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30 janvier 2005 : la journée des dupes

Les élections qui viennent de se dérouler en Irak ne sont une « victoire éclatante » pour personne, surtout pas pour George W. Bush et encore moins pour le peuple irakien.

par Gilles Munier

On imagine les cris d’orfraie des médias occidentaux si la « mascarade électorale » du 30 janvier s’était déroulée ailleurs qu’en Irak. Qu’aurait-on dit d’élections en Europe ou en Amérique latine organisées à l’ombre de fusils, sans observateurs internationaux, sans journalistes indépendants allant où bon leur semble ? Pourquoi n’ose-t-on pas dénoncer l’interdiction faite aux forces patriotiques de faire campagne ou les pressions exercées sur les électeurs par l’armée américaine et les milices ? Non, on ne voit pas ce qu’il y a d’« éclatant » pour la « démocratie » et pour l’Irak de porter au pouvoir des chefs féodaux kurdes, des hommes liges de la CIA ou les protégés d’ayatollahs pro-iraniens.

Moins de 50% de participation

Tous les observateurs indépendants savent qu’il y a une marge entre les taux de participation truqués annoncés par les conseillers en communication US et ceux des organisations patriotiques. Alors que le nombre réel d’inscrits sur les listes électorales n’est pas connu - et qu’il le restera, empêchant tout calcul sérieux - les médias ont quand même cautionné la déclaration de Mahdi Al-Hafiz, « ministre » irakien du Plan, affirmant que 72% des électeurs s’étaient rendus aux urnes. L’estimation de la « Commission électorale indépendante » diffusée deux heures plus tard - après la fermeture des bureaux - réduisant à 60% le taux de participation est passée aux oubliettes, tout comme celle de responsables politiques pro -américains qui parlaient d’un chiffre tournant autour de 50%. Le vote automatique kurde et sistaniste ne suffit pas à rendre ces élections crédibles, surtout quand on sait qu’avant d’aller voter, les électeurs devaient attendre que leurs noms soit inscrit sur une liste de l’agence gouvernementale fournissant les rations mensuelles de nourriture...

Selon le Comité des Oulémas musulmans, seuls 30% des Irakiens auraient voté. Désinformation ? Non, car il ne faut pas confondre - comme on s’est employé à le faire - le pourcentage des votants calculé par rapport aux inscrits et le pourcentage de votants par rapport au nombre d’électeurs ! Sur le terrain, le « succès éclatant » annoncé par George W. Bush se réduit en fait à peu de chose.

Les résultats les plus significatifs sont ceux des expatriés, pour la plupart « chiites » ou Kurdes. Seul le quart d’entre eux était inscrit sur les listes électorales. La participation a été faible malgré la menace des « ambassadeurs » irakiens de ne pas délivrer de passeport aux abstentionnistes. Aux Etats-Unis, par exemple, on ne décomptait que 10% de votants, c’est dire la confiance que les Irakiens vivant à l’étranger ont dans la démocratie made in USA.

Fraudes électorales nombreuses

Les problèmes liés à la sécurité ne justifient pas les irrégularités nombreuses et systématiques constatées dans les bureaux de vote. A Bassora, par exemple, le Hezbollah irakien a eu beau protester, ses bulletins ne sont jamais parvenus à destination. Comme par hasard à Kirkouk le nombre des bulletins était insuffisant dans les quartiers peuplés de Turcomans et d’Arabes. A Erbil, des électeurs enduisaient leur doigt d’huile pour effacer plus facilement l’encre signalant qu’ils avaient voté. Ils revotaient sans problème. A Erbil encore, des miliciens obligeaient les « étrangers » - c’est-à-dire les non-Kurdes - à porter une inscription au stylo à bille sur les bulletins pour qu’ils soient annulés au dépouillement. Dans la région de Mossoul, dans les zones revendiquées par les chefs de guerre kurdes, les chrétiens assyriens, les Turcomans et les Yézidis n’ont pas pu voter. Ces fraudes - et d’autres encore à la disposition des médias - visent à marginaliser des ethnies ou des courants politiques indésirables. En d’autres lieux, elles seraient suffisantes pour que la communauté internationale réclame l’annulation des élections.

