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Ce que j’ai appris sur la crise économique depuis le FMI

Les réunions du FMI, où que je voulus qu’elles se produisent, continuèrent de rassembler des milliers de manifestants qui protestèrent contre la politique de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Ils dirent que le Fond Monétaire International (FMI) est arrogant. Qu’il n’écoute réellement pas les pays en développement qu’il veut supposément aider. Ils dirent que le FMI agit de façon confidentielle et qu’il se garde de la reddition de comptes démocratique. Ils dirent que les "remèdes" économiques du FMI.
Joseph Stiglitz [1]

Et ils ont raison. Je fus l’économiste principal de la Banque Mondiale (BM) à partir de 1996 jusqu’au mois de novembre 2000, pendant la plus grande crise économique globale depuis un demi-siècle. Je pus voir comment le FMI, en tandem avec le Département du Trésor des États-Unis, a répondu à cette crise. Et je restai horrifié.

La crise économique globale commença en Thaïlande le 2 juillet 1997. Les pays de l’Asie Orientale venaient de vivre trois décades étonnantes : les revenus avaient augmenté, la santé s’était améliorée et la pauvreté s’était vue réduite de façon impressionnante. Non seulement l’alphabétisation était alors universelle, mais dans les épreuves internationales de sciences et de mathématiques, beaucoup de ces pays présentèrent de meilleurs résultats que les États-Unis. Certains d’entre eux n’avaient eu aucune année de récession en trois décades.

Mais les semences du désastre avaient été plantées. Au début des années 90, les pays d’Asie Orientale avaient libéralisé leurs marchés financiers et leurs marchés de capitaux. Non parce qu’ils avaient besoin d’attirer plus de fonds (le taux d’épargne oscillait aux alentours de 30% ou plus), mais à cause des pressions internationales, certaines venant du Département du Trésor. Ces échanges provoquèrent une inondation de capitaux à courts termes, c’est-à-dire, la sorte de capital qui cherche le maximum de retour le lendemain, à la semaine ou le mois suivant, très différent de l’investissement à long terme dans des branches telle que la manufacturière. En Thaïlande, ce capital de court terme a contribué à produire un insoutenable essor de la propriété foncière. Et, comme tous les gens à travers le monde (incluant les nord-américains) ont appris douloureusement, chaque bulle de la propriété foncière, tôt ou tard, éclate, souvent avec des conséquences catastrophiques.

Aussi subitement qu’il était entré, le capital sortit. Lorsque tout le monde essaie de retirer son argent en même temps, il arrive un problème économique. Un problème économique de grande dimension. Le dernier ensemble de crises économiques était arrivé en Amérique Latine pendant la décennie 80, lorsque les déficits publics grossis et les politiques monétaires relâchées conduisirent à une inflation galopante. Là, le FMI avait imposé correctement l’austérité fiscale (budgets équilibrés) et des mesures monétaires plus rigoureuses, exigeant que les gouvernements appliquent ces politiques comme condition préalable à l’obtention de l’aide. De sorte que, en 1997, le FMI imposa les mêmes exigences à la Thaïlande. L’austérité, exprimèrent les leaders du Fond, restaurerait la confiance dans l’économie thaïlandaise. Et lorsque la crise s’étendit à d’autres nations de l’Asie Orientale, et précisément lorsque l’évidence de l’échec de la politique augmentait, le FMI, à grand-peine, vacilla en donnant la même médecine à chaque nation défaillante qui apparaissait sur son seuil.

Je pense que cela fut une erreur. Premièrement, à la différence des nations latino-américaines, les pays d’Asie Orientale alors manipulaient des excédents budgétaires. En Thaïlande, le gouvernement opérait avec des excédents si gros qu’en réalité il était en train de priver l’économie des si nécessaires investissements en éducation et en infrastructures, les deux essentiels pour la croissance économique. Et aussi, les nations d’Asie Orientale tenaient maintenant rigides les politiques monétaires : l’inflation était basse et continuait sa descente. (En Corée du Sud, par exemple, l’inflation se maintenait à un très respectable 4%). Le problème n’était pas celui d’un gouvernement imprudent, comme en Amérique Latine ; le problème se situait dans un secteur privé imprudent : tous ces banquiers et prêteurs, par exemple, qui avaient parié sur la bulle de la propriété foncière.

