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Euromed, le traquenard

Lorsque les pays de la rive méridionale et orientale de la Méditerranée se sont engagés dans l’Euromed [1], ils pensaient que leurs relations avec l’union européenne allait marquer un tournant. En effet, ce processus ambitieux se basait sur l’appropriation, le dialogue, la coopération et aspirait à la création d’un espace de paix, de stabilité, de sécurité, de prospérité partagée et de fraternité entre les peuples.

Dans son volet économique, ce processus a promis monde et merveille. Dix ans après, le bilan est d’une vacuité sidérale pour les pays du sud (à l’exception d’Israël) : l’écart avec les pays riches s’est encore creusé, leur dette publique a augmenté, le chômage s’est aggravé, la paupérisation des masses s’est élargie, le transfert des compétences et des technologies promis n’a pas eu lieu et les privatisations ont été massives et ont touché des secteurs vitaux tel les hydrocarbures en Algérie. De plus, l’exploitation des matières premières et d’une main-d’œuvre abondante et à bas coût a progressé.

A travers le MEDA (Programme de coopération pour le partenariat euro-méditerranéen) et la BEI (Banque européenne d’investissement), l’UE a promis des fonds pour appuyer financièrement les réformes structurelles de l’économie, l’amélioration des secteurs de la santé et de l’éducation des pays du sud et des aides aux organisations non gouvernementales ; ces promesses n’ont pas été tenues et l’essentiel de ces investissements a servi au financement de l’élargissement aux pays de l’Est.

Il devient évident que le principal objectif de ce projet n’est pas le développement durable et le progrès social pour les populations du sud mais la mise en place d’une zone de libre échange pour faciliter la libre circulation des marchandises et des capitaux des multinationales européennes. C’est pourquoi le démantèlement des barrières tarifaires, la suppression des taxes douanières et la privatisation ont été les axes prioritaires. Cette politique a eu pour corollaire un marché à sens unique qui ne profite qu’aux produits industriels européens. Elle a ainsi causé la disparition d’un grand nombre d’entreprises nationales incapables de faire face à la concurrence des multinationales et menace des dizaines de milliers d’autres PME/PMI à l’horizon de 2010.

Le volet politique et sécuritaire aurait pour objectif la définition d’un espace commun de paix et de stabilité, et surtout de contribuer à la résolution du conflit israélo-palestinien. Dix ans après, la situation au Moyen-Orient s’est encore aggravée et il s’avère que l’objectif principal de ce volet est de donner carte blanche au Gouvernement israélien dans sa politique assassine envers le peuple palestinien.

En effet, pour assurer la sécurité d’Israël et de ses colonnies, l’UE n’a cessé de faire pression sur les pays arabes afin qu’ils adhérent à une liste de diktats qui consiste à :

Inscrire les organisations palestiniennes dans la liste des groupes terroristes, déclarer illégitime la résistance à l’occupation, renoncer à la lutte pour l’autodétermination et normaliser leurs relations avec Israël, état colonial et raciste implanté en leur cœur pour servir d’agent à l’impérialisme. En échange de leurs collaborations, les dictateurs arabes continueront à bénéficier du soutien et de la protection des « grandes démocraties ».

Ce volet politique fut renforcé par des mesures de sécurité et de défense face à la menace terroriste. Là encore, la coopération est à sens unique ; en effet, lorsque l’Algérie était confrontée au terrorisme, l’UE ne s’est pas contentée de son rôle de spectateur complaisant mais elle est devenue la base arrière des organisations terroristes opérant en Algérie et elle a refusé de porter sur la liste européennes des organisations et personnes physiques liées au terrorisme, des organisations terroristes algériennes, identifiées en tant que telles par le conseil de sécurité.

Par contre, à chaque fois que l’UE était touchée par le terrorisme, les pays arabes devaient coopérer pleinement.

Le volet social, culturel et humain vise à favoriser la compréhension entre les cultures et les échanges entre les sociétés civiles. Pour les échanges entre les peuples, l’UE a tout simplement fermé ses frontières même devant les acteurs censés animer ce partenariat ; pour la fraternité, l’UE a laissé se développer sur son sol un vent d’islamophobie et d’arabophobie grandissant et pour le dialogue interculturel, la France, pays signataire, a voté une loi qui fait l’apologie du colonialisme.

