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Le fric, toujours le fric...

Argentine : des mémos hyper-confidentiels trahissent les responsables

Par Greg Palast
Traduction Marie France Perez, traductrice bénévole
Sources : Lettre d’information ATTAC

A Buenos Aires, le Paris de l’Amérique latine, la police a abattu en
décembre deux douzaines d’Argentins décidés à affronter les balles
plutôt que la famine. Le cours de la devise nationale s’était écroulé
et le spectre du chômage, qui touchait déjà 16 pour cent de la
population, avait soudain fauché des millions de personnes, bien plus
que le gouvernement en déroute ne pouvait en compter. L’économie avait
été assassinée de sang froid.

Qui sont les responsables ? Les assassins ont laissé leurs empreintes
partout sur le cadavre encore chaud.

Un "memorandum d’accord technique" en date du 5 septembre 2000, signé
par Pedro Pou, Président de la Banque centrale d’Argentine a été
transmis à Horst Köhler, Directeur général du Fond monétaire
international. J’ai reçu la version intégrale du rapport de.... disons
simplement que l’adresse de l’expéditeur ne figurait pas sur
l’enveloppe.

L’"accord" exigeait de l’Argentine qu’elle réduise le déficit
budgétaire public en le faisant passer de 5,3 milliards de dollars en
2000 à 4,1 milliards en 2001. Réfléchissez. Il y a dix-huit mois, à
l’époque où l’accord était rédigé, l’Argentine était déjà au bord du
gouffre. Un travailleur sur six était au chômage. Même les économistes
à la manque du FMI auraient dû savoir que contenir les dépenses
publiques dans une économie en perte de vitesse, c’était comme stopper
les réacteurs d’un avion qui partirait en vrille.

Le FMI ajoute toujours la cruauté à l’incompétence. Sous le gros
titre, "Améliorer les conditions de vie des pauvres", le Fonds
intimait à l’Argentine de couper de 20 pour cent les salaires mensuels
de 200 dollars versés au titre d’un programme d’urgence pour l’emploi.
L’"accord" promettait également des coupures de 12 à 15 pour cent des
salaires des fonctionnaires et une "rationalisation" des pensions (le
FMI est en faveur d’une diminution de 13 pour cent des sommes versées
aux personnes âgées).

Les plans du FMI pour les retraités et les pauvres étaient émaillés de
projections économiques à la limite du délire. Le rapport prévoyait
qu’une fois que l’Argentine aurait haché menu ses dépenses de
consommation, sa production économique bondirait de 3,7 pour cent et
son taux de chômage s’effondrerait.

Cela n’a pas été le cas. Le plan du FMI a mis la production à genoux :
celle-ci a chuté de 25 pour cent durant le dernier trimestre de l’an
passé avant de sombrer complètement devant des taux d’intérêt qui, en
été, atteignaient 90 pour cent sur les profits libellés en dollars.

UNE AUTRE ENVELOPPE a atterri sur mon bureau qui contenait un
mémorandum concernant un "Plan d’assistance" pour l’Argentine pour les
quatre prochaines années. Ce document du 25 juin, signé par le
Président de la Banque mondiale James Wolfensohn, avertissait les
destinataires de l’utiliser "uniquement dans l’exercice de leurs
fonctions officielles".

Mes fonctions et mon devoir de reporter sont de vous avertir que ce
plan n’est rien d’autre qu’un stupéfiant mélange de cruauté et
d’aveuglement titanesque. Devant une économie déjà moribonde,
Wolfensohn prétendait qu’ "en dépit d’un ralentissement, les buts
énoncés dans le rapport de l’année précédente restaient valables et la
stratégie adéquate". Le Plan du FMI, concocté avec la Banque mondiale,
"allait grandement améliorer les perspectives pour le reste de 2001 et
pour 2002, une reprise de la croissance étant attendue durant le
second semestre de 2001."

Dans ce document très confidentiel, le Président de la Banque mondiale
se déclarait particulièrement fier que le Gouvernement argentin ait
opéré des coupes de 3 milliards de dollars dans les dépenses de base
pour payer l’augmentation des intérêts. En d’autres termes, le
gouvernement cessait de répondre aux besoins intérieurs pour payer les
intérêts de ses créanciers, pour la plupart des banques étrangères.

Les crises ont du bon, comme le chante Wolfensohn à ses banquiers de
lecteurs : "Un grand pas a été franchi vers la suppression de contrats
de travail surannés." Et les "coûts de la main-d’ouvre" ont chuté
grâce à la flexibilité du marché du travail induite par la
libéralisation de facto du marché via un moindre formalisme."
Traduction : les travailleurs ont perdu leurs emplois syndiqués et se
sont retrouvés à vendre des babioles à la sauvette.

Mais qu’est-ce qui a bien pu faire avaler un tel programme à
l’Argentine ?