En de telles circonstances, je craignais que les mesures d’austérité ne ravivent pas les économies de l’Asie Orientale, mais qu’elles les plongent dans la récession ou même dans la dépression générale. Les taux élevés d’intérêts pouvaient anéantir les entreprises hautement endettées, occasionnant plus de banqueroutes et d’insolvabilités. La réduction de la dépense gouvernementale seule contracterait encore plus l’économie.

Pour cette raison, je plaidai pour un changement de politique. Je parlai avec Stanley Fisher, un distingué ex-professeur d’économie de l’Institut de Technologie du Massachusetts (MIT) et ex-économiste principal de la Banque Mondiale, lequel en était arrivé à être sous-directeur administratif du FMI. Je me réunis avec des collègues économistes de la Banque Mondiale qui pouvaient avoir des contacts ou de l’influence à l’intérieur du FMI, les priant instamment de faire tout ce qu’ils pourraient afin que la bureaucratie de cette institution agisse.

Convaincre les gens de la Banque Mondiale de mes analyses s’est avéré facile ; changer les mentalités au FMI fut virtuellement impossible. Lorsque je conversai avec d’importants fonctionnaires du FMI expliquant, par exemple, comment les taux élevés d’intérêts pouvaient augmenter les banqueroutes, avec quoi il serait encore plus ardu de restaurer la confiance dans les économies des pays de l’Asie Orientale, au début, ils rechignèrent à faire quelque chose. Par la suite, après avoir échoué à faire ressortir une argumentation réelle à l’encontre, ils recoururent à une autre réponse : Dieu veuille que je comprenne : la pression provenait de la junte de directeurs exécutifs du FMI, l’organisme désigné par les ministres des finances des pays industriels développés qui approuvent tous les prêts du Fond. L’important de ce qu’ils disaient était clair. La junte était portée à être plus sévère, pendant que ces gens personnifiaient, en réalité, une influence modératrice. Mes amis, qui étaient directeurs exécutifs, exprimèrent que ceux qui étaient sous pression étaient eux-mêmes. L’affaire était affolante, non simplement parce que l’inertie du FMI était si difficile à vaincre, mais parce que, comme tout arrivait par les coulisses, il était impossible de savoir qui était le véritable obstacle afin de pouvoir changer les choses. Était-ce le personnel qui contraignait les directeurs exécutifs, ou était-ce les directeurs exécutifs qui contraignaient le personnel ? En toute conscience, je ne le sais pas encore.

Évidemment, tous au FMI m’assurèrent qu’ils seraient flexibles : si leurs politiques s’avéraient trop restrictives, forçant les économies asiatiques à entrer dans une récession plus profonde que celle nécessaire, alors ils y reviendraient. Écouter cela me produisit un frisson. Une des premières leçons que les économistes enseignent à leurs étudiants universitaires est l’importance des intervalles : un changement dans la politique monétaire (élevant ou abaissant le taux d’intérêt), on laisse passer entre 12 et 18 mois afin que les pleins effets se produisent. Lorsque je travaillais à la Maison Blanche comme Président du Conseil des Assesseurs Économiques, nous centrions toute notre énergie à faire des pronostiques où l’économie appartient au futur, ainsi nous pouvions savoir quelles politiques recommander pour aujourd’hui. Jouer à ignorer ce qui se passera dans le futur était le comble de la folie. Et, cependant, c’était précisément ce que les fonctionnaires du FMI se proposaient de faire.

