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Chansons de révolte et d’espoir

Quelqu’un qui me connaît bien vient de m’offrir un coffret de deux cédés : “ Contrechants de ma mémoire ” par Serge Utgé-Royo, dont l’écorce signée Tardi est à elle seule alléchante : poings dressés, crosses en l’air, drapeaux rouges et noirs... « Bien sûr tu dois connaître. Si c’est pas le cas, fais-en profiter un autre copain. Ce sera tant pis tant mieux... »

Eh ! bien non, je ne connaissais pas. En vagabondant sur Internet, j’apprends pourtant que ce fils de catalans chassés par le franquisme chante depuis plus d’un quart de siècle. Seulement voilà : on ne l’invite pas dans les lucarnes à décerveler et les boîtes à bobards. Quant aux magazines plus ou moins spécialisés, ils lui préfèrent des personnalités moins dérangeantes. Passée la crise de l’adolescence, a-t-on idée de continuer à contester le meilleur des mondes : celui qui récompense chacun selon ses mérites, sacrant l’un député européen et l’autre patron de presse, philosophe de basse-cour, bonimenteur de religion cathodique, héritier de Papa... ; accordant aux assagis ces carrières qu’ils vilipendaient du temps de leur tignasse rebelle, de leur barbe che-guevaresque, de leur ventre plat, du petit livre rouge et des mots plus gros que la bouche... Faut-il le regretter, ou comme Serge Utgé-Royo s’en féliciter ? :
« Il y a des émissions de radio " nationale " dans lesquelles je suis passé par effraction, ou parce que l’animateur ou l’animatrice prenaient des libertés avec les soucis actuels de mode ou d’audimat. J’ai fait quelques apparitions sur les petits écrans parce que les gens qui m’y invitaient prenaient les mêmes sortes de libertés. Et puis il y a aussi les émissions de radio et de télévision que j’aurais honte de fréquenter, malgré les réelles invitations reçues par l’attaché de presse ou la petite équipe de production avec laquelle je travaille. Enfin, il y a, tout de même, l’immense majorité de médias qui m’ignorent, dont les journalistes ne viennent jamais aux concerts. Il y a même une revue dédiée à la chanson dont la plupart des membres du comité de rédaction ignorent tout de mon travail ou continuent à croire (et parfois à écrire) que je suis une sorte de chanteur pamphlétaire débutant. »
“ Alternative Libertaire ”

Voix chaude et puissante, diction impeccable, habillement musical sobre et efficace, profond respect pour les œuvres retenues... : des qualités démodées par ces temps où, à grand renfort de zizique boum-boum, la débilité hystérique le dispute à la guimauve pleurnicharde. Le tout servi par des idoles de baudruche condamnées à l’oubli après un succès factice éphémère. Dans notre société du gaspillage organisé, voire décrété patriotique, qu’importe l’ivresse pourvu qu’on achète le flacon jetable.
Ces “ Contrechants de ma mémoire ” (le possessif me convient parfaitement) sont à entonner en chœur autour d’un feu de joie. Dans ce florilège [1]au nom bien mérité en l’occurrence, Serge U.-R. rassemble des classiques de la chanson populaire contestataire d’ici et d’ailleurs, de jadis, de naguère et d’aujourd’hui.
Bien sûr, plus d’actualité que jamais hélas, le pacifisme se taille la part belle, si j’ose dire. À l’anonyme “ Chanson de Craonne («  Adieu la vie, adieu l’amour / Adieu toutes les femmes... »), interdite pendant la Grande boucherie parce qu’elle amollissait la viande à canons, répond une chanson elle aussi durablement interdite (d’antenne) un demi-siècle plus tard : “ Mutins de 1917 ” de Jacques DEBRONCKART. «  Vous aviez fait tant d’assauts inutiles / Juste pour corser le communiqué / Vous vous sentiez tellement cocufiés / Tellement pris pour des imbéciles / Que vous avez voulu que ça s’arrête / Cet abattoir tenu par la patrie / Cette nationale charcuterie / Mutins de 1917... » Le même sort attendait le Déserteur de Boris VIAN : comment tolérer cet appel à la désertion alors que, la Seconde guerre mondiale à peine terminée, on remettait le couvert dans les colonies ? [2]
Parmi les maintes variations sur ce même thème, citons encore “ Giroflé-Girofla ”, version antimilitariste folklorisée datant du Front Populaire : « Tant qu’y aura des militaires / Soit ton fils soit le mien / On n’ verra par toute la terre / Jamais rien de bien / On t’ tueras pour te faire taire / Par derrière comme un chien / Et tout ça pour rien ! / Et tout ça pour rien ! » Un siècle plus tôt Gustave NADAUD écrivait “ Le soldat de Marsala ” (« Ah ! que maudite soit la guerre !... ») : Une formule reprise sur un des rares monuments aux morts pacifistes : celui de Gentioux dans la Creuse...
“ Te recuerdo Amanda de Victor JARA [3], torturé à mort par les sbires de Pinochet, fait écho à “ Barbara ” la Brestoise : “ Quelle connerie la guerre !...” (Mais voilà qu’en citant le poème de Prévert, je déborde le choix de Serge Urgé-Royo, comme je l’ai fait en l’écoutant, car son florilège éveille maints échos sonores et visuels, ce qui renforce sa valeur...)
Revivent encore les Communards, les Rouges espagnols, italiens, russes, américains... : tous ceux qui chantent la révolte et l’espoir. Quelques œuvres de Serge U.-R. ne déparent pas le bouquet.