Les événements des banlieues montre bien, comme s’il fallait une preuve supplémentaire, la discrimination et la ghettoïsation d’une population à majorité arabe et africaine, ceci ne va certainement pas dans le sens du rapprochement des peuples.

Bilan : Tous les pays du sud sont perdants sauf ... Israël

Israël bénéficie d’un statut particulier dans sa relation avec l’Europe : n’est-il pas pour l’Europe « une tête de pont vers l’Asie, un bastion avancé de la civilisation contre la barbarie », un dépositaire des intérêts impérialistes au Moyen-Orient , un prédateur et un bâtisseur de l’empire des cannibales à l’image de l’impérialisme occidental ? Ne partage t-il pas les mêmes valeurs de « démocratie », « des droits de l’homme » et de l’économie de marché ?

Cette place particulière a fait d’Israël un partenaire hors pair pour ce processus.

Israël, ce un petit pays « faible » entouré d’ « ennemis redoutables » à l’image biblique de David contre Goliath, a besoin de se protéger et l’Europe doit l’aider pour assurer sa survie. Raisonnement en somme tout à fait « logique » car Israël est seulement la troisième puissance militaire mondiale. Ses 200 à 400 armes nucléaires, ses lanceurs de satellites espions, ses avions, ses missiles de courte et moyenne portée, ses sous- marins dotés de missiles nucléaires qui patrouillent 24 heures sur 24, dans les eaux de la Méditerranée, de la mer Rouge et du Golfe persique, ses armes chimiques et biologiques, ses drones, ses bulldozers et ses bombes à fléchettes sont apparemment insuffisants pour assurer la sécurité du petit David.

Dès 1948, le courageux David a programmé d’effacer Goliath de la carte (mais sans le crier sur les toits) en usant d’une « stratégie politico-militaire, diplomatique et psychologique ayant pour but la dissolution du peuple palestinien comme entité économique, sociale et politique légitime et indépendante. Les massacres localisés, l’élimination de la tête de l’élite et des groupes qui la constituent, la destruction physique des institutions et des infrastructures publiques, la colonisation des terres, la famine, l’isolation sociale et politique, la rééducation, et la purification ethnique partielle forment les principaux outils employés pour parvenir à cette fin » (1).

Ce « politicide » a causé la destruction de l’économie palestinienne, l’enfermement de la population palestinienne dans d’immenses camps de concentration, où la violence s’exerce sans limite et où l’appauvrissement absolu touche plus de 70% de la population. Ce « politicide » a donné libre cours à la violence des colons sionistes-religieux et à un régime répressif violant tous les droits de l’homme tel l’emprisonnement dans des conditions inhumaines de plus de 8500 prisonniers palestiniens.

Ce « politicide » sagement planifié a pour but final l’exode total des palestiniens vers l’autre côté du Jourdain et vers d’autres pays arabes, ce "nettoyage ethnique" forcé permet la réalisation du rêve impérialo-sioniste.

Ce « politicide » qui a détruit l’économie palestinienne se voit encouragé par l’UE qui importe des produits provenant des colonies juives dans les territoires occupés en fermant les yeux sur leur origine. Ces produits ont mêmes bénéficié, dans le cadre des accords d’association, des préférences douanières. Suite à la pression de quelques pays arabes, l’UE a décidé de taxer ces produits sans les interdire. Cette décision incohérente a permis à Israël de contourner la loi en continuant à exporter illégalement vers l’UE des produits estampillés "made in Israël", qui sont faiblement taxés, alors qu’ils ne sont pas produits en Israël, mais dans les colonies sur des terres spoliées aux palestiniens .

Ce « politicide » qui a massacré la population palestinienne voit l’Europe lui offrir une carte blanche pour finir sa sale besogne. La coopération entre Israël et l’Europe a atteint un tel niveau que l’Europe tend à devenir un partenaire stratégique de même importance que les USA.

