Les révoltes de Gaston Couté

Bientôt un siècle qu’il a tiré sa définitive révérence après une trentaine d’années d’existence, le gâs Couté : Gaston de son prénom, poète de vocation, écorché vif de constitution. Pas la peine d’attendre qu’on commémore le centenaire de sa mort : il ne fait pas partie de ceux qu’on honore. Faut-il le déplorer ?

S’il conserve quelques admirateurs, à ma connaissance les littératures et les anthologies scolaires l’ignorent. De Gatien Courtilz de Sandras (1644-1712), on passe à Claude Prosper Jolyot de Crébillon fils (1707-1777) Mais les auteurs hautement diplômés de ces manuels ne jugent pas utile de justifier leurs choix et exclusions. Ils ne font qu’obéir aux programmes concoctés au sommet par on ne sait qui, des membres de l’élite en tout cas, nourris de classicisme académique. Si, après une longue période de purgatoire, les mandarins ont fini par admettre au panthéon national Rimbaud et Baudelaire, c’est que ces derniers respectent les sacro-saintes règles de la langue écrite, et ne risquent plus de troubler les bonnes mœurs et l’ordre social.
Gaston Couté n’appartient même pas à la catégorie des poètes maudits : ceux qui furent négligés de leur vivant car ils étaient en avance sur leur temps. Pendant sa courte vie, il connut un certain succès, non parce qu’il se tenait au-dessus de la mêlée, mais parce qu’il pataugeait dedans. Un peu trop et du mauvais côté : celui des torchons rouges et noirs qui pavoisent les colères des gens d’en bas, pour reprendre l’expression méprisante d’un ministre de la France d’en haut. De surcroît, au lieu de respecter la langue des dominants, il s’exprimait comme ceux dont il partageait les luttes : gueux des champs ou des villes. Comble de la vulgarité, ses textes sont souvent destinés à être chantés. Hors des salons à piano, cela va de soi !
Infréquentable, irrécupérable et d’un mauvais exemple pour la jeunesse donc, le croquant chansonnier prématurément usé par les excès. Quant à ses révoltes, appartiendraient-elles à un passé révolu ? Un siècle plus tard on en jugera.

Les propos suivants voudraient seulement faire connaître le bonhomme à ceux qui cherchent dans la chanson autre chose que des berceuses, des fadaises ou des braillements d’autant plus inaudibles qu’ils sont recouverts de zizique boum-boum : le tout importé des Zuhessas et jetable après usage, comme tous les objets de consommation.
Précaution : à défaut de les chanter, il faudrait lire les textes cités à haute voix et en roulant les R à l’ancienne. Ainsi s’éclaireront la plupart des mots en patois beauceron. (Ou Solognot selon l’auteur, dont le terroir natal se situe entre Beauce et Sologne.)
À titre d’essai, commençons la visite par cette chanson largement autobiographique, comme nous le verrons par la suite. Aussi Gaston Couté s’étonnerait-il fort de savoir qu’en son pays un bahut porte aujourd’hui son nom ! Mais sans doute serait-il moins surpris de voir son buste vandalisé par des conscrits en goguette. Ceux-ci avaient voulu se venger des moqueries dont les avait jadis accablés leur compatriote, viscéralement antimilitariste. Et ce faisant, ils lui avaient donné raison !...(Les conscrits)

Le gâs qu’a mal tourné

Dans les temps qu’j’allais à l’école, / Oùsqu’on m’vouèyait jamés bieaucoup, / Je n’voulais pâs en fout’e un coup ; / J’m’en sauvais fér’ des caberioles, / Dénicher les nids des bissons, / Sublailler (1), en becquant des mûres / Qui m’barbouillin tout’la figure,./ Au yeu d’aller apprend’ mes l’çons ; / C’qui fait qu’un jour qu’j’étais en classe, / (Tombait d’ l’ieau, j’pouvions pâs m’prom’ner !) / L’mét’e i’m’dit, en s’levant d’ sa place : / "Toué !... t’en vienras à mal tourner !"

Il avait ben raison nout’ mét’e, / C’t’houmm’-là, i’d’vait m’counnét’ par coeur ! / J’ai trop voulu fére à ma tête / Et ça m’a point porté bounheur ; / J’ai trop aimé voulouér ét’ lib’e / Coumm’ du temps qu’ j’étais écoyier ; / J’ai pâs pu t’ni’ en équilib’e / Dans eun’plac’, dans un atéyier, / Dans un burieau... ben qu’on n’y foute / Pâs grand chous’ de tout’ la journée... / J’ai enfilé la mauvais’ route ! / Moué ! j’sés un gâs qu’a mal tourné !

A c’tt’ heur’, tous mes copains d’école, / Les ceuss’ qu’appernin l’A B C / Et qu’écoutin les bounn’s paroles, / l’s sont casés, et ben casés ! / Gn’en a qui sont clercs de notaire, / D’aut’s qui sont commis épiciers, / D’aut’s qu’a les protections du maire / Pour avouèr un post’ d’empléyé... / Ça s’léss’ viv’ coumm’ moutons en plaine, / Ça sait compter, pas raisounner ! / J’pense queuqu’foués... et ça m’fait d’la peine / Moué ! j’sés un gâs qu’a mal tourné !