Les résultats officiels seront ceux marchandés avec les partis collaborationnistes par John Negroponte, le pro consul US, lors d’une réunion discrète tenue à son ambassade. La « mascarade électorale » du 30 janvier n’a évidement pas légitimé l’occupation américaine. Elle a simplement mis sur orbite des personnalités dites nouvelles et favorisé des courants politiques ou religieux. Mais, ils n’en seront pas plus crédibles pour autant.

L’avenir est à la résistance

Pour ces raisons, Abdel Hadi Al-Daraji, porte parole de Moqtada Al-Sadr, ne se fait pas d’illusion : le gouvernement issu des élections sera une réplique du précédent. Son mouvement ne participera à aucun processus politique tant que durera l’occupation de l’Irak. Pour les sadristes, toute la question aujourd’hui est de savoir si l’Ayatollah Sistani exigera le départ des Américains comme il s’y est engagé. Beaucoup en doute, rappelant qu’avant la seconde bataille de Nadjaf il avait tracé une ligne rouge interdite de franchissement aux troupes US, mais qu’à la veille de l’assaut il s’était enfui à Londres...

Même analyse du côté des Oulémas : il n’est pas question de soutenir le prochain gouvernement. Il n’aura, disent-ils, aucune légitimité pour rédiger la nouvelle constitution. Aussi, on peut s’attendre à ce que les Américains tentent de soudoyer des religieux sunnites pour qu’ils constituent une organisation d’oulémas concurrente. Deux tentatives, pilotées de Bahrein et Qatar, ont déjà échoué.

Pour nombre d’Irakiens, élections ou pas, constitution ou pas, l’avenir appartient à la résistance sous toutes ses formes. Aux Etats-Unis, histoire de relativiser l’événement, le New York Times a rappelé qu’en septembre 1967, l’administration US avait présenté comme un succès le taux de participation à l’élection présidentielle au Sud Vietnam : 83% des Vietnamiens s’étaient rendus aux urnes malgré les menaces du Vietcong, qualifiés à l’époque de « terroristes ». Le Lieutenant Général Nguyen Van Thieu avait été élu : la suite se passe de commentaire. En France, les médias semblent gober tout ce qui vient du Pentagone. Il y a pourtant des journalistes qui pourraient faire le parallèle entre les reportages de Fox News et les documentaires vantant l’ « Algérie de papa », ses gouverneurs, ses caïds, ses bachagas et ses marabouts. Personne n’a osé. Encore une fois, pour ne pas déplaire à l’ « ami américain »...


 
P.S.

Sources :

- Entretiens avec des représentants du Comité des Oulémas musulmans et de Moqtada Al-Sadr
- Certains n’ont voté que pour avoir à manger, par Dahr Jamail (31/1/05)
- Iraqi Elections : Media Disinformation on Voter Turnout ? par Michel Chossudovsky
- stopusa.be
- Iraqi Christians claim their votes blocked, par Eric Fleischauer
- Rapport du bureau de Kirkouk du Turkmeneli Party
- Sadr Group Says Future Government “Illegitimate”, par Mazen Ghazi

>Illustration : d’après Tintin en Irak.

 
 
Forum lié à cet article

5 commentaires
  • > 30 janvier 2005 : la journée des dupes 14 février 2005 17:14, par Mehr Licht.

    Bonjour Gilles Munier,

    Chouette article qui illustre bien la bétise de cette guerre et de ce cirque soi-disant démocratique qui en découle.

    Je ne veux pas ramener ma fraise, mais le deux février je donnais sur Oulala l’élection aux Ayatollah et plaçait Bush devant non pas un, mais deux pays islamistes,l’Irak et l’Iran. D’ailleurs Sistani n’est-il pas Iranien ? Il n’a pas voté à cause de sa nationalité.

    Les Ayatollah ont pris le pouvoir jusqu’à la nouvelle constitution et Bush doit être bien emmerdé. Présentement ce nouveau gouvernement transitoire, donne la place aux femmes, la place aux Kurdes, la place à tout le monde. Mais une fois la constitution établie, qui va mener le pays, sinon les ayatollah ? Conserveront-ils des élections ? Ou institueront-ils une dictature Islamique ? Étant majotitaires, j’ai bien peur qu’ils fassent se qu’ils veulent.

