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Lettre de France

Mi janvier 2002, soixante intellectuels américains, enseignants, pour la plupart, dans les plus prestigieuses universités des Etats-Unis, signent une "Lettre d’Amérique" dans laquelle ils expliquent et justifient l’engagement de leur pays dans la guerre qui a suivi les attentats du 11 septembre 2001.

Une réponse de Gilles Lestrade

Mon cher intellectuel,

Dans le petit coin du monde qui abrite ma vie de tâcheron au service des multinationales que tu connais si bien - oui, nous travaillons tous pour une ou plusieurs multinationales - j’ai pris connaissance par le journal « Le Monde » de la lettre que tu as cosignée avec cinquante neuf autres de tes collègues.

Si je ne savais pas qui tu es et d’où tu viens, sans doute que mes yeux auraient esquissé une larme de compassion ou d’émotion. J’ai lu, toutefois, avec une attention plus que soutenue ce message lancé au reste du monde que tu ne connais pas et que tu viens de découvrir, juste après le 11 septembre 2001.

Tu sais, mon intellectuel - permets moi de t’appeler mon intellectuel, maintenant que tu t’es approché de moi après m’avoir trop longtemps ignoré - tu sais, il existe des pays sur cette terre que l’on appelle le Monde... Ah oui, j’oubliais de te dire : il y a d’autres continents qui entourent l’Amérique. Il existe donc d’autres pays où les hommes et les femmes et aussi les enfants, surtout les enfants, meurent de froid, de faim, de maladies graves et même en sautant sur des mines antipersonnel, à cause de la politique menée par ton Président et le mien depuis des décennies. Il y a aussi des pays ou les gens rient, s’amusent et même pensent comme toi.
Oui, mon intellectuel ébahi, tout celà existe.

Permets moi de répondre aux cinq points que tu évoques sur ta lettre car, pour ce qui me concerne, si je partage parfois certaines déclarations de principe j’essaie, de ne pas faire le contraire de ce que je dis ou j’écris.

Tu dis, et je te cite : « Nous affirmons cinq vérités fondamentales qui s’appliquent à tous les peuples sans distinction :
Une remarque préalble, (oui, déjà) : pourquoi n’écris-tu pas : "qui devraient s’appliquer" ? cela me paraîtrait plus correspondre à la réalité de la situation.

« 1. Tous les êtres humains naissent libres et égaux en droits et en dignité. [Déclaration universelle des droits de l’homme, ONU, article premier.] »
Mon Dieu que c’est beau, mais tu sais, les petits Afghans, les petits Ethiopiens ou les petits noirs du Bronx, je ne suis pas sûr qu’ils soient nés aussi égaux que tu veux bien le dire. Je ne suis pas sûr, non plus, que tous ces peuples que ton Président affame avec ses blocus et ses guerres, et dont tu devrais te procurer la liste, puissent dire à leurs enfants qu’ils sont aussi libres et égaux en droits et en dignité que l’est ton propre fils ou petit fils, selon ton âge…
Mais je sais, tu vas me dire que tout est relatif depuis Einstein, Les maliens ou les palestiniens naissent tous égaux en droits et en dignité, entre eux, dans leur propre pays. Tu as bien raison, ils sont logés à la même enseigne et la Déclaration des Droits de l’Homme est respectée, au moins sur le territoire de leur propre pays. Car les pays ont des frontières, tu le sais bien toi, et ce qui est important, c’est ce qui se passe à l’intérieur des frontières.

« 2. Le sujet fondamental de la société est la personne humaine. Un gouvernement a pour rôle légitime de protéger et d’entretenir les conditions de l’épanouissement humain. »
Je sais mon intellectuel anonyme, je vais me répéter car il est de la société comme il est des pays, tout est relatif et tu le dis fort bien puisque tu insistes en précisant le rôle du gouvernement. Je suis sûr qu’a cet instant ou tu as écrit ces mots tu as pensé au gouvernement américain qui doit te protéger, comme il doit protéger ta famille et aussi, sans doute tes intérêts d’écrivain et ceux de ton éditeur. Mais tu n’a pas pensé, un seul instant, au peuple palestinien que son gouvernement tente de défendre contre un État boucher voisin dont on ne peut même pas prononcer le nom au risque d’être traité de je ne sais quelle vilainie.

« 3. Les êtres humains sont naturellement enclins à chercher la vérité sur le sens et les fins dernières de la vie. »
Oui, mon intellectuel philosophe, tes doigts courent sur le clavier que guide ton ami Bill Gate et tu regardes ton écran ou s’affiche ta pensée comme tu fixerais une fenêtre ouverte sur le Monde. Une fenêtre, des fenêtres, windows en Anglais, pardon, en Américain, excuse moi.
Tu sais j’ai vu les yeux (de très loin il est vrai) de cet enfant palestinien, à côté de son père qu’un chasseur Israélien avait tiré comme un lapin. Il savait qu’il allait mourir lui aussi cet enfant et je ne suis pas sûr qu’il s’interrogeait sur « les fins dernières de la vie » ni sur celui qui avait vendu le fusil et les cartouches au salopard qui lui tirait dessus.
Mais, je sais, mon intellectuel sélectif, dans les couloirs de la mort, chez toi, en Amérique, il y a plein « d’êtres humains qui sont naturellement enclins à chercher la vérité sur le sens et les fins dernières de la vie »  ; surtout sur la fin dernière.