Je ne devrais pas avoir été aussi surpris. Il plaisait au FMI de s’occuper de ses affaires sans étrangers qui posent trop de questions. En théorie, le Fond appuie les institutions démocratiques chez les nations qui s’en occupent. Dans la pratique, il mine le processus démocratique moyennant l’imposition de politiques. Officiellement, bien sûr, le FMI ‘’ n’impose ‘’ rien. Seulement, il ‘’ négocie ‘’ les conditions afin de recevoir de l’aide. Mais tout le pouvoir dans les négociations est d’un côté : celui du FMI ; en cela, rarement, il concède suffisamment de temps pour obtenir un ample consensus ou même pour des consultations étendues avec les Parlementaires ou la société civile. Souvent, le FMI simule une totale transparence et négocie des pactes secrets.

Lorsque le FMI décide d’aider un pays, il dépêche une ‘’ mission ‘’ d’économistes. Ces derniers, fréquemment, manquent d’expérience suffisante dans ce pays. Le plus probable est qu’ils aient une connaissance de première main plus sur ses hôtels cinq étoiles que sur les gens qui parsèment ses zones rurales. Ils travaillent fort, absorbés dans les chiffres jusqu’à tard dans la nuit. Mais leur tâche est impossible. Dans une période de quelques jours, ou tout au plus quelques semaines, ils sont chargés de développer un programme cohérent qui reflète les nécessités du pays. Reste à dire que remâcher des chiffres procure rarement la compréhension qui détermine la stratégie de développement pour toute une nation. Encore pire, la remâche des chiffres n’est pas toujours bonne. Les modèles mathématiques que le FMI utilise sont défectueux ou vieillots. Les critiques accusent l’institution d’envisager l’économie comme s’il s’agissait d’un moule pour faire des gâteaux et ils ont raison. Il s’est su que des équipes de travail pour un pays ont rédigé des brouillons de renseignements sur un pays avant de le visiter. J’ai entendu l’histoire d’un malheureux incident arrivé lorsque les membres d’une équipe copièrent de longs paragraphes d’un rapport correspondant à un pays et l’appliquèrent en sa totalité à un autre.

Ils auraient atteint leur dessein si la fonction ‘’ chercher et remplacer ‘’ de leur processeur de mots n’avait pas présenté de failles, laissant le nom du premier pays à certains endroits. On aura tout vu ! Il n’est pas juste de dire que les citoyens des nations en développement ne comptent pas pour les économistes du FMI. Mais les hommes plus âgés qui forment le personnel du Fond, et ceux qui sont prédominament des vieux hommes, agissent comme s’ils portaient sur leurs épaules la charge que Rudyard Kipling a décrit comme étant la charge de l’homme blanc.

Les experts du FMI croient être plus brillants, plus éduqués et moins motivés politiquement que les économistes des pays qu’ils visitent. De fait, les leaders économiques de ces pays sont suffisamment bons, dans plusieurs cas plus brillants ou mieux éduqués que le personnel du FMI, dans lequel fréquemment il intègre des étudiants de troisième niveau des universités les mieux qualifiées. (Croyez-moi : j’ai enseigné à l’Université d’Oxford, au MIT, à l’Université Stanford, à l’Université Yale et à l’Université Princeton, et presque jamais le FMI n’a eu du succès à recruter les meilleurs étudiants. L’été dernier, j’ai donné un séminaire en Chine sur la politique de concurrence en télécommunications. Pour le moins, trois des économistes chinois présents dans l’auditoire posèrent des questions très complexes, comme les eussent posées les meilleurs esprits d’Occident.