    De toute façon, vouloir instaurer une démocratie à la Bush sur le dos de centaines de milliers de morts, me semble dénué de toute humanité, sinon de toute intelligence.

    Cordialement,

    Mehr Licht

  • > 30 janvier 2005 : la journée des dupes 14 février 2005 18:58, par louis

    On peut penser que ce qui aurait été « éclatant » pour vous, c’eut été le maintient de la dictature féroce de Saddam Hussein puisqu’il ne fallait pas intervenir. Tous les médias sont d’accord sur le chiffre de 60% de participants. Personne n’a foi à vos yeux sauf les comités des oulémas qui ne peuvent dire que la vérité !
    Il vaut mieux une mascarade électorale comme vous le dites si mascarade il y a qu’aucune élection du tout avec à la place le maintient d’une terrible dictature. D’ailleurs si mascarade il y a comment ce fait-il que se sont les chiites qui remportent les élections et non le partie laïque pro américain puisque vous parlez de tricherie qui n’aurait pu favoriser que le partie laïque. ?
    Vous évoquez la résistance mais la résistance à quoi, la résistance à la tentative d’établir un régime démocratique en Irak, la résistance pour établir de nouveau une dictature religieuse à l’Iranienne avec toutes les horreurs qui s’en suivraient. Non, vous vous trompez lourdement. Le peuple iranien bafoué, humilié, meurtri pendant plus de 30 ans aspire à jouir au même régime dont vous jouissez ici en France depuis votre naissance.

    Louis

    ps:obligé d’envoyer une deuxième fois il y a eu message d’erreur

  • > 30 janvier 2005 : la journée des dupes 15 février 2005 08:31, par Ahnad

    Réponse à Louis :
    Vous devriez un peu vous pencher sur la situation économique des USA. Vous comprendrez alors pourquoi l’administration Bush a décidé de l’envahissement de l’Irak. Les faucons état-uniens n’en n’ont rien à cirer du peuple irakien. Tout le reste n’est que propagande, propagande sous laquelle vous cédez.Je plains votre naïveté.Tout le monde est d’accord pour dire que S.Hussein était un monstre. A ce sujet, seul le peuple irakien devait décider de son sort. Seulement voilà, les évènements prennent une tournure qui n’avait pas été prévue par les faucons : une guerre civile mêlée à une résistance contre l’occupation US. Alors élections "démocratiques" dans un tel contexte ? Impossible ! Ces pseudo-élections ne sont qu’un leurre de plus à ajouter à la liste déjà très longue des mensonges justifiant l’occupation de l’Irak.
    Le peuple irakien vit dans le chaos et la misère la plus noire dans un pays en ruine. La faute à qui à votre avis ? Si vous ne le savez pas, je vais vous le dire : au cowboy pilleur qui se prélasse dans un fauteuil usurpé au peuple américain.....

  • > 30 janvier 2005 : la journée des dupes 15 février 2005 17:52, par Mehr Licht.

    Bonjour Louis, j’admire votre optimisme, et je souhaite de tout coeur que vous ayez raison.

    N’oubliez pas que Sistani est iranien et même s’il reste en coulisse, j’ai bien l’impression qu’il mène les Chiites d’Irak par le bout du nez. Ahmed Chalabi a lui-même affiché son ambition d’être premier ministre, affirmant être soutenu par la liste parrainée par Sistani.

    Ne pas oublier non plus que ces Chiites furent les souffre-douleur du parti sunnite Bass sous la dictature de Saddam Hussein. Espérons que cela n’appellera pas une vangeance. Et les sunnites qui n’ont pratiquement pas participé aux élections, vont-ils lâcher les armes ? Ils n’en prennent pas la direction en tout cas.

    Et les États-Unis, s’ils ne sont pas d’accord avec un nouveau gouvernement pro-Chiites...et s’ils ne sont pas d’accord avec la constitution à venir, quand vont-ils quitter l’Irak ? Voyez-vous, beaucoup de questions qui ne sollicitent pas l’optimisme.

    Cordialement,

    Mehr Licht

  • > 30 janvier 2005 : la journée des dupes 20 février 2005 15:14, par Bravomo

    Vous avez pleinement raison. Le site

    http://geocities.com/irak_apocalypse

    confirme tout ce que vous dites.

    Continuons la lutte.

    Voir en ligne : Irak

 
 
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