Et pus tard, quand qu’i’s s’ront en âge, / Leu’ barbe v’nu, leu’ temps fini, / l’s vouéront à s’mett’e en ménage ; / l’s s’appont’ront un bon p’tit nid / Oùsque vienra nicher l’ ben-êt’e / Avec eun’ femm’... devant la Loué ! (2) / Ça douét êt’ bon d’la femme hounnête : / Gn’a qu’les putains qui veul’nt ben d’moué. / Et ça s’comprend, moué, j’ai pas d’rentes, / Parsounn’ n’a eun’ dot à m’dounner, / J’ai pas un méquier dont qu’on s’vante... / Moué ! j’sés un gâs qu’a mal tourné !

l’s s’ront ben vus par tout l’village, / Pasqu’i’s gangn’ront pas mal d’argent / A fér des p’tits tripatrouillages / Au préjudic’ des pauv’ers gens / Ou ben à licher les darrières / Des grouss’es légum’s, des hauts placés. / Et quand, qu’à la fin d’leu carrière, / l’s vouérront qu’i’s ont ben assez / Volé, liché pour pus ren n’fére, / Tous les lichés, tous les ruinés / Diront qu’i’s ont fait leu’s affères... / Moué ! j’s’rai un gâs qu’a mal tourné !

C’est égal ! Si jamés je r’tourne / Un jour er’prend’ l’air du pat’lin / Ousqu’à mon sujet les langu’s tournent / Qu’ça en est comm’ des rou’s d’moulin, / Eh ben ! I’ faura que j’leu dise / Aux gâs r’tirés ou établis / Qu’a pataugé dans la bêtise, / La bassesse et la crapulerie / Coumm’ des vrais cochons qui pataugent, / Faurâ qu’ j’leu’ dis’ qu’ j’ai pas mis l’nez / Dans la pâté’ sal’ de leu-z-auge... / Et qu’c’est pour ça qu’j’ai mal tourné !...
(1) = siffler (2)= loi

- Le fils du meunier

« L’an 1880, le 23 du mois de septembre est comparu devant l’Adjoint au Maire de la ville de Beaugency, Eugène Désiré COUTÉ, meunier, âgé de 39 ans, demeurant à Beaugency, rue du Rû, lequel nous a présenté un enfant de sexe masculin né le matin même à 3 heures, de lui déclarant, et de Estelle Joséphine, Palmyre ALLEAUME, 34 ans, auquel il déclare donner le prénom de Gaston, Eugène... »

Deux ans après la naissance de Gaston, ses parents s’installent dans un autre moulin de la région, près de Meung-sur-Loire. À l’époque, les meuniers appartiennent à l’aristocratie roturière, et leur clientèle les soupçonne de tricher sur la qualité et la quantité. Par ailleurs, vu le destin de notre personnage, il n’est peut-être pas inutile de préciser que le bourg voisin garde le souvenir d’au moins deux célébrités. Vers 1277, Jehan Chopinel dit de Meung, un moine contestataire, acheva en ces lieux le “ Roman de la Rose ”, commencé un demi-siècle plus tôt par un certain Guillaume de Loris, dont on ne sait pas grand chose. En 1561, enfermé pour divers méfaits dans “ la dure prison de Meung ” où à l’en croire il laissa “ presque la vie ”, François Villon subit la torture ordinaire et ébaucha ce qui deviendrait son “ Testament ”. Le testament d’un pauvre escolier qui a mal tourné...
Le gamin mène alors l’existence des petits campagnards, qui savent glaner autour d’eux les occasions de s’instruire et se distraire. Au moulin paternel, il peut observer les incessantes allées et venues des paysans des alentours, patoisant à qui mieux mieux. L’âge venu, il prend le chemin de l’école, rendue obligatoire, gratuite et laïque dès 1882. Là, on lui enseignera une nouvelle langue : le français. Même s’il trouve le temps longuet, il apprend vite et décroche au certif’ la glorieuse place de premier du canton.
Aussi, la relative aisance de ses parents aidant, fait-il partie des rares privilégiés à poursuivre des études : au collège de Meung d’abord, où parmi ses condisciples plus âgés il fait la connaissance d’un certain Pierre Dumarchey, qu’il retrouvera plus tard à Montmartre sous le pseudonyme de Mac Orlan ; puis au lycée d’Orléans. Pour tromper son ennui, il écrit des poèmes et des récits que publient des feuilles locales. Mais la vie de pension, militairement réglée, lui devient bientôt insupportable, et il démissionne (ou se fait renvoyer ?) au début de la deuxième année.

Pas question pour l’adolescent de revenir au moulin familial. Comme cela arrive à beaucoup, même inachevées sans doute ses études lui ont-elles donné d’autres ambitions que de faire le meunier. Non seulement il se trouverait sous la coupe de son père, mais encore et surtout sous celle de son beau-frère, d’une vingtaine d’années plus âgé. Tout à fait le “ beauf ” que popularisera plus tard Cabu. Dans une saynète et divers écrits, Gaston Couté en fera “ Môssieu Imbu ” (de sa personne). Significatif exemple du rapport entre les deux personnages :

