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Quinze ans : Le manège désenchanté

J’ai des gros seins ronds et lourds qui m’encombrent. Tous les garçons dans mon lycée les reluquent grave et ça me gave. Je les cache sous des longs pulls noirs crochetés qui planquent également mes hanches que je trouve d’un épanouissement exacerbant.

A la baraque, Y’a un pote de mon père qui travaille provisoirement avec lui sur des maquettes miniaturisées. Il a vingt huit ans et a parcouru toute l’Amérique du Sud. Il porte de longs cheveux noirs couleur ébène, à hauteur d’épaules. Sa figure est ronde et lunaire. Il est souriant et discute souvent avec moi. Comme je ne communique pas des masses avec mon vieux, ça me change et ça m’apaise.

L’autre jour, comme il bossait tout seul à l’atelier situé juste en face de la maison, je n’ai juste eu qu’à traverser le chemin caillouteux et j’ai frappé à la porte :

Manu, j’peux rentrer, je m’ennuie.

Il a ouvert et a continué, concentré sur sa planche à dessin.

Je me suis installée face à lui et j’ai relevé mon pull. Je ne portais pas de soutien-gorge. Comme je ne disais rien, il a relevé la tête et m’a regardée longuement. Il m’a dit d’une voix douce et en pesant bien ses mots :

Fala, tu as quinze ans, tu es une femme en devenir, tu es mineure et j’ai une copine. Rhabille-toi de suite.

Je n’ai pas obéi, je me suis approchée de lui.

Manu, je ne te demande pas de me faire l’amour, juste touche-moi les seins.

J’ai senti le trouble habiter ses yeux. La transpiration coulait de ses temps par ondées délicates. Il a baissé mon pull afin de cacher ma peau inconvenante. Je me suis barrée, vexée.

Une semaine a passé avant que mon vieux ne vire de l’atelier pour aller faire des courses en ville. Je me suis précipitée et j’ai constaté qu’à ma venue, Manu avait eu un léger tremblement de la nuque. J’ai recommencé mon manège mais cette fois-ci, il m’a allongée sur la table et m’a caressé les seins doucement en me demandant de fermer les yeux. C’était extrêmement bon. J’ai senti une chaleur m’envahir et le rouge parfaire mon visage.

Tu as des seins magnifiques. Ils sont enivrants comme les nuages.

Je me sentais tellement bien, apaisée, que lorsqu’il a recouvert ma peau du tissu amarante, je me suis flairée en manque immédiat. Mais j’ai compris instinctivement que je devais quitter le lieu sans me retourner.

Pendant quelques jours, j’ai joué dans la cour sans m’approcher de quiconque, sauf des animaux. Je parlais à mon chien, à l’escargot scotché au mur et aux fourmis muant en rangées militaires sur l’affaissement du mur. Je me sentais bizarre. La nuit, je ne dormais pas et j’avais mal au ventre.

Puis j’ai attendu la voiture de Manu, au bout du virage gris perlé. Il était en retard. Je voulais que l’on cause un peu avant son boulot. J’ai eu envie d’uriner. Je me suis cachée dans les herbes hautes et folles tandis que le vent frôlait ma peau. Il est apparu mais comme j’ai distingué une passagère à ses côtés, je me suis planquée et j’ai aplati tout mon corps au sol, sans respirer.

Le bruit du moteur s’est éloigné et je me suis surpris à entendre les battements de mon coeur affolé, menant une danse décousue. J’ai happé une grande respiration avant d’ouvrir le portail. Ils étaient tous assis autour de la table comme des veaux, à boire leur apéro.

Je te présente ma fiancée, Frédérique.

Manu était radieux, le visage dulcifié. J’ai tout de suite détesté cette vieille de trente ans et comme elle m’observait curieusement, j’ai piqué un fard et je m’en suis voulue qu’elle me voie dans cet état de faiblesse. J’ai refusé de partager le repas avec eux, prétextant un mal de gorge. Je me suis couchée et j’ai compté les moutons, la rage gagnant jusqu’aux orteils de mes pieds.

Ma mère a fait une réflexion sur la puberté et ils ont ri comme des gens civilisés assurés de leur destin.

Pendant une semaine, j’ai boudé. Je me suis plongée dans des livres et j’ai lu jusqu’à tomber dans le coma. J’imprégnais des phrases dans mon cerveau comme une bouée de sauvetage à laquelle je m’accrochais en vain. J’étais en noyade parfaite et mes parents ne se rendaient compte de rien.

Je ne l’ai pas vu arriver.

Fala, il faut que l’on parle un peu.

Il s’était rasé de près et me souriait comme un ange. Mon premier réflexe a été de fuir et de le planter là, dans le jardin comme les nains en jachère chez les ploucs.

Mais il a touché tendrement la main et j’ai ressenti des picotements dans ma chair.

Pourquoi fuis-tu Fala... Tu sais, j’ai avoué à Frédérique nos petits jeux ... mon trouble... ma veulerie... Je ne lui ai rien caché car je vais me marier avec elle... Elle sait que l’adolescence est un moment fragile et elle ne t’en veut pas...