S’agissant de la coopération scientifique, Israël a la possibilité de participer aux projets scientifiques couverts par le programme MEDA mais il bénéficie aussi d’un autre programme réservé aux seuls états membres de l’UE, les PCRD (Programme Cadre de coopération européenne en Recherche et Développement). Les PCRD sont des programmes de coopération entre pays de la Communauté Européenne sur lesquels la politique de recherche de l’UE s’appuie. Ils définissent le soutien de l’UE à certains projets entre chercheurs des pays membres de l’UE sur des thèmes définis, ainsi que le montant des ressources allouées à chacun d’eux.

Israël qui ne se situe pas en Europe (mais qui participe à L’Eurovision et aux tournois sportifs européens !) bénéficie de ces programmes PCDR et reçoit des aides financières de l’UE au même titre que celles des états membres ou des états associés (en plus des 4 milliards de dollars annuels d’aide militaire américaine). En effet, l’accord de coopération scientifique et technologique, préconisé par l’accord d’association avec Israël dans le cadre de l’Euromed prévoit la participation d’Israël à tous les programmes spécifiques du 4ème PCRD au même titre que les états membres. Cette participation privilégiée d’Israël fut prorogée par la suite au 5eme PCRD puis au 6éme PRCD.

Quant à la coopération militaire, l’Allemagne a donné à Israël trois sous-marins de classe Dolphin que l’état hébreux a équipé de missile dotés de tête nucléaire de type Harpoon et d’une autre version de missiles de croisière plus puissants connus sous le nom de « Popeye Turbo ».

Avec la France, le partenariat militaire dans le cadre d’Euromed a démarré en 1995, lors de l’achat de quatre drones Hunter. Un deuxième programme concerne l’achat par la France à l’état hébreu de trois drones et deux stations de contrôle au sol Eagle One. Un troisième programme dont le montant s’élève à 300 millions d’euros est déjà en cours, avec le futur EuroMale d’EADS annoncé au mois de juin 2004 par la ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie.

Mais la France ne s’arrête pas là et va encore plus loin. Sous prétexte de libre-échange, de liberté commerciale et de libre concurrence, la France sacrifie le droit international pour devenir complice de la colonisation. En effet, le pays des « droits de l’homme » soutient la participation de deux de ses entreprises Alstom et Connex dans la construction du tramway colonial qui reliera le centre-ville de Jérusalem aux colonies construites à l’est de la ligne verte, en Territoires occupés.

Comme le mur, le tramway est une ruse pour s’emparer d’un maximum de terre palestinienne et rendre l’existence des colonies israéliennes en terre palestinienne un fait accompli. Tous les gouvernements Israéliens, toutes tendances confondues, ont poursuivi l’implantation des colonies après 1967 soit par la ruse soit par la force « Chacun doit bouger, courir et s’emparer d’autant de collines qu’il le peut pour agrandir les colonies parce que tout ce que nous prenons maintenant restera à nous » hurle Ariel Sharon.

Des accords tout azimut ont été signés entre la France et Israël en 2005. Par-ci un accord cadre vise à "renforcer les échanges bilatéraux entre la France et Israël dans le domaine des biotechnologies et des nanotechnologies", par-là un autre a été signé entre Israël Aircraft Industry (IAI) et la société française TNI Software, spécialisée dans le développement d’outils logiciels pour la conception de systèmes électroniques embarqués (aérospatial, défense, automobile). Puis encore un autre signé la même année entre l’Européen Eurescom et l’israélien MATIMOP pour permettre une coopération plus étroite en matière de recherche dans le secteur des télécommunications.

D’autres grands projets d’Israël auxquels les entreprises françaises sont susceptibles d’être associées, à savoir l’électrification du réseau ferroviaire du pays, l’énergie et le traitement de l’eau ou un projet satellitaire conjoint qui devrait être annoncé "dans les tous prochains jours.

Et la liste est encore longue.