- La rage d’écrire

Grâce à son instruction, en 1897 il obtient une place de commis auxiliaire à la Recette générale d’Orléans, d’où il est ensuite muté dans une commune des environs. Avantage de la situation : devenu autonome à dix-sept ans, il peut résider dans la capitale du Loiret et fréquenter un cercle de poètes locaux. Mais cette relative liberté, il la paye par un travail fastidieux de sous-employé à la merci de chefs tatillons et bornés : des petits dictateurs de bureau, eux-mêmes soumis à la volonté de supérieurs ne valant pas mieux. Sans doute n’a-t-il pas l’humour d’un Courteline (1858-1929) pour s’en amuser. Aussi saisit-il la première occasion d’échapper à cette atmosphère où il s’étiole et enrage.
Au bout d’un an, il se fait embaucher au journal “ Le Progrès du Loiret ”. Certes la rubrique des “ chiens écrasés ” dont il a la charge n’a rien de passionnant. Mais Gaston publie dans le journal ses propres textes, sous divers pseudonymes : Pierre Printemps, Gaston Koutay...
De la quarantaine de poèmes écrits pendant son adolescence, la forme reste généralement classique. À dix-sept ans, le garçon rêve bien sûr à l’amour. Majuscule. Bellement assorti aux paysages des bords de Loire. Mais il porte déjà un œil critique sur son entourage. Se moquant des gros qui tels son beau-frère ne songent qu’à grossir davantage, il n’épargne pas les petits paysans âpres au gain. En revanche, il s’apitoie sur les gueux, les gamins au triste destin, les filles mariées contre leur gré ou abandonnées après avoir été engrossées. Çà et là percent l’anticléricalisme, le pacifisme et l’humanisme dont se nourrira d’abondance son œuvre à venir. Ainsi, dans “ La Paysanne ”, reprend-il à sa manière “ La Marseillaise ” :

-2- Ne déversons plus l’anathème / En gestes grotesques et fous. / Sur tous ceux qui disent : " Je t’aime " / Dans un autre patois que nous ; (bis) / Assez de sang, assez de larmes !/ - De la joie et de la beauté ! - / Jetons hors de l’humanité / La gloire homicide des armes !
Refrain : _ En route ! Allons les gâs ! / Pour un nouvel été. : Marchons ! Marchons ! / Semons le grain / De la fraternité !

Un autre thème revient fréquemment sous sa plume : la mort qui guette jeunes et vieux, attend riches et miséreux. Comment le cénacle de poètes (la jeunesse dorée de la ville) auquel il appartient accueille-t-il ses œuvres lorsqu’il les débite de sa manière très particulière ? À en croire un témoin qui, dans la carrière artistique, choisira quant à lui la voie la plus sage, celle qui conduit aux honneurs :
« Son visage osseux, ses longs cheveux embroussaillés, sa mine d’anarchiste, sa silhouette d’épouvantail à moineaux, indisposent le spectateur. Très calme, il s’avance et toise le public qui décidément se regimbe sous la provocation. Mains dans les poches, il attend que le silence se rétablisse, pour commencer... »
Anarchiste ! Le maître mot est lâché, qui n’a rien d’un compliment si on le replace en situation. Les attentats souvent sanglants, dont une des victimes fut le président de la République lui-même, viennent alors de secouer le pays, amplifiés par une presse qui amalgame insidieusement vulgaires bandits et révolutionnaires libertaires. Ainsi jusqu’à fin fond des campagnes, le nom de Ravachol (exécuté en 1892) désignera-t-il durablement un mauvais sujet ou plus banalement un simple maladroit bousilleur de travail. Contre ceux qu’on qualifierait aujourd’hui de terroristes, le pouvoir a réagi. Tandis que les juges expédiaient les inculpés à la guillotine ou au bagne, le gouvernement profitait de l’occasion pour voter des lois liberticides, dites “ scélérates ” par l’opposition de gauche. Pour les bourgeoisillons qui, avant de prendre la succession de papa, jettent leur gourme en rimaillant et en en vidant bouteille, sans doute le fils du meunier inquiète-t-il. Il ne se contente pas de chanter l’amour, la mort et la nature et, quand il crie ses révoltes, ce n’est pas pour la frime. Lorsqu’il emploie le parler solognot plutôt que le patois d’Ile-de-France (devenu langue nationale par la volonté de François 1er, puis imposé dans les écoles de la Troisième République), ce n’est pas pour se moquer de ceux qui l’utilisent. Au contraire, il se met dans leur peau pour évoquer les grandes misères et les petites joies des gueux et des “ traîneux ”. Malheureusement ceux-ci n’assistent pas à ses prestations. Lisent-ils seulement le journal dans lequel il publie ses premières œuvres ?

- Le coup de pouce du destin

C’est alors que se produit un de ces événements qui bousculent le sort. À marquer d’une pierre blanche. Ou noire... Lors d’un spectacle mêlant numéros de music-hall et récital de chansonniers, Gaston Couté trouve l’audace de monter sur la scène pour faire entendre ses propres œuvres. Dans “ Le deuil du moulin ”, un sonnet de forme classique, il évoque la mort du meunier. Sans doute un fouilleur de psyché débusquerait-il là un sens caché... La mort est également présente dans un autre poème plus original, puisque rédigé en patois du pays. “ Le champ de naviots ” (de navets) c’est ainsi qu’on appelle le cimetière près duquel le pseudo-narrateur cultive sa vigne en voyant se succéder les enterrements :

-4- Et tertous, l’pésan coumme el’riche, / El’rich’ tout coumme el’pauv’ pésan, / On les a mis à plat sous l’friche ; / C’est pus qu’du feumier à pesent, / Du bon feumier qu’engraiss’ ma tarre / Et rend meilleurs les vins nouvieaux : / V’là c’que c’est qu’d’êt’ propriétare / D’eun’vigne en cont’ el’champ d’naviots !

