La peur de l’ennui est la seule excuse du travail

La peur de l’ennui est la seule excuse du travail

Cette citation de Jules Renard va me permettre de secouer un des poncifs les plus sanctifiés, à savoir le travail. Que tous ceux qui entament cet article ou d’autres sur le sujet, essaient de se débarrasser, pour un bref instant, de leurs a priori. Oui, je sais, ce n’est pas facile et particulièrement dans ce domaine, mais l’exercice est sain et salutaire.

Partons d’une déclaration du genre :

« Puisque le travail est notre maître, puisqu’il régit nos vies que nous soyons dans la société ou en dehors de la société, puisqu’il y est tantôt notre meilleur ami, tantôt notre pire ennemi, alors faisons-le disparaître !! »

Amusez-vous à lâcher cette phrase entre le fromage et le dessert, si vraiment vous vous ennuyez. Vous verrez les visages se figer, les yeux s’arrondir, les mains se crisper sur les couteaux (pour cette raison ne le déclamez pas au moment de la viande). Gardez votre sérieux pour effacer les derniers sourires de ceux qui gardent l’espoir d’une plaisanterie. Avant de perdre vos amis, mais d’économiser un dessert, vous aurez compris que vous venez de vous attaquer à un symbole intouchable et que l’on aurait pu vous pardonner d’avoir introduit un saint-nectaire dans le rectum de la maîtresse de maison, mais que là, vous avez dépassez les bornes !!

Pourtant, pourtant, ...

Pour affronter un ennemi, il faut le connaître. En essayant de le connaître, nous avons même une chance de nous en faire un ami ...

D’où vient-il ?

Le travail, sous ce terme générique, est aussi vieux que l’humanité...Voilà le topo en accéléré. De la préhistoire à la Renaissance Préhistoire : Industrie de la pierre Ancienne Egypte : Ouvriers pour pyramides, barbiers, potiers, forgerons, scribes, paysans, soldats, commerçants, charpentiers, etc... et esclaves bien sûr Epoque Gallo-romaine : Métallurgistes, paysans, mineurs, précepteurs, tailleurs de pierre, carriers, etc, ...et esclaves bien sûr Moyen Age : Agriculteurs, artisans (architectes, sculpteur, verriers...), ouvriers du textile, écrivains publics, Maçons, etc... Renaissance : Artisanat, essor de l’artistique, imprimerie, carriers, mineurs, médecins,

Ancien régime (XVI ème au XVIII ème siècle) Développement de l’industrialisation et du machinisme. Industrie du bois, du cuir, du verre, de la poterie, du papier, de la faïence. Industrie chimique. Mécanisation de l’industrie textile. Arrivée de la machine à vapeur. Différenciation entre l’ouvrier artisan à domicile et ouvrier en manufacture. Le temps de travail s’allonge (4h du matin à 20h), le travail de nuit apparaît, les grèves aussi. Les maladies du travail commencent à faire l’objet d’études médicales, la prévention du travail est en train de naître.

L’ère industrielle (XIX ème siècle) Au début de ce siècle, forte majorité de travailleurs agricoles par rapport aux travailleurs de l’industrie. La diffusion du machinisme sera lente mais entraînera une concentration des moyens matériels et humains. Le relatif déclin des textiles au profit de la mine et de la métallurgie est associé à la mise en place d’unités de production plus vastes. On note alors un changement d’échelle dans la concentration de la main d’oeuvre des années 1880 qui marquent la naissance de la grande usine, des grandes aciéries, fonderies et laminoirs. Les conditions de travail deviennent de plus en plus mauvaises et certains commencent à s’élever contre le patronat (Zola avec « L’assommoir » « Germinal », Le figaro, Hector Malot,...). L’apparition du chemin de fer en France, une étape importante dans le développement de l’activité économique et industrielle.

