{id_article}
 

L’éphémère

Nous vivons une société paradoxale car autant celle-ci est parcourue sans cesse par des mouvements d’une rapidité stupéfiante, mode qui change tous les six mois, nouvelles générations d’appareils chaque année, nous évoluons à vitesse grand V vers la Modernité, objectif sibyllin s’il en est et qui conditionne les réalisations de notre temps. Mais cela dans un cadre d’un immobilisme total, figé.

Nos villes ne changent plus que très lentement, nous ne vivons plus aucune révolution, la population est lâche face au politique, le militantisme s’évapore au fil des générations, être libre ne bouge plus les foules. Quand est ce la dernière fois que tous les gens, quelque soient leur âge ou leurs origines, sont descendu faire la fête dans la rue ? Nous ne nous engageons que dans des relations humaines codifiées, on ne s’installe plus en couple que pour dix, vingt ans, de façon contractuelle. La vie devient torpeur face au doute et à l’insécurité de celle-ci. Que faire de sa vie est la première question de la jeunesse. Quelle sera notre place quand nous aurons trente ans et que la moitié de la population en aura plus de cinquante ? Qui nous écoutera si nous ne sommes pas assez nombreux pour nous faire entendre ? L’avenir n’est pas vraiment beau à imaginer alors qu’il faudra bien le vivre.

A quelle vie espérer ? Nous irons tous à Porto Allegre rêver au son de la samba, voter non à la constitution pour avoir une Europe sociale. Devons nous vivre en antisocial pour marquer notre différence face à ce monde, tout foutre en l’air. Qui veut encore sincèrement faire une révolution ? Moi ? Vous ? Dans ce cas que faisons nous devant cet ordinateur hormis de belles phrases ? On fait de notre mieux mais c’est toujours trop peu.

La beauté et l’art même sont immobiles aujourd’hui. Il y a trop peu d’artistes et de créateurs pour inventer de nouvelles formes de beauté. Ce que je trouve le plus beau aujourd’hui, et à la fois le plus risqué, c’est l’éphémère. Cet instant unique où la vie prend son sens, parfois sa source, secondes de partage, de joie ou de douleur qui échappent à toute contrainte sociale, toute norme, éducation ou croyances. Ces instants sont des bulles de liberté pure dans cette société qui écrase nos aspirations. C’est faire quelque chose d’improductif, juste pour soit, sans penser aux autres et sans bonnes intentions ni fausse morale. Il faut vivre pour ces instants, bastion de notre humanité et sens de la vie à la fois. A la fois vide et plein, tout et rien. Einmal ist keinmal, une fois ne compte pas, une fois c’est jamais.

Comme cette femme qui hésite face à un regard, cet homme qui trompe sa femme après des années d’amours, deux sourires complices au dessus d’un pont, ce toxicomane qui continue à prendre sa dose sachant pertinemment sa fin. Ou ces croyants place Saint Pierre qui veulent croire du plus profond de leur cœur sans avoir rien vu, ce clochard assis sur son cul qui attend un regard et une pièce, ces aventuriers qui réalisent des exploits, traversées records seulement pour la gloire et l’orgueil. Cette chaleur qui envahit tout le corps après un baiser, un frôlement de doigts, aimer sans retour ou sans conséquence, deux êtres nus sous couvert d’anonymat. Pourquoi ne pas cuisiner juste pour les autres et en ressentir une joie qui n’a rien de commerciale, offrir sans rien attendre en retour ? Boire un pot avec ses amis et parler de choses sans conséquence, disserter sur le sens de la vie. Pourquoi de devrait on pas mettre notre vie en jeu si on le désire ? Pourquoi arrêter de fumer si on aime ça ? Boire plus de verres par jour et emmerder la prévention des maladies cardio-vasculaires, manger gras. Vivre quoi. Encore et à jamais.

Nous avons oublié de vivre, voilà notre grand malheur. Voilà notre décadence. Ceci est notre crise. A la fin, ceux qui auront vécu vraiment seront les seuls à ne pas avoir de regrets.

La tempête fait sa crise,

Emportant mon malheur,

J’ai bu la tasse comme je tisse

Je ne suis qu’un humble pêcheur...

Démosthène.


 
 
 
Forum lié à cet article

 
 
Les derniers articles
 
Thèmes