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Palestine entre Guerre et Paix

Déclaration du Président de l’Observatoire International des Affaires de la Palestine
Ahmed BENANI

Lausanne, le 29 mars 2002 - Hier, à l’issue du très chaotique sommet des Chefs d’États Arabes réunis à Beyrouth, l’État qui incarne l’expression la plus achevée de l’archaïsme social, politique et religieux, l’Arabie Saoudite, a fait adopter à l’unanimité un plan de paix avec Israël.

Acte inédit et paradoxe de l’Histoire.

Israël, qui dans l’imaginaire occidental passe pour le dernier rempart de la « civilisation » contre la barbarie orientale, le seul État « démocratique » de la région dit-on, répond aujourd’hui par la guerre contre les Palestiniens et considère dorénavant Yasser Arafat comme un ennemi à la tête de mouvements terroristes.

Exit Oslo, finie l’hypocrisie du double langage, brûlés les prix Nobel de la Paix (Arafat, Rabin, Peres), retour à la case départ, aux sources de la haine et d’une barbarie qui fait saigner, là-bas en « Terre Sainte », ce troisième millénaire déjà en proie à la folie meurtrière.

Yaron EZRAHI, Professeur de sciences politiques à l’Université hébraïque de Jérusalem, dans une formule très ramassée, résumait récemment le conflit en cours : « Arafat mène une guerre de libération, ses hommes sont prêts à se sacrifier. Sharon, lui mène une guerre d’occupation, et ses hommes sont de moins en moins prêts à se sacrifier. »

Mettons de côté, pour l’heure, les affrontements récurrents, légitimés par des idéologies antithétiques, et que l’opinion suit au jour le jour à travers les médias.

Essayons d’aborder directement les données fondamentales et historiques, qui peuvent nous aider à voir un peu plus clairement dans cette tourmente vieille de plus d’un siècle.

La deuxième Intifada, qui a commencé le 28 septembre 2000, est en réalité l’expression d’une guerre de libération mise en veilleuse depuis les accords d’Oslo en 1993, voire depuis mai 1948. Au-delà de la rhétorique creuse et démagogique de Bush et surtout de Sharon, sur le « terrorisme international » et la légitimité qu’ils déclinent sur tous les tons pour le combattre, ce sont d’autres vérités qui affleurent et donnent des pistes de réflexion et d’action aux représentants les plus actifs de la société civile israélienne et palestinienne.

Resituons-les brièvement :

- Le mythe du sionisme historique d’Herzl au sujet de la Palestine : « Une terre sans peuple, pour un peuple sans terre », est, à mon avis, mort et enterré.

- Israël, qui se voulait et qui se veut encore un État exclusivement juif, ne pouvait concrétiser cette utopie qu’en rejetant l’autre, qu’en pratiquant une purification ethnique dès 1948.

- Y est-il parvenu 54 ans après ? Pas besoin d’être grand clerc pour répondre par la négative.

Qu’est-ce qu’Israël, dès lors ? C’est un pays qui n’est pas un État juif.

Que ce soit dans ses frontières d’avant Oslo ou depuis, il abrite une forte minorité ou une majorité arabe (cela dépend de l’exclusion ou l’inclusion de la Cisjordanie et de Gaza), une forte minorité russe non-juive, une population de travailleurs immigrés en expansion, cela sans compter la diaspora palestinienne de quasi 4 millions de personnes qui font valoir leur droit au retour et à des compensations en vertu de la résolution 194 des Nations Unies.

Ces éléments donnés rapidement et en regard de la situation actuelle nous font poser autrement la question de la paix que revendiquent les uns et les autres.

Une paix pouvait-elle sortir d’Oslo ou de Camp David ? Avec le projet de création d’un État palestinien sur environ 19% de « l’ancienne » Palestine, alors que le plan de partage de l’ONU du 29 novembre 1947 octroyait aux Palestiniens 47% du territoire. (Résolution 181 de l’Assemblée générale de l’ONU).

Aujourd’hui, l’État d’Israël, pour des raisons dites stratégiques et un volontarisme communautariste juif désuet et fantasmatique, arrête unilatéralement « le processus de paix » et lui substitue la guerre ouverte. Il refuse de céder les 19% de l’ancienne Palestine y compris une partie de Jérusalem aux Palestiniens. Il écarte des négociations la question des réfugiés palestiniens (3,6 millions de Palestiniens vivent dans des camps au Proche-Orient, Israël est hostile à leur retour). Le monde entier assiste aujourd’hui aux résultats tangibles de la mise en œuvre de cette politique. La Cisjordanie est totalement imbriquée dans Israël, tandis que dans le même temps des structures d’apartheid s’inscrivent dans le paysage même et fondent une annexion de fait. En effet, les parcelles autonomes palestiniennes constituent des « bantoustans » (Homelands). Cette autonomie se présente en « taches de léopard ». Les aires de colonisations juives se retrouvent en situation d’enclaves au sein de la population palestinienne. (Il existe 150.000 colons en Cisjordanie où vivent 57% des Palestiniens, 170.000 à Jérusalem-Est où vivent 7% des Palestiniens, 6.000 à Gaza où vivent 36% des Palestiniens. En tout, Israël maintient plus de 500.000 colons juifs installés dans les Territoires occupés.

