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Les intellectuels américains s’adressent au reste du Monde...

Les valeurs de la guerre

Par toshi
Article paru sur Le Journal, le 5 mars 2002.

Le show est grandiose, l’Amérique est grande et l’axe du mal menace. C’était le 29 janvier 2002, lors du discours de l’Union avec sa star George W. Bush. Quelque jours plus tard, il faisait exploser le budget de la défense, qu’il justifia lors des deux semaines qui suivirent en martelant à chacun de ses discours que l’Amérique devait diriger le monde pour que les enfants américains puissent vivre sans la menace de fous dangereux. Bush est adulé, la guerre contre le terrorisme ne souffre d’aucune opposition au sein des Etats-Unis. Après avoir gagné 40% dans les sondages et culminé à 90% d’approbation, Bush tourne toujours autour des 80%. L’opposition démocrate ne peut que se ranger aux cotés de l’union nationale. Pour les politiciens et les journalistes, décrier la politique américaine n’est pour l’instant pas possible parce que cela n’attire aucune sympathie du peuple. La guerre est une évidence.

En hypnose médiatique depuis le 11 septembre, le peuple américain avance en symbiose presque parfaite derrière ses dirigeants et leurs décisions radicales et unilatérales. Comment pourrait-il faire autrement, lorsque tous les médias américains importants apportent le même discours de soutien à la politique d’anciens membres d’entreprises pétrolières et d’armement américaines ? Comment pourrait-il faire autrement, lorsque le peu de contestataires sont régulièrement traités de terroristes ou de talibans ? Sommes-nous en présence d’une pensée unique démocratique, d’un totalitarisme adouci par le matérialisme mercantile et choisi par le peuple hypnotisé ?

Non, la guerre contre le terrorisme est une évidence. Plus qu’une guerre contre le terrorisme, c’est un contrôle sur le monde entier que veut exercer l’administration Bush. C’est grâce à ce contrôle que les terroristes seront éliminés. C’est une façon de penser assez audacieuse, lorsque l’on sait pourquoi l’infidèle Ben Laden s’est retourné contre ses anciens maîtres américains. C’est en effet parce qu’ils avaient profité de la guerre du Golfe pour s’installer durablement en Arabie Saoudite, Sainte Patrie de l’Islam, afin de garder le contrôle de la région, que Ben Laden a décidé de devenir l’ennemi numéro un des Etats-Unis, et cela bien avant le 11 septembre.

Mais l’évidence de la guerre antiterroristes ne repose pas sur ces objectifs géopolitiques. L’américain a peur, il est menacé dans son intégrité et découvre le monde. C’est de légitime défense dont il est question, un principe biblique indémodable, une « guerre sainte » : si quelqu’un veut te tuer, tue le avant.

La guerre juste

Si la guerre est une évidence pour le peuple américain, c’est loin d’être le cas pour le reste du monde. Pas moins de 60 intellectuels américains de tous bords ont collectivement signé une lettre qui justifie la guerre menée par leur gouvernement, destinée à convaincre l’opinion internationale.

Produite par l’Institut pour la défense des valeurs américaines, cette lettre expose notamment les valeurs morales américaines, défendues par les bombes à fragmentation, qui sont, selon les signataires, des valeurs universelles. Elle prétend également qu’il existe des guerres justes : « Il arrive que la guerre soit non seulement moralement permise mais moralement nécessaire, pour répondre à d’ignominieuses démonstrations de violence, de haine et d’injustice. C’est le cas aujourd’hui ». Erasme disait déjà au 15ème siècle, que « la guerre est toujours juste à celui qui la fait ». C’est probablement ce qui rapproche le plus Bush et Ben Laden : l’art de justifier une guerre.

Cette lettre des intellectuels américains est très ambiguë. Si elle laisse paraître de farouches oppositions face à la doctrine hégémonique de Bush et même la société américaine, elle n’en demeure pas moins sa justification morale, son soutien sans réserve, tant le pouvoir de l’intelligentsia américaine est ridicule et sans grande influence sur les institutions politiques américaines, monopolisées par les lobbyings des grandes entreprises américaines, du pétrole à l’armement. La lettre ne parle pas de la politique future américaine. Elle se borne à justifier la mort d’innocents pour le bien. Elle se borne à dire qu’aujourd’hui, c’est trop tard, l’Amérique a commis des erreurs en laissant naître des desperados qu’il faut aujourd’hui détruire, pour les remplacer durablement par les valeurs morales universelles américaines.

Mais le flou reste entier concernant le « mal ». Le président Bush a pourtant clairement fixé un axe du mal, composé de l’Irak, de l’Iran et de la Corée du Nord, trois pays qui n’ont pas grand rapport avec le réseau Al-Qaida. Or, ce sont bien les terroristes que prétendent pourchasser les intellectuels américains, bien qu’ils fassent volontiers digression en prêchant l’éradication de tous les maux, mission que George W. Bush n’a jamais reconnu nécessaire et prioritaire. "Nous ne pouvons pas imposer des principes moraux à d’autres sociétés si, dans le même temps, nous ne reconnaissons pas nos propres manquements à ces mêmes principes. (…)" D’aucuns, y compris de nombreux Américains et notamment plusieurs signataires de cette lettre, considèrent que certaines valeurs américaines sont peu attrayantes, voire nuisibles. Le consumérisme comme mode de vie. La liberté conçue comme une absence de règles. L’idée que l’individu est son propre maître, se façonne lui-même et ne doit rien à personne, ou presque. L’affaiblissement du mariage et de la vie de famille. Sans compter l’énorme réseau de communications et de productions culturelles en tout genre qui glorifie sans relâche ces valeurs, qu’elles soient bien ou mal venues, et les diffuse dans presque tous les coins du monde.
"Une lourde tâche nous incombe, à nous Américains, et pas seulement depuis le 11 septembre : nous devons regarder en face, objectivement, ces aspects peu attrayants de notre société et nous efforcer de les améliorer. Nous nous y attelons"
, dit la lettre. C’est là toute sa contradiction, lorsqu’elle soutient une politique et des valeurs qu’elle critique dans le vide.


 
P.S.

Retrouvez la lettre dans son intégralité sur : Le Monde

 
 
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