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Thème de l’émission Culture et Dépendance :

Colonisation, banlieue : la France est-elle coupable ?

Proposé par Mehr Licht
Chroniqueurs : Elisabeth Lévy et Aude Lancelin
Invités : Max Gallo, Pierre Péan, Tariq Ramadan, Manuel Valls, Claude Ribbe, Christian Kert, (rapporteur de la loi du 23 février 2005), Benjamin Stora, Alain Deloche, Pascal Blanchard

Certains auront vu l’émission Culture et Dépendances diffusée le 14 décembre 2005 et à laquelle j’ai participé. D’aucuns auront été choqués par les méthodes de l’élu socialiste Manuel Valls dont la stratégie consistait à me couper systématiquement la parole pour brouiller le débat et, au fond, pour le rendre impossible. Tristes procédés au travers desquels on a pu sentir le fiel autant que le mépris : répondre à cela serait perdre son temps... Ma déception ne provient point de là.

Pour des raisons que je ne m’explique pas (ou alors simplement à cause de la gestion du temps), une partie de l’émission a été coupée et notamment à un des moments les plus importants pour moi et qui concernait le débat autour du livre de Pierre Péan, Noires fureurs, Blancs menteurs. J’ai fortement réagi lors de la discussion autour de ce livre mais rien n’en est resté et je ne peux éthiquement laisser passer cette impression d’être demeuré silencieux alors que l’on discutait d’un livre dont le contenu est proprement scandaleux et dont certains propos ou citations tiennent du racisme le plus ordinairement laid. Je suis intervenu sur trois points :

Après l’introduction du livre par Franz-Olivier Giesbert, Elisabeth Lévy a donné une interprétation très tendancieuse quant aux raisons des critiques auxquelles Pierre Péan faisait face depuis la sortie du livre. On louait ses livres, disait-elle en substance, quand il dénigrait la France mais on le critiquait aujourd’hui parce qu’il présentait une image positive de ce pays dont le rôle avait été « des plus honorables » au Rwanda. Les critiques étaient donc de simples manifestations de cette « haine de la France » qui de plus en plus s’exprime ouvertement. Je suis intervenu pour dire qu’il n’était pas admissible d’entendre cela. On pouvait bien, et avec quelque raison, vouloir réétudier les causes et les responsabilités de l’assassinat du Président rwandais Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994 ; on pouvait bien encore vouloir essayer de réhabiliter un tant soit peu la France... mais il ne pouvait être question de mentir sur les faits. Le rôle de la France, ses mensonges et ses complicités avant, pendant et après le génocide rwandais sont des faits vérifiés et accablants : le dire, ce n’est point manifester « une haine de la France », c’est tout simplement énoncer des vérités qu’il faut assumer et tout autant condamner.

Certains propos de Pierre Péan, de son propre fait ou présentés sous forme de citations, sont absolument inacceptables. Rapporter que : « La culture du mensonge et de la dissimulation domine toutes les autres chez les Tutsis » ou affirmer que « Cette formation au mensonge a été observée par les premiers Européens qui ont eu un contact privilégié avec les Tutsis »... sont autant de propos racistes avec un caractère aggravant ici puisque M. Péan écrit un livre sur le génocide tutsis. Il n’hésite pas non plus à laisser entendre que lesdits Tutsis utilisent leurs « belles femmes » pour faire accepter leur version tronquée des faits. J’ai cité ces propos et je les ai dénoncé lors de l’émission et je continuerai à le faire : certains propos de Pierre Péan le déshonorent.

Alors que le Professeur Alain Deloche parlait lui-même sur le plateau de Culture et Dépendances de 1 million de morts ; je me suis permis de rappeler à Pierre Péan qu’il citait une source - sans la contredire - affirmant qu’il n’y aurait eu que 280 000 morts. Ce décompte macabre, revu cyniquement à la baisse, et qui contredit tous les faits avérés en dit, à lui seul, long sur la façon dont Pierre Péan non seulement cherche à réhabiliter la France mais surtout à minimiser l’ampleur d’un génocide dont la communauté internationale, les Nations Unies, et la France au premier chef, devraient avoir honte. Pour le moins.