Je vous épargne le chapitre du fanatisme religieux et la justification biblique de l’annexion-colonisation.

Mais il convient de souligner que la situation s’est radicalisée et aggravée avec le 11 septembre 2001. Le 11 septembre était du pain béni pour Sharon, le Likoud, et une grande partie de la société. La propagande sioniste s’est amplifiée jusqu’au délire après ce 11 septembre. Tout le monde devait, selon Ariel Sharon, compatir à la détresse des Israéliens et se mobiliser contre la menace que la barbarie représente pour Israël. Les États-Unis ont été les premiers à appuyer la politique israélienne en utilisant la psychose anti-terroriste et au nom de la lutte du Bien contre le Mal ou de la guerre de civilisation.

Israël va vivre à très court terme sa plus grande crise morale et politique depuis sa constitution en 1948. L’obsession sécuritaire, la lutte anti-terroriste que les dirigeants israéliens mettent en avant, commencent peu à peu à apparaître pour ce qu’elles sont : des alibis supposés couvrir la barbarie en cours. On est dans la production idéologique nue, la justification de l’injustifiable, les contrevérités grossières : ce ne serait plus les Israéliens qui occupent la Palestine, ce sont bien les Palestiniens qui violent la paix et bafouent le droit !

On est en droit de se demander combien de temps encore l’arrogance tiendra-t-elle lieu de morale à Israël ?

Oslo a trompé une grande partie de l’opinion mondiale et les dirigeants palestiniens pendant près de 8 ans. Israël n’a qu’un seul credo aujourd’hui : durer envers et contre tout. La moindre concession territoriale est perçue par le Likoud et aujourd’hui par les 80% de la population comme une menace de disparition de l’État même d’Israël. Au mépris du droit, de tout respect de la personne humaine, l’État post-sioniste s’auto-intoxique par ses propres mensonges et ses tactiques qui ont fait long feu. La formule, négocier pour ne rien céder, et ce rien le plus tard possible, dit bien cette duperie. Les dirigeants sionistes en sont à ce point d’aveuglement. Ils ignorent ou feignent d’ignorer qu’aucun État au monde ne peut durer par la violence, l’ethnicisme, la haine raciale, l’injustice.

L’israélisme, actuelle idéologie de l’État hébreu, syncrétisme de sionisme et de judaïsme, permet aux dirigeants et aux extrémistes de tout justifier.

Le peuple élu est au-dessus de la loi des hommes.

L’échec était donc programmé et aujourd’hui, après la parenthèse du pseudo processus de paix, ce sont les armes, la violence qui reprennent la relève.

La paix ne peut se construire à partir de bricolages de sommets improvisés ou d’un diktat américain. Trop de souffrances, trop de sang a coulé, l’irréparable a été atteint. Quant aux résolutions 194, 242 et 338 de l’ONU, elles sont aujourd’hui quasi effacées dans les « têtes pensantes » des dirigeants de cette planète.

Des manifestations en faveur des Palestiniens se sont déroulées et se déroulent encore un peu partout à travers le monde. On nous dit que certaines d’entre elles sont le fait de fanatiques musulmans, oui sans doute. Mais ces dérapages existent et existeront encore. Il ne faut pas oublier qu’ils répondent aussi d’une certaine manière à l’intégrisme juif ou à la volonté israélienne déclarée depuis 1981, de faire de Jérusalem la capitale éternelle de l’État hébreu. Seulement voilà, Israël a appris à se servir de ses intégristes comme force d’appui à une stratégie qui sait s’habiller du langage de la modernité. Les islamistes sont donc perçus comme des obscurantistes antisémites. Les médias occidentaux relayent ce type de vision sans distance, sans analyse critique, et contribuent à forger l’imaginaire social pour qu’il reste hostile à l’islam de manière générale et à la cause palestinienne en particulier. S’il faut condamner, sans hésitation aucune, toute haine « raciale » ou religieuse, il faut tout de même relever qu’elle existe dans les deux camps et que, bien entendu, elle ne favorise pas le dialogue intercommunautaire.