- 5- Après tout, faut pas tant que j’blague, / ça m’arriv’ra itou, tout ça : / La vi’, c’est eun âbr’ qu’on élague... / Et j’s’rai la branch’ qu’la Mort coup’ra. / J’pass’rai un bieau souèr calme et digne, / Tandis qu’chant’ront les p’tits moignaux... / Et quand qu’on m’trouv’ra dans ma vigne, / On m’emport’ra dans l’champ d’naviots !

De cette prestation, le chef de la troupe dira plus tard : « Je me souviens de cette halte comme si c’était d’hier. J’avais demandé, à l’issue de notre unique représentation, si quelque spectateur désirait si faire entendre. Un tout jeune homme s’approcha, poussé par l’ami qui l’accompagnait. Il se nommait Gaston Couté, je l’appris quelques instants plus tard. Il grimpa sur l’estrade et, les mains aux poches, sans façon, déclama d’une voix mal assurée une étonnante chanson, plus exactement un poème qu’on imaginait mal qu’il ait pu être composé par un garçon de dix-sept ans. Il s’agissait du “ Champ d’ naviots ”.
- Quel est donc l’auteur de cette pièce lui demandai-je, quand il eut achevé d’en détailler la dernière strophe, de conclure son histoire si pleine de vérité, de simplicité et de mélancolie
- Mais c’est moi, me répondit-il d’un air gêné.
Je le félicitai chaleureusement et lui demandai de m’accompagner dans l’arrière-salle du café. J’avais un vif désir de l’entendre encore, de le questionner, de connaître ses projets. Il me récita d’autres poèmes qui sentaient bon la terre, la vigne, les blés. Toute la campagne flambait dans ses yeux. Il avait complètement effacé sa timidité du début. Je l’engageai à poursuivre ses compositions en parler paysan en lui laissant entrevoir que leur originalité pourrait le conduire à un bon succès dans les cabarets de la capitale, s’il consentait à quitter son village. Et j’eus l’impression, en le quittant, qu’il n’allait plus tarder à abandonner tout ce qui le retenait à Meung et à Orléans, sa famille et la quiétude qui l’entourait au moulin paternel qu’il me disait habiter, ses amis et son emploi d’apprenti reporter. Je n’entendis plus prononcer son nom pendant la durée de notre tournée provinciale.
 »

Quelle confiance accorder à ce souvenir recueilli alors que Gaston Couté est mort après avoir acquis une célébrité quelque peu sulfureuse ? Laquelle rejaillit sur le témoin de ses débuts, dont la carrière de chansonnier ne laissa guère d’autre trace que cette rencontre.
Quoi qu’il en soit, quelques mois plus tard le jeune poète décide d’abandonner Orléans et Meung, son métier de pisse-copie, le cénacle de poètes orléanais et le moulin familial. À ses parents il fait croire qu’il a trouvé une place de journaliste à Paris et, le 31 octobre 1898, il prend le train pour la capitale. Pour toute fortune il possède quelques vêtements de rechange et cent francs en poche : ce que peut espérer gagner un ouvrier parisien en une quinzaine ; de quoi faire six ou sept allers et retours Orléans/Paris. Mais l’essentiel tient dans un cahier et dans sa tête : des poèmes achevés ou à venir. Il vient tout juste de faire ses dix-huit ans.

- Le temps de la vache enragée

Du chansonnier montmartrois qui prétend l’avoir encouragé, sans doute Gaston ne reçoit-il pas l’accueil espéré. À lui de se débrouiller, en proposant ses œuvres d’un cabaret à l’autre, contre quelques croissants arrosés d’un café-crème bien souvent. Outre “ Le champ de naviots ”, son répertoire compte quelques autres poèmes patoisants, où l’humour sombre traduit ses révoltes sur fond de tendresse déçue.
“ La Toinon ”, c’est une copine d’école grimpée à Paris pour servir de bonne, avant de se faire donner le titre de baronne : «  -4- Ça m’ gên’ d’ la vouer riche et d’me vouèr si pauve, / Ça m’ saigne ed’ songer qu’alle aime un tas d’ gàs / Qu’entr’nt avec leu’s sous au fond d’ soun alcôve / Et qu’ont les bécots qu’all’ me baill’ra pas... / Aussi, j’ dounn’rais ben tout c’ que j’ai en poche : / Ma pip’, mon coutieau, mes collets d’ laiton, / Pour ét’ ’core au temps oùsque, tout p’tit mioche, / J’allais à l’école avec la Toinon ! »
Un autre “ bon métier ”, avec celui de la Toinon ? Celui de curé ! On mange bien sans trop se fatiguer et on bénéficie d’appréciables avantages : «  (...)Tu confess’rais l’mond’ du pays / Et, dans l’tas des fill’s brun’s ou blondes / Gn’en a pas mal qui sont girondes / Si j’étais que d’toué, j’me mettrais / Curé ! (...) »
À cette pasquinade anticléricale, on peut préférer une autre chanson écrite à la même époque : “ Le gâs qu’a perdu l’esprit ”

Par chez nous, dans la vieille lande / Ousque ça sent bon la lavande, / Il est un gâs qui va, qui vient,/En rôdant partout comme un chien / Et, tout en allant, il dégoise / Des sottises aux gens qu’il croise.