Signalons encore que le livret d’accompagnement contient, outre les textes et leur éventuelle traduction, d’utiles notes pour situer chaque chanson : trente-trois pavés contre le désordre établi ; trente-trois fleurs de la passion contagieuse pour que chantent les lendemains.
De la belle ouvrage...

Après une première audition, qui en appelle d’autres en compagnie choisie, toutes ces chansons continuent à entretenir en moi un feu d’artifice musical et à m’éparpiller dans une mémoire plus profonde que la mienne : celle de ce peuple auquel j’appartiens. À celui-ci, le Catalan RAIMON fait clamer “ NON !!! ” (“ Diguem no ”, 1960), tandis que Luis LLACH invite ses contemporains à se libérer (“ L’Estaca ” = le Pieu, 1968). Une fois Franco mort (de vieillesse !!!) ces cris de colère sont-ils à reléguer aux oubliettes ? À chacun d’en juger...
Que soit donc remercié Serge Utgé-Royo : inconnu hier, ami désormais.

- Contrechants N° 1
*-1- Le soldat de Marsala (Gustave Nadaud) *-2- Hijos del pueblo (Espagne, traditionnel) *-3- La Cucaracha (Mexique trad.) *-4- La Chanson de Craonne (Anonyme) *-5- Le Temps des cerises (J.B. Clément / A. Renard) *-6- Paso del Ebro (Espagne trad.) *-7- Le Chant des marais (J. Esser / R. Gogel) *-8- A las barricadas (Espagne trad.) *-9- La Butte rouge (Montéhus / Krier) *-10- La Makhnovtchina (Russe trad.) *-11- Pardon, si vous avez mal à l’Espagne... (S.U.-R.) *-12- La vie s’écoule (Vaneighem / Lemonnier) *-13- L’estaca (L. Llach) *-14- Amis, dessous la cendre... (S. U.-R.) *-15- Cantar alentejano (J. Alfonso)
- Contrechants N° 2
*-16- Le Flamenco de Paris (Léo Ferré) *-17- Hommage au poète (G. Celaya / S. U.-R.) *-18- Te recuerdo, Amanda (Victor Jara) *-19- Nouvelle-Extrémadure 1973 (S.U-R / J.P. Roero) *-20- Diguem no (Raimon) *-21- Bella ciao (Italie trad.) *-22- Mutins de 1917 (J. Debronckart) *-23- Giroflé-Girofla (Rosa Holt / Henri Goublier) *-24- Chanson pour les non-mâles (S. U.-R.) *-25- Addio a Lugano (Italie trad.) *-26- Lettre de Nicola Sacco à son fils Dante (Nicola Sacco / Pete Seeger) *-27- Le déserteur (Boris Vian) *-28- We shall overcome (Seeger, etc.) *-29- Je gueulerai longtemps (S. U.-R.) *-30- Grandola, vila morena (José Alfonso) *-31- Allez, les gars ! (Michel Gilbert) *32- Canzone pour Giuseppe Pinelli (Italie, anonyme) *-33- Sur la Commune (S. U.-R.)


Notes

[1Laissons le “ best of ” aux moutons de Panurge américaniqués...

[2La mise à l’index ne faisant que valoriser les œuvres incriminées, les bien-pensants trouvèrent mieux : l’ignorance... Sauf bien entendu en temps de guerre chaude, comme nous avons pu le constater pendant la première guerre du Golfe et ses “ frappes chirurgicales ” : quand les journaleux se soumettaient sans vergogne aux militaires, affublés de je ne sais plus quel qualificatif concocté sous le képi. Ainsi présenté, le journal télévisé semblait une séquence de Z recréant la dictature des colonels grecs... Un peu trop voyants sans doute les uniformes galonnés, puisque ceux-ci furent remplacés par un unique bourreur de crâne officiel habillé en civil, inventeur ou colporteur des “ dégâts collatéraux ”, lorsque la Yougoslavie succéda à l’Irak...

[3La traduction laisse à désirer. Mais je n’ai pas trouvé mieux...


 
 
 
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1 commentaire
  • > Chansons de révolte et d’espoir 4 septembre 2005 17:12, par rachida

    Serge est un admirable chanteur hélas méconnu. Nous avons la chance à Manosque et dans les Alpes de Haute Provence d’avoir une Radio Associative qui a pour nom RADIO ZINZINE qui nous a fait connaitre Serge, qui le passe tres souvent à la radio et qui l’invite. Ce qui nous a permis d’acheter ses disques (Quartiers de couleurs) et ce depuis pres de 20 ans...

 
 
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