Un prêt d’urgence de 20 milliards de dollars et un crédit "en attente"
du FMI, de la Banque mondiale et des banques commerciales qui sont
leurs partenaires : voilà l’appât utilisé.
Mais attention : cette générosité est moins grande qu’il n’y paraît.
L’"accord" prévoyait que l’Argentine poursuive son "plan de
convertibilité", la réforme de 1991 qui arrimait le peso, la devise
nationale, au dollar yankee à un taux fixe de un peso pour un dollar.
Ce rattachement du peso au dollar avait coûté fort cher : les banques
étrangères travaillant avec le FMI avaient demandé à l’Argentine de
payer une prime de risque de 16 pour cent supérieure aux taux
d’escompte du Trésor américain pour les dollars nécessaires à la bonne
marche du programme.

Maintenant, faites les comptes. Lorsque Wolfensohn a écrit son mémo,
l’Argentine avait 128 milliards de dettes. Les intérêts plus les
primes se montaient à 27 milliards par an. En d’autres termes, les
argentins n’ont pas vu un seul penny des prêts de "sauvetage" de 20
milliards de dollars. La dette s’est accrue, mais pas un sou n’a
échappé à New York, où l’argent s’est attardé pour payer leurs
intérêts aux créanciers américains qui détenaient les obligations.

Ces créanciers sont de tous acabits, depuis les requins de la Citibank
basée à New York jusqu’aux moins gourmands comme Steve Hanke,
président du Toronto Trust Argentina, un fonds du marché émergent.
L’équipe de Hanke a engrangé 100 pour cent sur les actions argentines
lors d’une panique monétaire en 1995. Don’t cry for Steve, Argentina.
Grâce aux profits de 79,25 pour cent enregistrés cette année-là, son
fonds est passé en tête de la ligue des spéculateurs. Les joueurs
appellent ça des "investissements de vautours" : parier sur l’échec des
politiques du FMI.

Hanke, qui est professeur d’économie à l’Université John Hopkins,
propose à ses étudiants un remède gratuit aux plaies de l’Argentine.
"Il faut abolir le FMI", me dit-il. Un conseil qui le mettrait sur la
paille.

Et, ajoute-t-il, il faut abolir le taux de change fixe. L’adoption
d’un tel taux a contraint l’Argentine à mendier et à emprunter un
solide paquet de dollars pour soutenir chaque peso, ce qui a permis au
FMI et à la Banque mondiale de déchaîner sur la pampa leurs quatre
hérauts de la politique néolibérale : marchés financiers libéralisés,
pouvoirs réduits du gouvernement, privatisation et libre échange.

Libéraliser, cela veut dire permettre au capital de passer librement
les frontières nationales. Et c’est bien ce qui s’est passé. L’an
dernier, l’élite argentine s’est défait de ses pesos pour des dollars
qu’elle a envoyés dans des paradis fiscaux à l’étranger, à raison de
750 millions de dollars par jour.

Au bon vieux temps, les banques nationales et provinciales, propriété
du gouvernement, finançaient les dettes de leur pays. Mais vers le
milieu des années 90, le gouvernement du Président Carlos Saúl Menem
les a bradées à des opérateurs étrangers tels la Citibank et la Fleet
Bank de Boston. Charles Calomiris, ancien conseiller à la Banque
mondiale, m’a confié que la privatisation de ces banques était un vrai
conte de fées. Oui, mais pour qui ? Comme les banques sous contrôle
étranger ne voulaient pas rembourser les déposants argentins, le
gouvernement a gelé les comptes d’épargne le 3 décembre, saisissant
l’argent de la classe moyenne pour rembourser les créanciers
étrangers.

Pour ne pas mécontenter ces créanciers, l’"accord" du FMI prévoyait
également "une réforme du système de partage des recettes fiscales".
Un doux euphémisme pour dire que les banques américaines seraient
payées en opérant une ponction sur les recettes fiscales que les
provinces réservaient à l’éducation et autres services publiques.
L’’accord" a également permis de trouver de l’argent en "réformant"
(tronquant) le régime d’assurance maladie.

Et lorsque ces coupes ne suffisent pas à payer les créanciers, on peut
toujours vendre les "bijoux de famille" ? c’est ainsi que les
argentins décrivent les privatisations. En 1995, le gouvernement a
vendu une grande partie du système d’approvisionnement en eau à
Vivendi Universal. Le conglomérat français s’est empressé de
dégraisser les effectifs et d’augmenter les prix ; les hausses ont
atteint 400 pour cent dans certaines régions. Dans son mémo
confidentiel, Wolfensohn, de la Banque mondiale, soupire : "Presque
tous les biens d’équipement ont été privatisés"... alors bien sûr,
maintenant, il n’y a vraiment plus rien à vendre.