L’Occident a sa part de responsabilité dans la situation présente, n’oublions pas que c’est en Europe que l’anti-judaïsme a été féroce pendant deux millénaires (cf. la fameuse accusation du déicide) relayé par l’antisémitisme racial qui naît pendant le XIXème siècle (cf. Gobineau, Drumont, etc.) et culmine dans le génocide nazi. L’Occident souffre toujours d’une terrible culpabilisation et s’évertue à en transférer les conséquences sur une tradition totalement étrangère à tout antisémitisme, la tradition arabe. Faut-il rappeler que les Arabes sont aussi sémites ?

Dans les manifestations, il faut faire la part des choses, la grande majorité de celles et ceux qui se mobilisent réclame la justice pour les Palestiniens, leur droit à une Nation, en un mot l’application du droit international et des résolutions de l’ONU. Une petite minorité fanatisée crie sa haine passionnelle et pathologique. Minorité qu’il faut combattre par le débat politique, et plus encore par l’éducation.

Notre devoir aujourd’hui est de nous mobiliser sans préalable aucun contre la guerre et les fantasmes génocidaires d’officiers paranoïaques de TSAHAL.

Non à la sale guerre, la guerre de la honte des survivants de la Shoah. Monsieur Ariel Sharon vous aurez sans doute encore quelques années de domination et d’arrogance à faire valoir, mais après, vous pouvez être sûr que vous serez l’artisan de l’implosion du pays que vous dirigez aujourd’hui. Aucun État au monde ne peut durer par la violence, l’ethnicisme, la haine raciale, l’injustice. Méditez, Monsieur Sharon, les leçons de l’Afrique du Sud et de son apartheid. Combien de temps pensez-vous que les Palestiniens tiendront dans les camps de concentration que vous leur préparez, dans les bantoustans que vous voulez leur concéder en guise de patrie ?

Écoutez, Monsieur Sharon, la colère de la jeunesse arabe de Rabat à Sanaa, écoutez les manifestants de par le monde qui se solidarisent avec les Palestiniens, écoutez vos refuzniks et vos objecteurs de conscience, les militants de la paix israéliens. La guerre que vous lancez démultipliera cette colère ; je suis même certain que beaucoup de jeunes de votre camp, les laïcs, les antisionistes, s’y associeront massivement. Ce n’est plus la nation arabe qui vous répondra ; le mythe de l’unité a volé en éclats depuis longtemps, remplacé par celui des musulmans que vous avez contribué à renforcer par votre intransigeance sur Jérusalem. L’intégrisme juif dope l’intégrisme musulman. Mais c’est l’État d’Israël qui relance les guerres de religion, de cela aussi, on vous tiendra comptable.

La jeunesse arabe en symbiose avec celle de Palestine descend dans les rues, elle affronte les pouvoirs corrompus, se bat pour la démocratie, la justice, le droit. Trop longtemps réprimée, muselée, frustrée, elle entre aujourd’hui dans la modernité politique et interpelle la communauté internationale pour le rétablissement du droit en Palestine. Croyez-moi, elle y parviendra même au prix de millions de morts. Monsieur Sharon, le peuple victime de la barbarie nazie, pour ne citer que le dernier drame de son histoire, n’a-t-il pas inscrit dans son éducation le « devoir de mémoire » ? Qu’en a-t-il fait ? Une carte de légitimation, un droit de vengeance, « carte blanche » l’autorisant à un long parcours dans un musée vivant, la Palestine, où il peut à loisir pratiquer les divers degrés d’humiliation et de tortures qu’il a lui-même connus. Nul ne peut accepter que la souffrance passée autorise son « transfert » au présent. L’israélisme seul gomme en ce jour de Pessah votre propre mémoire de la Shoah. Hier vous avez annoncé au monde vos intentions belliqueuses pour aujourd’hui. Nous n’avons pas peur de vos bombes, nos survivants seront au rendez-vous de l’Histoire et du droit que les dirigeants sionistes ont plus d’un siècle durant méprisé.

À long terme, mais sûrement, les deux peuples qui aspirent à la paix, la construiront ensemble et dans un État unitaire, laïc et démocratique.

Pour notre part, et dès cet été, nous appelons à une marche internationale des partisans de cette paix. Palestiniens et Israéliens, en contact avec leurs frères humains, venus des quatre coins du monde, se retrouveront des deux côtés du Jourdain ou à Jérusalem peut-être, pour construire la paix des peuples dans l’espace qu’ils imagineront eux-mêmes.


 
P.S.

Ahmed BENANI,
Président de l’Observatoire International des Affaires de la Palestine OIAP
2, Ch. de Lucinge, 1006 Lausanne - Suisse
Tél. : ++41 21 311 39 55 ++41 76 317 39 55
Fax : ++41 21 311 39 55

Illustration M. Kahil

Voir aussi Solidarité Palestine

 
 
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