En parallèle et loin des projecteurs et des gesticulations faites pour appâter le public arabe naïf et crédule, les relations diplomatiques franco-israéliennes se réchauffent à un rythme effréné et ils semblent soudés par la fraternité du club des pays colonisateurs - le virus de la collaboration coloniale semble gagner beaucoup de terrain, tous se mettent au boulot :

Michel Barnier, alors Ministre des Affaires déclara lors de sa visite en octobre 2004 vouloir « amplifier notre [celui de la France] engagement économique » et pour qui « La France, l’Union européenne sont, Monsieur le Ministre, votre premier partenaire économique et commercial. 33 % de vos exportations, 53 % de vos achats, concernent la communauté européenne, et nos liens politiques, culturels, scientifiques, humains sont très importants et amplifier notre [celui de la France] engagement économique »

Chirac décide avec Sharon de créer une Fondation France-Israël pour « permettre de développer les liens entre les sociétés française et israélienne dans tous les domaines de la vie culturelle, économique et universitaire ».

Philippe Douste-Blazy, Simone Veil et d’autres hautes personnalités inaugurent cette fameuse fondation.

De son côté le Sarko-National apporte sa petite touche personnelle à cette idylle en faisant appel à la police israélienne pour profiter de sa science en matière de terreur et de répression des enfants de l’Intifada pour l’appliquer aux enfants des banlieues.

En parallèle qu’offre l’UE aux pays du sud de la méditerranée ? Des matchs de foot avec Zidane, des concerts de raï avec Khaled et des échanges de recettes de couscous entre les deux rives.

Faut-il s’étonner de cette politique de mépris de l’Europe à l’égard du monde arabe et musulman ? La réponse est non, la politique de l’occident s’est toujours basée sur le double langage, la politique des deux poids deux mesures, des fausses promesses, du mensonge, de la tromperie, de la ruse, du sang et des larmes « La politique de l’Occident face au monde arabe n’est pas seulement criminelle, elle est insensée. Demandons-nous un instant comment les Arabes peuvent voir une histoire qui inclut la guerre d’Algérie, Suez, la création d’un Koweit " indépendant " (par les Britanniques en 1961), les interventions au Liban (dont l’invasion israélienne en 1982), la mise en place de fantoches néo-coloniaux (comme nos amis les rois du Maroc), les menaces sur la révolution nationaliste en Irak (bien avant Saddam Hussein), la création de l’Etat d’Israël et le soutien constant à celui-ci, la guerre du Golfe et l’embargo, ainsi que les nouvelles manœuvres contre l’Irak. Et posons nous cette question, non pas en pensant à leurs valeurs, leur religion ou leur culture, mais en pensant à la réaction que nous aurions si nous étions mis dans cette situation - par exemple, en comparant avec les réactions aux Etats-Unis suite au 11 septembre (qui a fait, pour ne prendre que ce cas, 300 fois moins de morts que l’embargo contre l’Irak), y compris la panique, l’hystérie et les appels à la vengeance » (3)

L’Euromed est le frère siamois du projet américain « le Grand Moyen Orient », c’est un traquenard et les pays arabes dans un instant de lucidité (malheureusement trop rare) ne se sont pas trompés en le boycottant.

Ce « partenariat » n’est qu’un volet qui s’inscrit totalement dans le cadre de la mondialisation néolibérale et s’il a eu lieu au lendemain des accords d’Oslo c’est parce que l’union européenne avait envisagé de donner carte blanche au gouvernement israélien pour qu’il termine le « politicide » du peuple palestinien.


Notes

[1Euromed : partenariat crée en 1995 à Barcelone entre l’Union européenne et dix états méditerranéens (Algérie, Autorité palestinienne, Égypte, Israël, Jordanie, Liban, Maroc, Syrie, Tunisie et Turquie).


 
P.S.

(1) Politicide : Guerre d’Ariel Sharon contre les palestiniens, Baruch Kimmerling, Agnès ViénotEdition, 2003.

(2) Détention administrative : détention sans accusation ni jugement, au mépris du droit international et des conventions signés par Israël même.

(3) Cité par Jean Bricmont, Professeur de Physique à l’Université de Louvain et auteur, avec Alan Sokal, de « impostures intellectuelles » (Odile Jacob, 1997) et de « Impérialisme Humanitaires » ( Edition aden, 2005).

 
 
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1 commentaire
  • > Euromed, le traquenard 16 décembre 2005 16:24

    Je vous suis très reconnaissante pour cette analyse percutante et qui vise juste. SC.

 
 
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