XX ème siècle jusqu’aux environs de 1960 Introduction des machines-outils, l’armement, les cycles. L’automaticité va croissante permettant une simplification du travail parallèlement à l’apparition de sources d’énergie nouvelles, électricité et pétrole. Le textile régresse et la métallurgie augmente. (Creusot, Schneider,..). L’automobile s’active (Renault,Citroen,..). La mécanisation, tout en diminuant le travail physique, va entraîner souvent des contraintes telles la parcellisation des tâches, l’augmentation des cadences, le travail répétitif, une surcharge mentale et une fatigue nerveuse (Taylorisme arrive en France aux environ de 1920). Tout ceci était normal car prévalait alors l’organisation scientifique du travail ( O.S.T.), dont l’unité de mesure était d’un centième de seconde et qui ne reposait sur aucune approche ergonomique L’évolution scientifique et technique va conduire à une nouvelle création, le robot.

Cinquante dernières années Les transformations enregistrées ces cinquante dernières années peuvent se résumer par : . Les catégories socioprofessionnelles se sont profondément modifiées avec la montée des cadres, techniciens et ouvriers qualifiés. . Déplacement vers le secteur tertiaire du centre de gravité du marché du travail. . La psychologie du travail prend de l’importance. L’âge moyen des actifs s’est modifié : en 1987, 45% des actifs avaient entre 25 et 39 ans ; les divergences selon le sexe sont devenues peu importantes, en dehors du travail à temps partiel. . Développement du chômage dans ces deux dernières décennies qui modifie les données. . La durée annuelle du travail, sa durée hebdomadaire, sa durée journalière, ont diminué ; les rythmes de travail ont changé favorablement. . Depuis les années 1975 nous assistons à une "nouvelle révolution industrielle" dont l’une des principales manifestations est l’émergence de technologies modernes dans de très nombreux secteurs de l’activité économique.

Comment s’adapte-t-il ?

Ce panorama historique montre l’évolution de nos sociétés au niveau laborieux. Nos sociétés ont toujours été en mutation mais cette mutation s’est considérablement accélérée ces 50 dernières années et d’une manière exponentielle. Le travail s’est parfaitement adapté à cette vitesse, car il en est le moteur et en même temps la finalité. Il est le catalyseur des mutations de notre société et il est en même temps l’instrument par lequel l’être humain en profite. Essayons de suivre ses propres mutations et de cerner son évolution.

Le prix du modernisme ? Les évolutions technologiques passées ont toujours fait rejaillir des emplois dans d’autres secteurs, la " troisième révolution industrielle" (démarrée en 1975) va changer la donne. L’informatique et la biotique menacent également le travail humain dans des secteurs tels que l’agriculture ou les services qui sont de plus en plus automatisés. Une semblable évolution se dessine dans le monde de l’industrie mais aussi dans celui des services ou de la grande distribution. Simplification des hiérarchies, transformation du lieu de travail, des liens entre ouvriers et direction permettent d’augmenter sensiblement la productivité et de réduire fortement les erreurs. Mais parallèlement, l’univers du travail devient progressivement virtuel et le reengineering réduit drastiquement les effectifs humains. Le travail, de plus en plus orchestré par des robots et des ordinateurs, est devenu de plus en plus stressant et fatigant.

Le travail est-il anthropophage ? Comme cela se produit aux Etat-unis depuis cinquante ans, malgré une incroyable automatisation, les Américains ont travaillé avec plus d’acharnement qu’avant, ces dernières années. Dans les 20 dernières années, les premières victimes de l’automatisation et de la mondialisation de l’économie, furent les employés américains peu qualifiés, chassés par millions des usines. De la même façon, un peu partout, beaucoup ne sont pas parvenus à retrouver un emploi, à s’offrir un toit, et ont sombré de ce fait dans le désespoir, et souvent la délinquance. La baisse généralisée du pouvoir d’achat a augmenté considérablement le nombre de pauvres. La population active est en reflux dans la plupart des secteurs. Actionnaires et patrons se sont quant à eux enrichis grâce aux gains de productivité induits par les restructurations. Le reengineering a provoqué ensuite le déclin de la classe moyenne, dont le nombre d’emplois, les salaires, ainsi que la protection sociale ont chuté de manière critique.

Finalement, le travail est un grand prédateur ? Si nous interprétons les signes extérieurs, voilà le tableau, en gros. « Les manipulateurs d’abstraction, nouvelle élite de travailleurs du savoir, parviennent seuls à augmenter leurs revenus grâce à la nouvelle économie mondiale high-tech. Le fossé entre riches et pauvres se creuse, et les tensions toujours plus fortes pourraient aboutir à une révolution sociale. ».