« 4. La liberté d’opinion et la liberté de culte sont des droits inviolables de la personne humaine. »
Ah mon bel intellectuel libertaire, on est soudain dans ton domaine de prédilection. La liberté d’opinion c’est beau, c’est grandiose, on s’est battus pour l’avoir et on se bat pour la conserver…
As tu essayé de prêcher dans le désert ? Essaie, avant d’en parler à CNN, et tu auras un avant goût de ce qu’est ta liberté d’opinion dans une société ultra libérale. La relativité s’applique aussi dans ce domaine. Si tout est organisé pour que personne ne t’entendre, pour que personne ne te lise, pour que personne ne sache que tu existes, alors la liberté d’opinion peut être, car elle ne dérange plus personne.
Oui, mon intellectuel engourdi, je suis un peu parano, mais j’ai les yeux ouverts moi et je connais un certain Messier, Français immigré chez toi pour des besoins monopolistiques. Je connais, aussi Amazon.com, ils vendent des livres et des idées dans toutes les langues. Peut être vendent-ils tes idées, tu me diras.

« 5. Tuer au nom de Dieu est contraire à la foi en Dieu. C’est la plus grande trahison de l’universalité de la foi religieuse. »
Mon intellectuel que le génie aveugle, sais tu qu’il y a très peu de temps, cinq cents ans, à peine, un terroriste, barbu (déjà !), venu d’Espagne qui avait pour nom Christophe Colomb a posé le pied sur ton continent. Il portait à la poitrine la croix du Christ et sa main était armée par son Roi. Au nom d’un Dieu, que tu idolâtres peut être encore aujourd’hui, il a été à l’origine du plus grand nettoyage ethnique de l’humanité. Il a commencé par le sud, proche de l’Equateur, pillant et tuant et violant.
Tes ancêtres on achevé le boulot mon intellectuel amnésique, en Amérique du Nord.
Tu ne te souviens pas ? Mais si, rappelle-toi, il s’appelaient, les Apaches, les Commanches, les chippewa… Mais si, il en reste encore quelques uns dans les réserves. Tu sais bien, ces familles parquées que l’on gave de bière et de mauvais alcool.
Allez, je vais t’aider : Dakota du sud, 1890, 300 Indiens lakota massacrés à Wounded Knee.
Tu vois que ça te reviens. Ne rougis pas, tu n’y es pour rien, mais tes ancêtres, les fumiers, ils ont bien achevé le travail commencé par Christophe ! On peut le dire comme ça !

« C’est la plus grande trahison de l’universalité de la foi religieuse. »
Comme tu as raison bel intellectuel pasteurisé ! Mais, tu sais, la foi religieuse… tout es relatif, encore. De quelle religion parles tu ? de quel Dieu est-il question ? Il y a les Dieux Historiques, certes, et je ne te ferai pas l’insulte de les énumérer, même s’il en est que tu ignores alors que mes ancêtres Gaulois les vénéraient. Et puis, il y a les Dieux contemporains dont un que ni toi, ni ton Président n’ignore : le Fric, le Dollar… Tu connais ?
Même s’il a pris un bon coup sur la casquette avec l’affaire Enron, le Dieu qui guide l’Amérique les américains, et accessoirement le Monde, il continue à être vénéré… Quelque chose me dit que c’est en son nom que ton Administration pousse (et elle n’a pas beaucoup à forcer pour ce faire) ton Président à partir en guerre contre tout et pas n’importe quoi.
Ton pays, il tue au nom de son Dieu mon cher intellectuel va-t-en-guerre et ça, c’est la plus grande trahison de l’universalité de la foi. C’est toi qui l’as dit.

Avant de conclure, intellectuel ébahi, je voudrai te raconter une histoire, mais peut être que tu la connais.
Il s’appelait Don Quichotte et il habitait une contrée : la Mancha, en Espagne. Avec un peu d’imagination, on pourrait la confondre avec l’Amérique. Un jour, il se mit a voir des hordes de guerriers menaçants qui se dressaient à l’horizon. Il sella sa belle jument et partit lance en avant affronter ces dangereux envahisseurs. L’histoire nous apprend que ce n’était que des moulins à vents.

Tu te rends compte, mon intellectuel somnambule, des moulins à vents ! Un prétexte quoi, un mirage.

« Nous nous battons pour nous défendre et pour défendre ces principes universels », m’as tu écris dans ta longue lettre. Je crains que nous soyons en désaccord sur cette affirmation péremptoire et je plains, plus encore, les morts passés présents et à venir.
Pourquoi, me demandes tu ?

Parce qu’on ne meurt pas pour la patrie, mon intellectuel nombriliste, on meurt pour les industriels, toujours.

Je te laisse a ton hypnose médiatique et à tes folles envies de légitime défense face à l’axe du mal. Mais tu sais, je me répète, tout est relatif, l’axe du mal, pour certains c’est ton Président, ton Administration, ton Pays…

Reçois mes fraternelles salutations.

Gilles LESTRADE


 
P.S.

Je te donne la définition française du mot intellectuel, je compte sur toi pour m’envoyer la définition américaine, ça m’amuserait de comparer.

Intellectuel, elle - adj - Qui appartient à l’intelligence, à l’activité de l’esprit * n et adj * Personne dont la profession comporte une activité de l’esprit ; personne qui a un goût affirmé pour les activités de l’esprit.
In le Larousse de poche 2002.

 
 
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