Ordure. C’est le mot qui a jailli de mon occiput. Mais je n’ai rien dit. J’étais comme muette. Je me suis allongée sur le gazon mal taillé et j’ai relevé mon pull sans détacher mon regard du sien. J’avais les joues en feu. Il m’a dénudée entièrement et a embrassé chaque parcelle de ma peau.

Tu es très belle, Fala ... bouleversante...

Puis il a caressé mes seins longuement et avec sa langue en a contourné les bouts, à l’air libre. Je ressentais un vertige et j’aimais la sensation du saut sans filet.

Un klaxon a émis un son rauque et je me suis sauvée dans ma chambre sans demander mon reste. Le vieux rentrait de courses.

Je me suis regardée dans la glace et je me suis trouvée laide. Mes seins étaient une ignominie. Au collège, les garçons allaient encore faire leurs blagues à deux balles sur les pamplemousses et les fruits exotiques. J’en avais ras le bol. Je me détestais. J’étais la fille la plus formée de la classe. La couturière qui avait fabriqué les costumes de fin d’année pour le bal costumé était magnétisée par mes proportions. Elle trouvait que j’avais le corps d’une star de cinéma et me poussait à exhiber mes formes embarrassantes. Moi, je me contentais de sourire, c’était ma défense suprême et silencieuse. Je savais déjà que je n’irais pas à cette fête.

Manu n’a même pas attendu que la voiture passe le virage et que le bruit du moteur agonise. Il était dans l’entrebâillement de ma chambre. Un regard de loup affiché sur le faciès. Il tremblait.

Approche, petite allumeuse.

Je n’ai pas bougé. Le son de sa voix m’incommodait. J’étais repliée sur moi-même assise sur le tabouret en formica. Il a passé sa main dans mes cheveux et m’a poussée sur le lit. Il a déchiré mon t-shirt.

Des mois que tu m’allumes avec tes seins, pimbêche. Tu jubiles dans ta jeunesse éclatante. Viens tâter du dur...

J’ai croisé mes jambes en un réflexe de protection et caché mon torse comme j’ai pu. Mais ses yeux étaient vitreux. Il m’a clouée sur les draps. Je voulais crier mais aucun son ne daignait se muer en hurlement de terreur. J’avais juste ce sourire permanent collé à la bouche apprivoisant la peur inoculée. J’ai fermé les yeux et je me suis transportée dans un monde ouateux, hermétique, sans courants d’air.

J’ai sué du sang. Pendant des semaines. Mes règles étaient permanentes. Aucun arrêt pour souffler un peu. Personne ne s’inquiétait vraiment. Je dévorais jusqu’à dix-sept tartines par jour le matin au petit déjeuner faisant l’envie de mes voisines qui prenaient des grammes à peine un morceau de pain enfilé. Je maigrissais même. Je devenais une femme. Ma mère me complimentait sur la silhouette qu’elle entrevoyait.

Manu n’est plus jamais revenu travaillé. Il a disparu. Mon vieux n’a rien compris.

Tous des fumistes, les jeunes...

Je vous jure que c’est difficile d’avaler des comprimés de Néocodion. Il faut se les taper les cinquante cachets. C’est long et à un moment donné, ça étouffe. Il y a comme une lassitude à répéter le geste. Mais c’est le nombre que je me suis fixée.

Je sais que ce monde n’est absolument pas fait pour ma carcasse.

Moi, ce que je voulais, c’était juste que l’on prenne le temps de me parler et de me rassurer. Je n’avais pas idée de ce trou béant, ambroisie de la lâcheté des adultes.

Une fleur gracile est toujours sauvée. C’est ce qu’ils ont fait. J’ai tout gerbé avec un tuyau qui n’en finissait pas de me râper le tube digestif.

Puis j’ai tout oublié, car des trucs pareils, il n’y a que la mauvaise graine qui les invente.

Les filles sales, n’est-ce-pas ?

Je crache sur vos nuages.

Une nouvelle de Franca Maï
Avec l’aimable autorisation du Cherche-Midi


 
 
 
Forum lié à cet article

3 commentaires
  • > Quinze ans : Le manège désenchanté 4 février 2005 19:06, par merlin

    Beaucoup d’audace dans vos textes...
    Beaucoup de peine pour l’incompréhension de ce que nous sommes...

    Comment sortirons-nous des sìecles de cultures qui en castrant la femme a castré les hommes !

    Quand en plus le sujet est tabou ?

    Combien de générations pour sortir du tabou ?

    Combien de générations pour découvir cette nature qui gère notre sexualité ?

    J’apprécie le courage que vous avez de levez ce flambeau au risque de vous bruler les mains..

    Avec toute l’affection de l’humain que je suis et qui voudrais comprendre.

  • > Quinze ans : Le manège désenchanté 5 février 2005 12:29, par Franca Maï

    Est-ce Merlin l’enchanteur qui se penche sur mes écrits ?

    Merci pour votre lecture sensible.

    Bien cordialement

    Voir en ligne : http://www.francamai.net

  • Quinze ans : Le manège désenchanté 29 mars 2012 03:41, par vincent

    Excellent entrefilet, je vous salut pour ces dossiers, je vous souhaite une impeccable réussite.

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