A suivre ...


 
 
 
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4 commentaires
  • Pas sur que ce soit validé.
    Je rentre d’un week end à Los Angeles. Les pauvres roulent en gros 4x4 vieux de 10 ans, les jobs les moins payés comme Mac Do , ils recrutent à coup d’affiches à 9$ de l’heure avec assurance santé, retraite et tout le tralala et moins de homeless que chez nous dans les rues même dans les quartiers pourris. Faut arrêter de dire nimporte quoi sur les USA.

  • > La peur de l’ennui est la seule excuse du travail 22 mars 2005 03:47, par Laiguillon

    Pourquoi ce ne serait pas validé ??
    De plus je ne vois pas trop le rapport :

    Reformulez votre remarque lorsque la suite sera publiée ... En résumé vous nous dites que ce genre de travail salarié à 9$ de l’heure (soit environ un peu plus du SMIC si on considère que ce travail dure un mois) permet aux EU d’avoir moins de homeless dans les rues à LA. En vous basant sur ces faits, vous pensez que le salariat aux Eu (comme ailleurs car je n’ai parlé des Etats Unis que pour ces chiffres) n’a pas regressé en termes de qualité et de stabilité dans les 50 dernières années ?

    A bientôt

    PS : je suis sérieux lorsque je dis de reformuler votre remarque. Elle est intéressante ...

  • > La peur de l’ennui est la seule excuse du travail 27 mars 2005 20:25, par CISMIGIU

    Bonjour,

    vous parlez d’esclavage au sujet de l’antiquité égyptienne (alors que justement ce point est contesté par de nombreux historiens), vous en parlez au sujet de l’antiquité romaine (effectivement), par contre vous omettez de parler de l’esclavage moyen ageux, à savoir le servage, puis à partir de la renaissance de la traite négrière, et de l’esclavage dans les colonies américaines, puis du travail forcé dans les colonies africaines, nord africaines, asiatiques... qui était un esclavage qui ne disait pas son nom : les travailleurs n’appartenaient pas à un maître, mais fournissaient quand même du travail gratuit ou quasiment.

    Ne pas oublier que les ressources naturelles et humaines de ces pays qu’on a exploité gratuitement pendant des siècles sont à la base de notre "puissance" actuelle.

    Il est troublant que dans la conscience occidentale, le mot d’esclavage renvoie à la lointaine époque romaine, alors qu’il y a moins de 150 ans il était encore intensément pratiqué par nos ascendants directs.

    Je n’y vois la que le signe du négationisme culturel et de la bonne conscientisation qui fait qu’on ne peut décidemment pas accepter le fait qu’on a été parmi les pires bourreaux de l’histoire.

  • > La peur de l’ennui est la seule excuse du travail 29 mars 2005 05:50, par laiguillon

    Concernant vos remarques sur l’esclavage moderne, l’esclavage durant les colonies, la traite négrière, je vous accorde tous ces points bien volontiers.
    Vous me dites que celui sous l’époque egyptienne est remise en cause par les historiens, soit, je suppose qu’ils ont de bonnes raisons de penser qu’il s’agissait en fait de servage avec émancipation possible.

    Lorsque vous me dites que je passe sur ces points volontairement ou sous l’effet d’un obscurantisme culturel, là j’ai un peu plus de mal à voir ce qui vous permet d’affirmer cela sans autres ...

    De une, le but de cet article n’était pas de faire un point précis et exhaustif du travail travers les âges mais plus de parler de sa représentation actuel.

    De deux, si vous avez l’occasion de lire mes articles sur la dette (http://perfa.homedns.org/societe.ht...) vous y verriez que la soumission des populations ne s’est par arrêtée malheureusement après les colonies ou le travail bon marché de la manne étrangère, mais qu’elle continue sous une forme autant hideuse et destructrice.

    Votre remarque, cependant, est tout à fait justifiée pour la réalité historique du travail.

    Cordialement

    L’Aiguillon

 
 
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