Avec le temps, ma frustration crût. (Quelqu’un pourrait avoir pensé que maintenant que la Banque Mondiale contribuait littéralement par des milliers de millions de dollars aux paquets de sauvetage, sa voix serait écoutée. Mais elle fut ignorée presque aussi résolument que celles des gens des pays affectés). Le FMI soutint que tout ce qu’il demandait aux pays d’Asie Orientale était qu’ils équilibrent leurs budgets pendant la récession. Tout ? L’administration Clinton n’avait-elle pas eu à livrer une grande bataille au Congrès afin d’éviter une réforme de l’équilibre budgétaire ? Et ne fut-ce point l’argument clé de cette administration qui, face à la récession, prônait que des dépenses déficitaires seraient nécessaires ? Cela est ce que moi et la majorité des autres économistes nous sommes venus enseigner à nos gradués pendant 60 ans. En toute franchise, un étudiant qui eut donné la réponse du FMI à la question : ‘’ Quelle doit être la position fiscale de la Thaïlande afin d’affronter une chute économique ? ‘’, aurait été blâmé avec un zéro.

Lorsque la crise s’étendit à l’Indonésie, cela me préoccupa encore davantage. Une nouvelle investigation de la Banque Mondiale montrait que la récession dans un pays aussi ethniquement divisé pourrait déchaîner toutes sortes de désordres sociaux et politiques. De telle sorte qu’à la fin de 1997, dans une réunion de ministres des finances et de directeurs de banques tenue à Kuala Lumpur, je fis une déclaration que j’avais préparée soigneusement et qui fut révisée par la Banque Mondiale, dans laquelle je suggérais qu’un programme monétaire et fiscal excessivement contractioniste pourrait conduire à la perturbation politique et sociale en Indonésie. Une fois de plus, le FMI garda sa position. Le directeur administratif du Fond, Michel Camdessus, répéta là ce qu’il avait dit en public : que l’Asie Orientale simplement n’avait qu’à serrer les dents comme l’avait fait le Mexique. Il poursuivit son intervention notant que malgré la souffrance pendant un court délai, le Mexique s’en était sortit fortifié de cette expérience.

Mais cela était une analogie absurde. Le Mexique n’avait pas récupéré dû au fait que le FMI l’avait forcé à fortifier son faible système financier, lequel demeurait faible des années à la suite de la crise.

Il récupéra en raison d’une grande vague d’exportations aux États- Unis, laquelle se produisit grâce à l’essor économique nord-américain et à l’essence. En contraste, le principal associé commercial de l’Indonésie était le Japon qui, à ce moment là, était, et demeure encore, engorgé dans la stagnation. De plus, l’Indonésie était politiquement et socialement beaucoup plus explosive que le Mexique, avec une histoire très enracinée dans les dissensions ethniques. Une renaissance de dissensions causerait la fuite massive de capitaux (facilitée par le relâchement des restrictions aux flux monétaires encouragé par le FMI). Mais aucun de ces arguments importèrent. Le FMI fit pression exigeant des restrictions dans les dépenses du gouvernement. En conséquence, les subventions afin de satisfaire aux nécessités de base comme celles des aliments et des combustibles furent éliminées au moment précis où les politiques contractionistes faisaient que ces subventions auraient été plus nécessaires que jamais.

En janvier 1998, les choses avaient pris une tournure si mauvaise que le vice-président de la Banque Mondiale pour l’Asie Orientale, Jean-Michel Severino, invoqua les redoutables voyelles ‘’ r ‘’ (récession) et ‘’ d ‘’ (dépression) pour décrire la calamiteuse économie en Asie. Lawrence Summers, alors sous-secrétaire du Trésor des États-Unis, se lança en arrêt contre Severino l’accusant de faire paraître les choses pires qu’elles ne l’étaient en réalité. Mais, quelle autre façon avait-il pour décrire ce qui était en train de se passer ? La production dans certains de ces pays affectés tomba de 16% ou plus. La moitié des commerces d’Indonésie étaient implicitement en banqueroute, ou près de l’être, et comme résultat, le pays ne put même pas profiter des opportunités d’exportations que lui offrait le type d’échange plus bas. Dans des pays qui, par essence, manquaient de sécurité sociale, le chômage s’éleva, augmenta jusqu’à dix fois, et les salaires réels s’écroulèrent. Le FMI non seulement n’arrivait pas à restaurer la confiance dans l’économie de l’Asie Orientale, mais il était en train de miner le tissu social de la région. Et alors, pendant le printemps et l’été 1998, la crise se répandit plus loin que l’Asie Orientale jusqu’au pays le plus explosif de tous : la Russie.