Honnêtes gens, pardonnez-lui / Car il ne sait pas ce qu’il dit : / C’est un gâs qu’a perdu l’esprit !

Ohé là-bas ! bourgeois qui passe, / Arrive ici que je t’embrasse ; / T’es mon frère que je te dis / Car, quoique t’as de bieaux habits / Et moi, des hardes en guenille, / J’ont tous deux la même famille.

Ohé là-bas ! le gros vicaire / Qui menez un défunt en terre, / Les morts n’ont plus besoin de vous, / Car ils ont bieau laisser leurs sous / Pour acheter votre ieau bénite, / C’est point ça qui les ressuscite...

Ohé là-bas ! Monsieu le Maire, / Disez-moué donc pourquoi donc faire / Qu’on arrête les chemineux / Quand vous, qui n’êtes qu’un voleur / Et peut-être ben pis encore, / Le gouvernement vous décore.

Ohé là-bas ! garde champêtre, / Vous feriez ben mieux d’aller paîtr / Qu’embêter ceux qui font l’amour / Au bas des talus, en plein jour ; / Regardez si les grandes vaches / Et les petits moineaux se cachent.

Ohé là-bas ! bieau militaire / Qui traînez un sabre au derrière / Brisez-le, jetez-le à l’ieau./ Ou ben donnez-le moi plutôt / Pour faire un coutre de charrue... / Je mourrons ben sans qu’on nous tue.

Et si le pauvre est imbécile / C’est d’avoir trop lu l’Evangile ; / Le fait est que si Jésus-Christ / Revenait, aujour d’aujord’hui, / Répéter cheu nous, dans la lande / Ousque ça sent bon la lavande.

Ce que dans le temps il a dit, / Pas mal de gens dirin de lui : / "C’est un gâs qu’a perdu l’esprit ! ..."

Pour jouer son rôle de “ diseux paysan ”, mais également par souci d’économie, le jeune homme adopte une tenue des plus simple : vaste blouse, chapeau informe et sabots. Mais à Montmartre la concurrence est rude et les patrons de cabaret ne pratiquent pas la charité. Aussi le maigre viatique de départ fond-il vite.
Au bout d’une dizaine de mois de galère, Gaston abandonne la partie et se résigne à revenir au pays. Amaigri, loqueteux, épuisé, désespéré, honteux. On devine les sarcasmes dont l’accable son beau-frère : “ Môssieu Imbu ”. Devenu l’associé de son beau-père, celui-ci s’est lancé dans la politique villageoise avec, tout au sommet de ses ambitions, la place de maire, complétée par les présidences honorifiques de toutes les sociétés de Meung.
Ses rages, le jeune poète ne peut les confier qu’au papier. Va-t-il s’avouer vaincu, se résigner à mener une petite vie étriquée, gagner sa croûte à la sueur de l’ennui, avec en bout de course “ Le champ de naviots ” ? Impensable, impossible ! Aussi, dès qu’il se sent requinqué, reprend-il la route de Paris. Il entend bien désormais vivre pour écrire et, si possible, écrire pour vivoter.

- L’envers de la Belle Époque

Blouse, chapeau et sabots : têtu, Gaston Couté repart à l’assaut des cabarets montmartrois pour débiter ses œuvres anciennes et nouvelles, dans un style personnel qui va s’affirmant. Dans un premier temps, il parvient à gagner en moyenne le demi-salaire d’un ouvrier. De quoi subvenir à ses besoins essentiels : se loger, manger, mais aussi s’enivrer. Au cours de ses tournées, il se mesure à d’autres chansonniers : Aristide Bruant (1858-1925), Xavier Privas (1863-1927), Jehan Rictus (1867-1933), Montéhus (1872-1952)... Mais il fréquente également des apôtres de la Révolution qui alimentent et orientent sa révolte originelle. Parmi eux un certain Courtois alias Liard (1862-1918) qui purgea cinq ans de bagne dans l’enfer guyanais. Son crime ? Avoir activement participé aux luttes ouvrières...
Lors de son vingtième anniversaire, en aidant quelque peu la nature, il parvient à se faire réformer. Il en tirera aussitôt une goguenardise pour enrichir son répertoire contestataire : « -4- De la chair de vingt ans / Qu’étalera fièvre ou bataille, / Savez-vous que c’est épatant / Quand on la drogue ou qu’on la taille ! / Et le morticole abruti / Portant du velours sur la manche / Numérote mes abatis / Pour les lendemains de Revanches...
Refrain : Alors sans bouger le sourcil, / Je me dis pendant ce temps-là : / Si tu n’as pas vu mon cul, le voici ! / Si tu n’as pas vu mon cul, le voilà !  »

