait-ce que dans l’économie
souterraine ! Non seulement le commerce continue de rendre libre mais
il l’a toujours fait. Certaines femmes ont profité du commerce pendant
des siècles. Le commerce à travers les frontières de la corne de l’
Afrique, par exemple, a permis aux femmes d’y jouir d’un peu plus d’
autorité que leurs semblables ailleurs en Afrique."

Mais dans ce raisonnement il y a un tour de passe-passe, un
escamotage. Les collectivités rurales travaillant pour l’exportation
sont assurées d’une période de pertes. Les prix des denrées qu’ils
vendent ont chuté au cours des trente dernières années ; en fait, le
marché garantit que lorsque la demande s’accroît, à long terme l’offre
s’établit à des prix plus bas. Et pour fournir, il suffit de s’
endetter, d’avoir un climat tropical et une main-d’¦uvre bon marché. Y
a-t-il des candidats ?

Autrement dit, les prix des choses, de ces choses mêmes qui devaient
tirer les pauvres de la pauvreté, ces prix ont plongé. Privé de ses
droits, le rural pauvre émigre vers la ville. Et puisqu’il n’existe
guère de moyens d’y produire de la nourriture, travailler pour se
nourrir devient une nécessité. Et dans une superbe exemplarité, voici
que l’économie souterraine s’illumine devant nos yeux. Et que
maintenant les femmes sont riches d’argent liquide. Développement ?
Exactement.

L’efficacité n’est pas une valeur démocratique. (Ce n’est pas par
hasard qu’un "efficient" est un mot [anglais] du dix-neuvième siècle
qui désignait un soldat préparé au combat.) L’efficacité est une
technique du conservatisme. C’est une façon de demander comment l’on
peut tirer davantage du statu quo. Si l’état des choses était juste, l
’efficacité serait un luxe auquel on pourrait se permettre de
réfléchir. Mais il ne l’est pas. L’efficacité est une attitude
arrêtée. C’est le type d’attitude que l’on a vendu avec le slogan de
décervelage "Si nous ne faisons pas X, les terroristes auront déjà
gagné", où X représente la même chose que ce que nous faisions avant.
C’est le type de conservatisme qui dessert le Conservatisme. Il est
réactionnaire, stupide et abrutissant. Nous devons faire la même
chose, non parce que le changement doit se faire lentement, mais parce
que tout changement fera gagner les terroristes.

La guerre contre le terrorisme n’a vraiment rien à voir avec une
prévention des actes barbares qui tuent chaque jour des milliers de
personnes. Le commerce ne se fait pas pour favoriser le développement.
Ce sont deux façons de maintenir le pouvoir, de protéger le monde pour
la sécurité du capital et, en notre nom, d’inscrire ces tactiques dans
les lois de nos pays.

La relation avec le droit est importante ; les employés de l’OMC sont
en majorité avocats. "Le commerce en guise de développement" et "la
guerre en guise de paix" établissent le lien entre droit et justice.
Les lois invoquées pour sanctifier ces politiques de la force sont
généralement injustes et, pendant un certain temps, certaines
populations de couleur ont fait l’expérience d’un exemple de ce type
de justice. Après tout, l’apartheid avait des justifications légales.
Elles étaient écrites sur le corps des personnes tout comme elles l’
étaient dans les textes. La loi est l’arme du fort plus qu’elle n’est
celle du faible.

Parfois, néanmoins, le papier peut devenir dérangeant même pour les
plus puissants. L’autorité légale peut se transformer en contrariété
légale pour le riche tout autant que pour le pauvre. La solution ? N’
en tenir aucun compte. C’est ce qu’on fait les États-Unis avec leur
propre constitution et leurs engagements commerciaux durant la
dernière décennie. La constitution a finalement opéré sa transition du
parchemin au papier hygiénique. La mise sens dessus dessous par John
Ashcroft des relations confidentielles entre client et avocat, lui a
permis de s’immiscer dans leurs entretiens sans en parler à qui que ce
soit, violant ainsi les quatrième et sixième amendements de la
constitution.

Ne permettons à personne de dire que tout ce qu’il faut pour venger
ces outrages est un "débat ouvert et démocratique". Il n’existe rien
de tel. Le foyer auto-proclamé de la démocratie est dirigé selon le
principe du vote au dollar. Néanmoins, une telle politique dépend de
notre assentiment. Quand nous refusons d’y consentir, nous récupérons
l’autorité qui nous appartient en toute justice. Il importe de se
souvenir que la bataille contre la commercialisation de la médecine a
été gagnée non pas à Doha mais grâce à une mobilisation
internationale, une pédagogie et des manifestations sur une grande
échelle. La déclaration sur la santé publique n’était prévisible qu’
après un grand effort et un travail difficile par des groupes tels que
Treatment Action Campaign et ActUp ! à Philadelphie, à Paris et à New
York. La victoire vaut bien la lutte mais tout est loin d’être
terminé. Après tout, les horreurs du "commerce international en guise
de développement" demeurent encore. Nous ne devons pas oublier que
nous n’avons gagné que ce qui nous avait été pris par l’OMC pour
commencer. Et quand nous repousserons l’État policier jusqu’au
États-Unis et ailleurs, nous ne ferons que récupérer la liberté qui
nous avait été volée.

C’est l’heure de prendre une bonne dose de pessimisme pour l’
intellect. Des moments difficiles nous attendent. Dans bien des pays
du monde, un article comme celui-ci pourrait être considéré comme une
incitation au crime. On peut fabriquer des bombes avec du papier.
Comme les Gandhistes parmi nous le savent, on peut également faire une
arme de la vérité. Pour mettre à jour la pensée d’Orwell, disons que
la vérité est maintenant un acte de terrorisme. En conséquence, si
nous ne devenons pas des guérilleros armés de vérité, satyagrahi ?
Alors, les vrais terroristes ont déjà gagné.


Notes

[1Cipro (Hydrochloride de ciproflaxine = Ciflox en France) est un
antibiotique breveté par Bayer qui traite les infections bactériennes
et peut être utilisé dans les cas d’anthrax par inhalation. En octobre
2001, le ministère canadien de la Santé publique, craignant une
épidémie déclenchée par un acte terroriste, décidait d’ignorer les
droits de Bayer et de faire fabriquer le médicament par une entreprise
pharmaceutique du pays, étant donné le coût exorbitant du produit
breveté si l’on devait l’utiliser sur une large échelle. Bayer
répondit à la menace en faisant don au Canada d’une vaste quantité de
Cipro et en promettant davantage en cas d’urgence. En échange, le
gouvernement canadien promit de n’acheter le médicament que chez Bayer
pendant toute la durée de validité du brevet. (Source : The Lancet,
vol. 358, no 9293, p. 1563, 10 novembre 2001) [N.d.T.]


 
P.S.

Raj Patel est co-rédacteur en chef de The Voice of the Turtle.

 
 
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