Le désastre en Russie partageait des caractéristiques clés avec le désastre en Asie Orientale, sans que fut moindre le rôle que jouèrent les politiques du FMI et du Trésor des États-Unis à les instiguer. Cependant, en Russie, l’instigation commença beaucoup plus tôt. A la suite de la chute du mur de Berlin, deux écoles de pensée avaient surgit en rapport avec la transition à une économie de marché en Russie. L’une d’entre-elles, celle à laquelle j’appartenais, était formée d’un mélange d’experts tels Kenneth Arrow et d’autres. Ce groupe mettait l’emphase sur l’importance de l’infrastructure institutionnelle de l’économie de marché, à partir des structures légales qui rendent inévitable l’accomplissement des contrats, jusqu’aux structures réglementaires qui font fonctionner le système financier. Arrow et moi faisions partie d’un groupe de l’Académie Nationale des Sciences qui, dix années auparavant, avait discuté avec les chinois leur stratégie pour la transition. Nous avons mis l’emphase sur l’importance d’encourager la compétence plus que de se limiter à la simple privatisation d’entreprises de propriété étatique, et nous avons appuyé une transition plus graduelle vers une économie de marché (quoique nous étions d’accord en ce que pour combattre une hyper inflation, nous pouvions être occasionnellement obligés à de fortes mesures).

Le second groupe était intégré dans sa majeure partie par des macro-économistes, dont la foi dans le marché n’était pas mise en doute par l’appréciation des subtilités de leurs bases, c’est-à-dire, les conditions que requiert le marché afin de fonctionner effectivement. Ces économistes se caractérisaient par leur peu de connaissance de l’histoire ou des singularités de l’économie russe, et croyaient n’avoir besoin de personne. La grandeur, et la faiblesse fondamentale des doctrines économiques sur lesquelles ils s’appuyaient, résidaient en ce que les doctrines sont, ou on suppose qu’elles doivent être, universelles. Les institutions, l’histoire, ou même, la distribution des revenus, ne leurs importaient tout simplement pas. De bons économistes sont ceux qui connaissent les vérités universelles et qui peuvent voir au-delà de la masse des faits et des détails qui obscurcissent ces vérités. Et la vérité universelle est que la thérapie de choc fonctionne pour des pays en transition vers l’économie de marché. Vérité qui s’amplifie avec cette idée : plus fort est la médecine (et plus douloureuse la réaction), plus rapide sera la récupération. De cette façon allaient les arguments.

Pour l’infortune de la Russie, la seconde école gagna la discussion au Département du Trésor des États-Unis et au FMI. Ou, pour être plus précis, tant les uns comme les autres rendirent compte qu’il n’y avait pas eu de débat ouvert, et alors, continuèrent aveuglément sur la seconde voie. Ceux qui s’opposaient à cette voie d’action ne furent pas consultés ou ne le furent pas longtemps. Au Conseil des Assesseurs Économiques, par exemple, il y avait un brillant économiste, Peter Orszag, lequel avait servi comme proche conseiller du gouvernement russe et avait travaillé avec beaucoup de jeunes économistes qui, avec le temps, assumèrent des positions d’influence là-bas. Il était précisément le type de personne dont l’expérience pratique aurait été nécessaire au Trésor et au FMI. Nonobstant, peut-être parce qu’il en connaissait trop, ils ne le consultèrent jamais.