Cette année-là, d’autres célébreront la glorieuse Exposition Universelle, placée sous le signe de la science et du progrès. De ce triomphalisme aux allures mystiques on connaît aujourd’hui les conséquences : crises économiques cycliques, massacres mondiaux de naguère, mondialisation d’aujourd’hui, avec pour seul objectif la recherche égoïste du profit. Le vingtième siècle qui commence peut certes se targuer de progrès techniques stupéfiants. Mais ceux-ci ne font que rendre plus insupportable la misère des exploités.
Née de la défaite militaire du Second Empire, puis bâtie sur le sang des Communards, la Troisième République se destinait à attendre une restauration monarchique. Cependant, d’élection en élection, elle a triomphé de ses adversaires : royalistes, bonapartistes et autres nostalgiques d’un pouvoir fort. Elle a surmonté des scandales qui ont éclaboussé jusqu’à son président, échappé de peu au viol perpétré par un général de parade, mâté la violente crise de désespoir des anarchistes. Enfin, l’Affaire Dreyfus vient de ressouder les rangs de ses partisans. Après trente ans d’existence, elle semble solidement installée. Pourtant, en exerçant le pouvoir, la bourgeoisie républicaine a surtout voulu favoriser ses propres intérêts : ceux du grand commerce et de l’industrie, de plus en plus avide de main-d’œuvre et de matière première à bon marché. Trente ans, c’est le temps d’une génération, le temps de renouveler celle des Communards anéantis par la fusillade ou le bagne.
Mieux qu’un discours, un dessin de Steinlen (avec lequel collabora Gaston Couté dans divers journaux révolutionnaires) résume la situation. Coiffée d’un bonnet phrygien et drapée de rouge, Marianne donne le bras à un bourgeois cossu. Deux ouvriers dévisagent le couple en rageant : « Cache-toi, salope ! Tu nous fais honte ! » (Le Chambard, 23 juin 1894) Ce qui donne, sous la plume et dans la gorge de Gaston Couté, quand plane la menace d’un service militaire prolongé :

Nos vingt ans
« Gueux, qu’avions-nous jusqu’à ce jour ? / De l’or : pas un sou ! / Du sol : pas un pouce ! / Notre âge nous livre l’amour, / Blond trésor et vigne aux vendanges douces ! / Mais voici qu’on veut nous voler / Trois ans d’un bonheur éclos hier à peine. / Et voici qu’on veut affubler / Nos tendres vingt ans d’oripeaux de haine !

Refrain :
Les gros, les grands !... Si c’est à vous / Écus sonnants et bonne terre / Les gros, les grands !... Si c’est à vous / Vous les gardez pour vous ! / Mais nos vingt ans, ils sont à nous / Et c’est notre seul bien sur terre./ Mais nos vingt ans, ils sont à nous / Nous les gardons pour nous !

Pourquoi des clairons, des tambours ?... / Le violon jase au fond des charmilles. / Les galons et les brandebourgs / Ça fait mieux autour du jupon des filles ! / Notre cœur dans un cœur aimé, / Reposera mieux qu’au sein de l’histoire / Car nous nous flattons d’estimer / Une nuit d’amour plus qu’un jour de gloire.

Notre bonheur n’est pas jaloux / Du bonheur de ceux qui disent : Je t’aime / Dans un autre patois que nous. / Nous ne voulons pas troubler leur poème. / Et fiers d’épeler à présent / Dans un livre plein de douces paroles. / Pour apprendre à verser du sang / Nous ne voulons pas aller à l’école.

Le mensonge, en l’amour prend corps, / Mais il prête une âme aux drapeaux qui bougent / Alors, nous préférons encor / Le mensonge rose au mensonge rouge. / Et sur ce, bourgeois impotents / Dont le champ fleurit, dont le coffre brille, / Ne demandez plus nos vingt ans : / Ils sont promis pour le prochain quadrille. »

- Vers la guerre

Dans leur escalade folle au profit, les grandes nations industrielles se disputent les derniers territoires à coloniser, n’évitant que de justesse les conflits. En métropole s’amplifie l’écart entre riches et pauvres, exploitants et exploités. Si la lutte des travailleurs permet d’arracher quelques améliorations, celles-ci s’avèrent bien insuffisantes et les grèves se succèdent et s’amplifient malgré une rude répression. Même les paysans au sort menacé se mêlent au combat.
Une bonne petite guerre arrangerait bien les choses. En attendant, les grandes puissances se livrent à la course aux armements et nouent des alliances motivées par de sordides intérêts. Ainsi la France républicaine s’associe-t-elle avec la Russie tsariste. La première a des capitaux à placer, la seconde ouvre son vaste pays à l’industrialisation et met dans la balance la plus colossale armée du monde. Tandis que s’accroissent les dépenses militaires, en France le temps d’encasernement passe de deux à trois ans.
Reste à préparer les esprits par une gigantesque campagne d’intoxication, puis à désigner le prochain ennemi héréditaire. Le moment venu, on trouvera bien un prétexte pourexpédierles hommes à la boucherie. Celle-ci, les experts en bourrage de crâne la baptiseront “ Guerre du droit ” ou encore “ Der des ders ”...