J’ai plusieurs fois répété, au cours de mes échanges avec Pierre Péan sur le plateau de Culture et Dépendances que son livre et ses propos n’étaient pas acceptables. Je ne sais qui a commandité ce livre et pourquoi il est publié aujourd’hui avec cet invraisemblable contenu... je ne le sais pas. Je ne tiens pas à la savoir. Je sais uniquement que ce livre n’honore pas son auteur et je veux dire et redire ici à tous mes amis rwandais, à tous ceux qui se sont engagés pour que le génocide cesse, que la lumière soit faite et que la dignité soit retrouvée, que je ne cesserai jamais de dénoncer le mensonge et les manipulations outrancières qui hantent ce malheureux dossier.

Les gouvernements français successifs, de gauche comme de droite, portent des responsabilités avérées et accablantes sur le déroulement des massacres au Rwanda. C’est cela que la classe politique française doit assumer ne serait-ce que pour se donner les moyens psychologiques et intellectuels de changer d’attitude en Afrique. Nous en sommes loin. Paul Kagamé n’est pas un ange mais ce n’est pas en le transformant en démon (il ne pouvait pas ne pas savoir que des massacres seraient la conséquence de l’assassinat de Habyarimana nous dit Pierre Péan) que la France se transformera, elle, en supposé ange gardien du Rwanda. La lecture du livre de Pierre m’a fait mal. Très mal. Autant de mensonges et de malhonnêteté intellectuelle caractérisée est insupportable.

Tariq Ramadan
Jeudi 15 décembre 2005


 
P.S.

Mes critiques n’ont pas été rendues à l’antenne et tout silence ne pouvait apparaître que comme de la complicité. C’est parce que je ne pouvais le supporter que j’ai écrit ces lignes et parce que jamais mon silence ne sera complice de ceux qui ont été responsables de l’horreur génocidaire, qui l’ont facilitée ou qui l’ont laissé faire.

 
 
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4 commentaires
  • Bonjour M. Tariq Ramadan,

    J’ai regardé l’émission "Culture et dépendances" du 14 déc. et j’ai été réellement choquée : effectivement, on ne vous a pas laissé parler, vous coupant, sans arrêt, la parole. J’aurais aimé entendre ce que vous aviez à dire, à répondre à MM. Valls, Péan, Gallo... mais le dialogue était impossible. Franz-Olivier Giesbert n’a pas su imposer silence à ceux qui, sur ce plateau, nous ont fait comprendre ce qu’il pensait d’une démocratie....
    J’ai beaucoup d’estime pour vous !
    Leina

  • > Colonisation, banlieue : la France est-elle coupable ? 21 décembre 2005 20:03, par Mehr Licht.

    Vous avez entièrement raison Leila,mais ce qui m’a le plus écoeuré dans cette émission : c’est tout d’abord, comme vous dites, qu’on coupe continuellement la parole à M. Tariq Ramadan, Guisbert ne faisant pas son travail de coordonateur et surtout, quand à bout d’argument, M. Manuel Valls a affirmé que M. Ramadan était porte-parole des Frères Musulmans,ce que ce dernier a nié.Mais là n’est pas le problème.

    Car le vrai problème c’est qu’à chaque fois que M. Ramadan ose prononcer quelques critiques,et dans quelques émmissions que se soit, on lui ramène à chaque fois sur le nez ses croyances religieuses, en l’assimilant d’une manière méchante et dédaigneuse aux fanatiques islamistes. De la part de valls c’était tout simplement dégueulasse. Le sieur Finkielkraut avait antérieurement à la même émmission, été aussi désobligeant que Valls. Que diraient tous ces bons apôtres si à chaques fois qu’il apparaîssent à un débat télévisé on les associait aux fanatiques de leur propre religion ? Tout cela sent le racisme à plein nez.

  • Bonjour,

    Une petite rectification M. Mehr Licht : ce n’est pas Leila qui a écrit un commentaire à M. Ramadan mais LeiNa ! Merci et BON NOEL à tous !
    Leina

  • > Colonisation, banlieue : la France est-elle coupable ? 26 décembre 2005 22:15, par Claire Aymes

    J’ai vu cette émission.Tarik Ramadan fait l’objet de beaucoup de controverse mais cette fois, il faut reconnaître qu’il a raison. Manuel Valls n’était là manifestement que pour le marquer à la culotte dans un style vindicatif que chacun a pu apprécier. Il (M. Valls) n’a par contre pas jugé utile d’expliquer par exemple pourquoi lui et ses comparses n’étaient pas là lors du vote de la loi scélérate. Les précisions que Tarik Ramadan a apporté étaient nécessaires, l’émission m’ayant personnellement effectivement laissé une impression indéfinie de non-dits, et de complicité mensongère.

 
 
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