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La condition inhumaine

Quand la nature se manifeste avec la force qu’on lui connaît, l’humanité se tait, contemple sa tragédie, mesure sa fragilité, pleure son sang, retrousse ses manches, enterre ses morts, ravale son fiel, déborde de compassion, redevient humaine pour un temps, pour une pause, histoire de mesurer sa communauté de destin, de contempler l’inanité de sa suffisance.

Quand les éléments se déchainent, que la terre étire ses entrailles, que les mers vrombissent de leur sourdes colères. Quand du ciel tombent des trombes donnant à ce brouhaha planétaire un air de requiem universel, il n’y a plus d’américains suffisants, d’européens égoistes, de sionistes spoliateurs, d’arabes cupides, d’asiatiques hypocrites, de noirs flemmards ou de tziganes roublards. Il n’y a que l’homme qui reconnaît en l’autre son semblable, une insignifiance cosmique qui se saisit soudain de sa propre condition lorsque dame nature se rappelle à son amnésique mémoire.

Alors, le ballet de la solidarité internationale commence, se déploie dans une frénésie toujours surprenante. Le loup d’hier venant à la rescousse de l’agneau d’aujourd’hui qui sera, n’en doutons point, le loup de demain. Les médicaments qui par temps normal ne sont mêmes pas accessibles aux citoyens ordinaires des pays donateurs deviennent disponibles et en quantité pour des populations étrangères. Le privilège de l’exsangue ! Les produits alimentaires confinés jusque là dans les grands entrepôts de l’Union Européenne, en attendant qu’ils pourrissent pour empêcher les cours de baisser, remplissent les ventres des avions conteneurs qui, une fois n’est pas coutume, ne transportent pas des bombes incendiaires ou à fragmentation mais de quoi nourrir des bouches hébétées qui ont déjà le goût fétide de la mort annoncée. Pour une fois, les dons en argent ne sont pas faits pour supporter des armées d’occupation féroces qui sèment désordre et désolation mais pour soulager d’indicibles douleurs.
Dieu que la psychologie de l’homme est complexe ! J’entends encore quelques salonards en mal de discours métaphysiques renchérir sur cette supposée ambivalence de l’homme qui aurait en lui une part de divin et une part de diable. On croirait entendre Bush parler du bien et du mal en s’octroyant 100% du bien, laissant les 100% du mal aux autres, c’est à dire à tous ceux qui ne lui ressemblent pas.

Gageons que Demain, lorsque la vie reprendra ses droits à Sumatra, au Sri Lanka, en Thailande, et partout ailleurs où le Tsunamis a laissé son empreinte indélibile pour les générations à venir. Lorsque la nature se sera retirée pour un repos que l’on souhaite le plus long possible, l’homme retrouvera sa cupidité légendaire, sa soif de pouvoir, son désir animal de domination, son mépris de l’autre, sa suffisance mesquine. Le tourisme sexuel reprendra de plus belle en Thailande. Au Sri Lanka et à Kalalampur, les multinationales feront encore travailler des enfants de 6 ans pour 3 cents de l’heure pour que le bourgeois parisien, londonien, saoudien ou new yorkais puisse goûter au confort qui frise l’absence de goût pour ne pas dire de moralité. Bush l’illuminé renforcera sa croisade en Irak. Sharon l’enragé redoublera de férocité contre les populations de Gaza. Abbas ou pas Abbas, le futur de la palestine se conjuguera à l’imparfait. Poutine détruira une énième fois la Tchétchénie. Le Congo finira son œuvre iconoclaste. Le Darfour sera revisité par ses vieux démons. Ben Laden fera parler ses bombes comme jamais auparavant. La couche d’Ozone sera encore plus mince et la terre et le ciel encore plus menaçants. L’homme dans son infinie “barbarité” fera plus de dommages que le Tsunamis mais personne n’y trouvera à redire. Ceci est un pacte non écrit mais inscrit en filigrane dans le code génétique de l’homo Sapiens : lorsque l’homme affronte son semblable, c’est la nature qui doit regarder le spectacle de l’horreur et comme chacun sait, la nature ne sait pas faire de dons spontannés. Quand c’est la nature qui se venge de l’homme, alors il faudra aider l’homme à rester vivant pour pouvoir le manger demain !
Non et trois fois Non ! L’homme n’est qu’homme pour l’homme !

Larbi Chelabi


 
P.S.

Illustration : Fayolle

 
 
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1 commentaire
  • > La condition inhumaine 10 janvier 2005 16:17, par Mehr Licht.

    Bonjour Momo,

    Quel magnifique texte ! Rien d’autre à dire, sinon : Écrivez en d’autres.

    Cordialement,

    Mehr Licht

 
 
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