À sa manière Gaston Couté participe à ce que d’aucuns nomment la lutte des classes. Sans hésitation, il a choisi son camp : celui des gueux dont il s’est toujours fait le chantre. Ses révoltes cette fois portent sur de sinistres et redoutables réalités. S’il exalte les prolétaires se bagarrant pour obtenir leur juste part du gâteau, il vitupère les nantis prêts à tout pour continuer à s’enrichir. Plus que jamais pacifiste, il s’encolère contre l’armée chouchoutée par les gouvernants et qui, en attendant de s’en prendre à l’étranger, se fait la main et le fusil sur les grévistes. De toutes ses forces et de tout son talent il dénonce la guerre qui couve, de plus en plus menaçante, tel un orage dont on finit par espérer qu’il éclate.
Cet engagement sans concession lui vaut l’inimitié de nombre de ses confrères chansonniers, qui virent au nationalisme chauvin. Ainsi Théodore Botrel (1868-1920), le Breton royaliste patriotard, s’oppose-t-il à une édition des textes de Couté, refusant de voir voisiner dans une même collection ses propres œuvres et celles du Solognot anarchisant. Le public friqué venu s’encanailler dans les cabarets (et acceptant de se faire injurier par Aristide Bruant avant de reprendre en chœur “ Nini Peau de Chien ” puis de s’esclaffer aux gauloiseries), refuse Gaston Couté. C’est qu’il frappe juste et fort là où ça fait mal, le croquant révolté. En revanche, les prolétaires le reconnaissent pur un des leurs et l’acclament. Chantées sur des airs connus, ses chansons contestataires sont reprises dans la rue, à l’usine et l’atelier, dans les “ métingues ”. La chanson des fusils-1-« Nous étions fiers d’avoir vingt ans / Pour offrir aux glèbes augustes / La foi de nos cœurs éclatants . Et l’ardeur de nos bras robustes ; / Mais voilà qu’on nous fait quitter / Notre clair sillon de bonté ; / Pour nous mettre en ces enclos ternes / Que l’on appelle des "casernes" :-2- En nos mains de semeurs de blé / Dont on voyait hier voler / Les gestes d’amour sur la plaine, / En nos mains de semeurs de blé / On a mis des outils de haine... / O fusils qu’on nous mit en mains, / Fusils, qui tuerez-vous demain ?-5-Nous trinquons dans les vieux faubourgs / Avec nos frères des usines : / Mais si la grève éclate un jour / Il faudra qu’on les assassine ! / Hélas ! combien les travailleurs / Auront-ils à compter des leurs / Sur les pavés rougis des villes / Après nos charges imbéciles ?...-6- Mais, en nos âmes de vingt ans, / Gronde une révolte unanime : / Nous ne voulons pas plus longtemps / Etre des tâcherons du crime ! / Pourtant, s’il faut encore avant / De jeter nos armes au vent / Lâcher leur décharge terrible-7- Nous avons fait choix de nos cibles : / En nos mains de semeurs de blé / Dont on voyait hier voler / Les gestes d’amour sur la plaine, / En nos mains de semeurs de blé / Puisqu’on vous tient, fusil de haine !... / Tuez ! s’il faut tuer demain, / CEUX qui vous ont mis en nos mains !.. »

Dès 1910, pour compenser son éviction des cabarets montmartrois, il collabore régulièrement à des journaux aux titres éloquents : La Barricade, Le Libertaire, La Guerre Sociale... Mais le pouvoir cette fois s’inquiète. Le temps est à la revanche et à l’union sacrée et non au pacifisme et à la division. Aussi, au début de juin 1911, Gaston Couté est-il inculpé d’outrage à magistrat et apologie de crime. Les motifs ? Dans une chanson, il s’est moqué de ces messieurs les juges qui ont condamné un ouvrier porteur, lors d’une manifestation, d’une arme prohibée. Un tire-bouchon en l’occurrence ! Mais, par-delà cette pochade, c’est toute son œuvre contestataire qui est réprouvée. Aussi aggrave-t-il son cas en publiant de nouveaux textes antimilitaristes. Parmi ceux-ci, outre “ La chanson des fusils ” appelant les soldats à tirer sur leurs véritables ennemis et une “ Marseillaise des requins ” de même veine, la fantaisie suivante (sur l’air du “ Père Dupanloup ”) répond ironiquement à un concours de chanson de marche organisé par le Ministre de la Guerre :

Pour faire plaisir au colon

« Les gâs ! plus de refrains cochons ! / Va falloir y mettre un bouchon : / Puisque en march’ le Colon nous prie / de ne plus chanter d’salop’ries... / Dig, dig, dig, din don : / Si qu’on f’rait plaisir au Colon ?

Tout le long d’la route, chantons / Pour dérouiller nos ripatons, / Une chanson qui soit-z-à cheval-e / Dessus l’chapitr’ de la morale... / Dig, dig, dig, din don : / Ça va fair’ plaisir au Colon !

Chantons comme i’-f’rait bon chez nous, / Comme i’-f’rait bon planter des choux, / Ou dormir auprès de sa blonde, / Au lieu d’apprendre à tuer l’monde... / Dig, dig, dig, din don : / Ça va fair’ plaisir au Colon !

Chantons qu’i n’faut pas détester / Les gens du pat’lin d’à côté, / Parc’ qu’i’ s’dis’nt "je t’aime !" dans un autre / Genre de patois que le nôtre... / Dig, dig, dig, din don : / Ça va fair’ plaisir au Colon !

Chantons, nous qui n’possédons rien, / Qu’on a soupé d’être des chiens / Prêts à bondir hors de la niche / Pour défendre le bien des riches. / Dig, dig, dig, din don : / Ça va fair’ plaisir au Colon !

Chantons à ceux qui d’mand’nt not’ peau / Pour la plus grand’ gloir’ du drapeau, / Que nous nous foutons comm’ d’un’ guigne / De la gloire et de ses insignes... / Dig, dig, dig, din don : / Ça va fair’ plaisir au Colon !

Chantons pour dire aux ouvriers / Qui font la grèv’ sur les chantiers : / "Dans les grèv’s nous agirons d’même / Que nos copains du "dix-septième" ! / Dig, dig, dig, din don : / Ça va fair’ plaisir au Colon !