C’est l’imposition d’une "politique d’ouverture commerciale", bien
clairement expliquée dans l’accord, qui a porté le coup de grâce. Elle
a forcé les exportateurs argentins (et leurs produits vendus en
dollars EU à cause du taux fixe) à rentrer en compétition et jouer une
partie pathétique et perdue d’avance contre les produits brésiliens
vendus en réals, la devise dévaluée du pays.

La Banque mondiale et le FMI ont-ils tirés les leçons de leurs
erreurs ? Ils ont appris autant qu’un cochon qui apprend à chanter : il
ne le peut ni ne le pourra, et s’il s’y essaie, il vous écorche les
oreilles. Le 9 janvier, alors que la capitale de l’Argentine était en
flammes, le Directeur général adjoint du FMI, Anne Krueger, a ordonné
au nouveau Président argentin, Eduardo Duhalde, de couper encore
davantage les dépenses publiques. Il est intéressant de constater que
le Président George W. Bush s’est rallié à l’avis du FMI sur les
coupes budgétaires précisément la semaine où il demandait au Congrès
américain d’adopter un plan de 50 milliards de dollars pour sortir les
Etats-Unis de la récession.

Dans son mémo, Wolfensohn résumait ainsi le programme : tout ce que
l’Argentine devait faire, c’était "réduire le coût de la production",
une démarche qui ne nécessitait qu’une " main-d’ouvre flexible".
Traduction : diminutions supplémentaires des retraites et des salaires,
ou, mieux encore, pas de salaire du tout. A la grande consternation de
l’élite argentine, toutefois, les abeilles ouvrières se sont
résolument obstinées à s’accorder sur une chose : leur appauvrissement.

Un de ces travailleurs, Anibal Verón, 37 ans et père de cinq enfants,
a perdu son travail de chauffeur de bus dans une compagnie qui lui
devait déjà 9 mois de salaire. Verón a rejoint les argentins au
chômage, les "Piqueteros" comme on les appelle là-bas, qui organisent
des barrages routiers. En novembre 2000, en levant un blocus, la
police l’a tué d’une balle dans la tête.

Et pourtant, les chantres de la mondialisation dépeignent la
résistance au nouvel ordre mondial comme une blague de jeunes
occidentaux gâtés et naïfs, cherchant à échapper à l’ennui "en se
laissant aller à la contestation" selon les dires du Premier ministre
anglais Tony Blair. Et les médias américains et européen d’entonner le
même refrain : elles mettent les projecteurs sur les contestations à
Seattle et à Gênes, mais elles se gardent bien de parler des grèves
générales qui mobilisent des millions de travailleurs argentins. Le
meurtre du manifestant Carlo Giuliani le 20 juillet à Gênes a fait les
gros titres des journaux aux Etats-Unis et en Europe. Mais ces mêmes
journaux ont passé sous silence la mort de Verón et le meurtre de deux
manifestants, Carlos Santillán, 27 ans, et Oscar Barrios, 17 ans,
abattus par la police le 17 juin dans un cimetière de General Mosconi,
une ville du nord de l’Argentine. Ce n’est qu’en décembre, lorsque
l’Argentine n’a pas pu payer ses tr !aites, que la presse
euro-américaine a signalé une "crise".

Pour appliquer leurs "réformes", le FMI et la Banque mondiale
travaillent avec des gens du cru comme Domingo Cavallo, qui a dû
démissionner de son poste de Ministre de l’économie en décembre sous
la pression populaire. Le même Domingo Cavallo qui était, les
argentins s’en souviennent, Directeur de la Banque centrale pendant la
dictature militaire de 1976 à 1983.

Parce qu’ils n’ont pas oublié cette période, les membres du Service de
la paix et de la justice (SERPAJ), basé à Buenos Aires, documentent
les cas de torture pratiquée par la police sur des contestataires dans
le nord du pays. Le responsable du SERPAJ, Adolfo Pérez Esquivel, prix
Nobel de la paix en 1980, m’a raconté que son groupe avait déposé
officiellement plainte contre la police, accusée de recruter des
enfants ? parfois même des enfants de cinq ans dans leurs escadrons
paramilitaires pour servir d’informateurs. Il comparait cette
opération aux jeunesses hitlériennes, organisation qui inculquait aux
jeunes garçons allemands les principes nazis. Pour Pérez Esquivel, qui
a pris l’an dernier la tête des manifestations contre la proposition
d’accord de libre échange des Amériques, libéralisation économique et
répression politique vont de pair.


 
P.S.

Pour plus d’information sur ce sujet, consultez les derniers livres de
Greg, The Best Democracy Money Can Buy et Democracy and Regulation,
qui sortiront en avril prochain.

Greg Palast, enquêteur reporter, est l’auteur d’une chronique
intitulée "Inside Corporate America" qui paraît dans l’Observer, le
journal du dimanche le plus réputé en Angleterre. Les articles de Greg
se trouvent à http://www.gregpalast.com

 
 
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