Tous nous savons ce qui est arrivé par la suite. Aux élections de décembre 1993, les électeurs russes infligèrent aux réformistes une grande défaite, de laquelle, réellement, ils sont encore à récupérer. Strove Talbott, chargé alors des aspects non économiques de la politique en Russie, admit que ce pays avait expérimenté un ‘’ choc excessif et très peu de thérapie ‘’. Et tout ce choc n’avait pas porté la Russie à aucune véritable économie de marché. La rapide privatisation pressionnée à Moscou par le FMI et le Département du Trésor avait permit qu’un petit groupe d’oligarchies prennent le contrôle des actifs de l’État. Le FMI et le Trésor avaient modifié les stimulants économiques en Russie, ce qui devait être, mais le fut de manière erronée. A ne pas prêter une attention suffisante à l’infrastructure institutionnelle qui permettrait la floraison d’une économie de marché, et à faciliter le flux des capitaux vers l’intérieur et l’extérieur de la Russie, le FMI et le Trésor avaient assis les bases pour le pillage par les oligarchies. Pendant que le gouvernement manquait d’argent afin de payer les retraités, les oligarchies envoyaient dans des comptes bancaires de Chypre et de Suisse l’argent obtenu du butin des actifs et de la vente des précieuses ressources nationales du pays.

Les États-Unis furent impliqués dans ces abominables événements. Au milieu de l’année 1998, Summers, à la veille d’être nommé successeur de Robert Rubin comme secrétaire du Trésor, transforma réellement sa présence, jointe à Anatoly Chubais, en une exhibition publique, ce dernier étant l’architecte principal des privatisations en Russie. Par de tels actes, les États-Unis paraissaient faire partie des mêmes forces qui appauvrissaient le peuple russe. Rien d’étonnant que l’anti-américanisme se propage rapidement.

Au début, nonobstant l’admission de Talbott, les véritables croyants à l’intérieur du Trésor et du FMI continuaient d’insister en ce que le problème n’était pas trop thérapeutique, mais que le choc était trop peu. Par contre, au milieu de la décade 90, l’économie russe continuait de s’effondrer. La production avait chuté de moitié. Pendant que seulement 2% de la population avait vécu dans la pauvreté, même à la fin de la déprimante période soviétique, la ‘’ réforme ‘’ vit les indices de pauvreté s’élever à presque 50%, avec plus de la moitié des enfants vivant sous le seuil de pauvreté.

C’est récemment que le FMI et le Département du Trésor ont reconnu que la thérapie fut sous-estimée, quoique maintenant, ils insistent en ce que toujours ils l’avaient soutenue.

Aujourd’hui, la Russie poursuit en état de désespoir. Les hauts prix du pétrole, et la longue résistance à la dépréciation du rouble, ont aidé à recouvrer un certain terrain. Mais les niveaux de vie demeurent très au-dessous de ce qu’ils étaient au début de la transition. La nation vit assiégée par l’énorme inégalité, et la majorité des russes, amers par cette expérience, ont perdu confiance dans le libre marché. Une chute significative des prix du pétrole renverserait presqu’à coup sûr les modestes progrès qu’ils ont obtenu.

L’Asie Orientale se trouve en meilleure position, quoiqu’elle lutte encore aussi. Près de 40% des prêts à la Thaïlande ne se récupèrent pas encore ; l’Indonésie demeure engorgée profondément dans la récession. Les taux de chômage continuent d’être plus hauts qu’ils ne l’étaient avant la crise, même dans les pays d’Asie Orientale qui eurent plus de chômage, comme dans le cas de la Corée. Les partisans du FMI suggérèrent que la fin de la récession était une preuve de l’efficacité des politiques de cette agence. Absurde. Toute récession se termine finalement. Tout ce que le FMI fit porta à ce que les récessions en Asie Orientale soient plus profondes, plus longues et plus sévères. En réalité, la Thaïlande, qui suivit les prescriptions du FMI plus strictement, eut un dégagement pire que celui de la Malaisie et de la Corée du Sud qui continuèrent leurs politiques plus indépendamment.