Chantons pour eux, chantons pour nous, / (Populo, c’est l’frèr’ de Pitou !) / Et comm’ chanson d’marche finale / Allons-y d’l’Internationale ! / Dig, dig, dig, din don : / Ça va fair’ plaisir au Colon ! »

En l’absence de l’inculpé, et pour cause !, son avocat s’écrie à l’issue du procès : “ Vous venez de condamner un mort ! ” Rongé par la tuberculose aux ravages accrus par l’alcool, Gaston Couté vient en effet de succomber à l’hôpital Lariboisière. Le 28 juin 1911, il finissait tout juste sa trente et unième année. Les mouchards de la police assistent au transport du cercueil jusqu’à la gare d’Austerlitz, d’où il sera ensuite convoyé jusqu’au cimetière de Meung. À toutes fins utiles, ils notent :

« Le Commissaire de Police, Chef de la 3ème Brigade,
à Monsieur le Directeur Générale des Recherches.

J’ai l’honneur de faire connaître qu’il ne s’est produit aucun incident au cours de la surveillance exercée hier (30 juin) par des inspecteurs de ma Brigade à l’occasion des obsèques du chansonnier révolutionnaire COUTE Gaston, décédé à l’hôpital Lariboisière.
Le corps a été conduit à la gare d’Orléans-Austerlitz, où il est arrivé à 4 h 50, pour être dirigé sur Meung-sur-Loire (Loiret).
Environ 200 personnes, parmi lesquelles on a remarqué ALMEREYDA, Victor MERIC, DOLIE, VIVIER et ACHILLE, ont suivi le convoi, qui est parti de l’hôpital précité. »

Les cinq individus signalés sont des militants révolutionnaires fichés par la police, comme Gaston Couté lui-même, dont le dossier remonte à 1901. Parmi eux, le journaliste libertaire Victor Méric (1876-1933) collabore à la “ Guerre Sociale ” née en 1906. Deux ans plus tard il crée “ Les Hommes du jour ”, un virulent journal illustré. Ses articles lui vaudront deux condamnations pour “ outrage à l’armée ”.
Miguel Almereyda (anagramme de “ Y a la merde ”) se nomme en réalité Eugène Vigo (1883-1917). Journaliste pacifiste pro-allemand aux activités quelque peu troubles, il lance en novembre 1913 “ Le Bonnet Rouge ”. Pour des raisons politiques mal connues, il est emprisonné le 7 août 1917 et se suicide (ou “ est suicidé ”...) dans sa cellule une semaine plus tard. Il laisse un fils, le futur cinéaste Jean Vigo.

D’autres témoins, certes suspects de sympathie pour le mort, évaluent la foule à 600 personnes. Selon eux, des terrassiers du métropolitain arrêteront leur travail pour charger le cercueil sur leurs épaules et rendre ainsi un dernier hommage à celui qu’ils considèrent comme un frère de combat.
Gaston Couté ne verra pas nombre de ses camarades révolutionnaires jeter leur pacifisme et leur internationalisme aux orties pour se rallier à l’Union sacrée et glorifier la guerre. Pas la peine de rappeler leur mauvais souvenir. Mieux vaut entendre de nouveau Gaston Couté :

« Je suis parti sans savoir où,
Comme une graine qu’un vent fou
Enlève et transporte :
A la ville où je suis allé,
J’ai langui comme un brin de blé
Dans la friche morte.
(...)
Je suis descendu bien souvent
Jusqu’au cabaret où l’on vend
L’ivresse trop brève ;
J’ai fixé le ciel étoilé,
Mais le ciel, hélas ! m’a semblé
Trop haut pour mon rêve. »

Cantique païen

Pour en savoir davantage :
- La chanson d’un gâs qu’a mal tourné : œuvres complètes de Gaston Couté, 5 volumes (Le vent du ch’min)
- Un site remarquable
- Gérard Pierron chante Gaston Couté : Le Chant du Monde 1992
- Gaston Couté chanté par Gérard Pierron et Marc Robine : Poètes et Chansons ; EPM 2002


 
 
 
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4 commentaires
  • > Les révoltes de Gaston Couté 13 juillet 2005 15:55, par Mehr Licht.

    Bonjour

    Merci à cet inconnu qui nous offre les chansons d’Alain Couté. C’est vraiment un beau cadeau, et ces chansons que je ne connaissais pas sont toutes magnifiques. Cela fait changement avec ces beuglantes en conserve qui nous cassent les oreilles de nos jour. Vivement le retour poétique de la chanson française à thème, qui, il n’y a pas encore si longtemps, charmait si joliment notre esprit et nos coeurs.

    Depuis que les Brassens, Brel, Ferré etc.. ne sont plus, peu de talentueux chansonniers les ont remplacés. Cela est rafraîchissant de voir que certains s’intéressent encore à de beaux textes chantés.

    Merci encore.

    Cordialement,

    Mehr Licht

  • > Les révoltes de Gaston Couté 15 juillet 2005 06:22

    Quelqu’on connaît-il le moyen d’enregistrer sur CD les chansons du site ci-dessus ?

  • > Les révoltes de Gaston Couté 18 juillet 2005 13:54, par Mehr Licht.

    Bonjour l’inconnu

    Pour enregistrer les chansons d’Alain Couté : Clique sur l’éclair de la chansons que tu désires avec le côté droit de ta souris, vas sur : enregistrer la cible sous..."Ma musique" ensuite à partir de là, tu pourras graver ton CD.

    Cordialement

 
 
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