Ils m’ont demandé souvent comment des gens sagaces, même brillants, purent avoir élaboré de si mauvaises politiques. Une raison est que ces gens ne pratiquaient pas un science économique juste. D’une fois à l’autre, je demeurais consterné de voir combien démodés et combien discordants avec la réalité étaient les modèles utilisés par les économistes de Washington. Par exemple, des phénomènes économiques tels que la banqueroute et la peur de l’insolvabilité étaient au centre de la crise en Asie Orientale. Mais les modèles macro-économiques utilisés afin d’analyser ces crises n’étaient pas enracinés typiquement en micro fondements, de telle sorte que ces modèles ne prenaient pas en compte les banqueroutes.

Mais la mauvaise économie n’était qu’un symptôme du problème de fond : le sceau du secret. Les personnes avisées sont plus enclines à faire des choses stupides lorsqu’elles s’isolent de la critique et des conseils qui leurs arrivent de l’extérieur. S’il y a quelque chose que j’ai appris lorsque j’étais au gouvernement, c’est que l’ouverture est plus essentielle dans ces environnements où la compétence paraît être le plus important. Si le FMI et le Département du Trésor avaient accueilli un meilleur examen, sa nécessité se serait montrée plus évidente, beaucoup plus avant. Les critiques de droite, tels Martin Feldstein et George Schultz, respectivement président du Conseil des Assesseurs Économiques et secrétaire d’État de Reagan, s’unirent à Jeff Sachs, à Paul Krigman et à moi pour condamner ces politiques. Mais, avec le FMI insistant en ce que ses politiques se situaient au-delà des reproches, et sans aucune structure institutionnelle qui les oblige à prêter attention, nos critiques étaient de peu d’utilité. Les critiques les plus timorées, même internes, particulièrement celles sous responsabilité démocratique directe, furent maintenues dans la pénombre. Le Département du Trésor est si arrogant par rapport à ses analyses et prescriptions économiques que fréquemment il maintient un contrôle strict, trop strict, même sur ce que le président voit.

La discussion ouverte aurait susciter de profondes questions, dont celles auxquelles encore on ne prête que peu d’attention dans la presse étasunienne :

- Dans quelle mesure le FMI et le Département du Trésor défendent des politiques qui ont contribué réellement à l’importante volatilité économique globale ? (Le Trésor impulsa la libéralisation en Corée en 1993 faisant sortir l’opposition du Conseil des Assesseurs Économiques. Le Conseil gagna la bataille interne à la Maison Blanche, mais la Corée et le monde payèrent un haut prix).

- Est-ce que certaines des dures critiques du FMI en Asie Orientale furent faites dans l’intention de distraire l’attention sur la culpabilité propre de l’agence ? Ce qui est important : est-ce que les États-Unis, et le FMI, impulsèrent ces politiques parce que nous, ou eux, avions cru qu’elles aideraient l’Asie Orientale, ou parce que nous avons cru qu’elles porteraient bénéfice aux intérêts financiers des États-Unis et au monde industriel développé ? Et,

- Si nous avons cru que nos politiques aideraient l’Asie Orientale, où en était la preuve ? Comme participant à ces discussions je tâchai de me procurer la preuve. Il n’y en avait aucune.

Depuis la fin de la Guerre Froide, un immense pouvoir a été déposé sur des gens chargés de porter l’évangile du marché aux plus lointains coins du globe. Ces économistes, bureaucrates et fonctionnaires, agissent au nom des États-Unis et des autres pays industriels avancés, et cependant ils parlent un langage que peu de citoyens communs comprennent, et que peu de ceux qui tracent la politique s’efforcent de traduire. La politique économique est peut-être aujourd’hui la partie la plus importante de l’interaction des États-Unis avec le reste du monde. Et, malgré tout, la culture de la politique économique internationale qui existe dans la démocratie la plus puissante du monde n’est pas démocratique.

C’est ce qu’essaieront de dire les manifestants qui crieront des dehors des enceintes du FMI. Bien sûr, les rues ne sont pas les meilleurs endroits pour discuter ces questions hautement complexes. Certains des protestants ne sont plus intéressés par la discussion ouverte que ne le sont les fonctionnaires du FMI . Ni tout ce que les manifestants diront sera correct. Mais si les gens à qui nous confions le maniement de l’économie globale, le FMI et le Département du Trésor, ne commencent pas un dialogue et ne prennent pas les critiques au sérieux, les choses continueront d’aller très, mais très mal. Moi, maintenant, j’ai vu ce qui arrive.

Traduit de l’espagnol par : Pierre Trottier, janvier 2005
Trois-Rivières, Québec, Canada
Source : usarios.lycos.es


Notes

[1Joseph Stiglitz est professeurs de Sciences Économiques à l’Université Stanford et académicien au Brookings Institute. De 1997 à 2000, il fut économiste principal et vice-président de la Banque Mondiale. Aussi, il se libéra comme président du Conseil des Assesseurs Économiques de 1993 à 1997. L’article fut publié en anglais sous le titre ‘’ The insider ‘’ dans le journal The New Republic, 17 avril 2000.


 
P.S.

Note :
En janvier 1998, Stiglitz déjà avait critiqué le Consensus de Washington, le qualifiant de ‘’ désorienteur ‘’et de ‘’ fréquemment désastreux ‘’. Parallèlement, à cette même conférence qu’il donna à Helsinki, il affirma que la croissance économique rapide du sud-est asiatique était due, en bonne mesure, à l’interventionnisme étatique, et que, au contraire, la crise régionale de 1997 fut précipitée par la décision des interventionnistes privés lesquels, cependant, rejetèrent l’eau sale sur l’État et continuèrent de promouvoir une plus grande libéralisation. Il argumenta aussi qu’une inflation modérée est inoffensive, que les déficits budgétaires ne sont pas nécessairement préjudiciables, que la privatisation n’est pas une panacée, et que la dérégularisation domestique et les marchés financiers internationaux peuvent occasionner de graves préjudices. En d’autres occasions, il soutint que les travailleurs et les petits entrepreneurs continuaient d’être lésés à ne pas être adéquatement représentés dans le processus de prise de décisions. Et que restreindre la liberté des mouvements globaux de capitaux pouvait faire que le monde soit moins porté aux crises.

Tout cela occasionna que le Président de la Banque Mondiale, James Wolfensohn, lui ‘’ tira les oreilles ‘’, et que Lawrence Summers, le secrétaire de la Hacienda de Clinton, fit savoir à Wolfensohn que s’il voulait un autre mandat comme Président de la Banque Mondiale, Stiglitz devait partir. Alors, en novembre 1999, on annonça sa ‘’ démission ‘’. Nonobstant, il fut maintenu comme consultant pour la Banque Mondiale jusqu’à ce qu’il écrivit l’article ci-haut traduit, après quoi il fut totalement écarté de l’institution en mai 2000.

Summers, qui purgea Stiglitz et Ravi Kanbur ( lequel rédigea le brouillon initial du Rapport de la Banque Mondiale pour l’année 2000, qui, en quelque mesure, s’écartait de la ligne traditionnelle défendue par la Banque Mondiale, à qui l’on demanda de changer, et devant quoi il démissionna ), aussi avait occupé la charge d’économiste en chef de la Banque Mondiale entre 1991 et 1993, où il aurait écrit des mémorandums suggérant que l’Afrique était ‘’ vastement sous-polluée et que la logique économique de jeter une charge de déchets toxiques dans un pays de bas salariés était impeccable ‘’. Selon Doug Henwood, le journaliste qui écrivit l’article d’où furent tirées les données antérieures ( ‘’ Stiglitz et les limites de la réforme ‘’, publié dans The Nation le 2 octobre 2000 ), ni Stiglitz ni Kanbur ne sont des radicaux sous aucun paramètre : les deux sont des réformateurs humains à qui importaient les pauvres du monde. Mais même cela fut trop pour la Banque Mondiale et le FMI.

 
 
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