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Les architectes du choc des civilisations

Des maures aux morisques

En 711, Tariq Ibn Ziad , berbère et chef des armées arabes, traverse le détroit de Gibraltar (Jabel Tariq) et débarque dans la péninsule ibérique. Il parvient à l’occuper en l’espace de quelques années.

L’Espagne devient alors Al Andalous.

Al Andalous terre de tolérance et d’accueil a connu pendant plus de sept siècles un essor culturel et une prospérité économique sans précédent. Cordoue, à elle seule, abritait des centaines de mosquées, d’églises, de synagogues, de jardins, de hammams et de palais. Carrefour du savoir, elle possédait plus de 70 bibliothèques et le calife à lui seul avait plus de 400.000 manuscrits.

A Al andalous, des philosophes, des architectes, des mathématiciens, des médecins, des astronomes, des musiciens, des poètes, des théologiens et des agriculteurs qui ont développé la nature tout en respectant son équilibre ont fait fleurir une civilisation savante, raffinée et harmonieuse qui avait le goût du miel et le parfum du musc et du jasmin.
La fin de l’Espagne musulmane a débuté par la chute de Tolède (1085) et s’est terminée par celle de Grenade en 1492.

Après la prise de Grenade par les Rois Catholiques, les musulmans négocièrent leur reddition et signèrent des capitulations leur autorisant à garder leur mode de vie et leur religion en échange de leur soumission et du paiement d’une lourde dîme. Ces capitulations ne furent pas respectées et une évangélisation, pacifique au début, devint vite coercitive. Au nom de la cohésion et de l’unité sociale, les musulmans furent contraints d’abandonner toute trace de leur culture et de leur religion.

La « désislamisation » forcée a débuté en 1513, quand un édit de la reine Jeanne la folle (mère de Charles Quint) interdit aux femmes de couvrir leurs visages sous peine de lourdes condamnations.

A cette époque le travail des polémistes consistait à convaincre la population chrétienne du danger que représentaient les maures pour leur homogénéité culturelle et religieuse. Ils décrivaient les musulmans comme une menace pour la société non seulement militaire mais aussi « une source de pollution par contamination religieuse et sexuelle » [1] . Les maures étaient présentés comme des êtres infidèles et cruels, des humains charnels et semi-bestiaux.

En 1525, par un décret, Charles Quint, obligea les maures à se convertir au catholicisme par la force : tous les musulmans furent baptisés et toutes les mosquées transformées en églises.

En 1566, une loi les obligea à changer leurs noms, leur mode de vie et à s’aligner en tout sur les vieux-chrétiens (espagnols catholiques de longue date) : habillement, langage et écriture, consommation du porc et de l’alcool...

Ainsi, les maures devinrent Morisques.

De l’intolérance religieuse au racisme d’Etat

Une loi exclut les morisques des fonctions rémunérées et de tous les honneurs car ils n’avaient pas la « limpieza de la sangre » (la pureté du sang) : ce ne sont que d’habiles simulateurs qui sont restés fidèles à leur première croyance.

Au début, cette « propreté du sang » n’avait qu’une définition purement religieuse. Elle prit par la suite une dimension raciale : qu’ils fussent chrétiens ou non, n’avait plus d’importance puisqu’ils appartenaient avant tout à la « nation » morisque.

« L’Espagne passa d’un État sectaire où un membre d’une crypto-minorité religieuse [a priori, les Juifs et les Maures] avait la possibilité de se convertir pour s’intégrer à la société majoritaire, à un État raciste où cette même minorité devenait l’objet d’une persécution institutionnelle, au-delà de toute considération religieuse. » [2]

Du racisme d’Etat à l’épuration ethnique

L’assimilation des musulmans à la société chrétienne et leur conversion au catholicisme n’avait pas suffit pour faire d’eux de bons espagnols et les persécutions institutionnelles devinrent insuffisantes. Les inquisiteurs et les ecclésiastiques les plus influents décidèrent d’en finir une bonne fois pour toute avec la « question morisque », soit par un génocide soit par une déportation.

Pour des raisons purement économiques, Philippe II préféra imposer des dîmes aux morisques et ceux qui se révoltaient, étaient déportés vers d’autres régions en Espagne.

Par contre Philippe III, opta pour la déportation hors d’Espagne. La perte des revenus des dîmes fut compensée par les confiscations des biens morisques.

Ainsi, en 1609 un décret interdisant à tout morisque de rester sur la terre Espagnole sous peine de mort, fut signé. Il s’agit de la première déportation humaine organisée par un état.

« Les morisques ont trois jours pour se rendre à des points de rassemblement précis avant d’être acheminés vers les différents ports d’embarquement. Il ne leur est permis de prendre que ce qu’ils peuvent porter, ce qu’ils laissent sur place ainsi que leurs biens immobiliers revenant à leurs seigneurs » [3].

Entre 500 000 et 1 000 000, voire plus de personnes furent déportés au Maghreb avec plus de 75% de pertes humaines. Les conditions de déportations étaient terribles et totalement inhumaines ; nombreux périrent noyés, jetés par-dessus bord par les transporteurs (pour faire plus d’aller-retour) ; d’autres moururent de faim, de soif ou de froid. Leurs biens revinrent à la couronne et à ceux qui avaient organisé la déportation tel que le Duc de Lerma dont la fortune personnelle était supérieure aux réserves du Conseil de Trésor.

Ainsi, l’Espagne d’inquisition est passée progressivement d’une intolérance religieuse à un racisme d’état pour finir en une épuration ethnique en l’espace d’un peu plus d’un siècle.

Des morisques aux beurs

Une courte incursion dans l’histoire nous montre que l’intolérance et le sentiment de supériorité des Occidentaux à l’égard des musulmans et des arabes trouvent leurs racines au Moyen âge. Les européens d’alors voyaient le musulman différent et inférieur précisément parce qu’il refusait le message « universel et rationnel » du christianisme. Les chrétiens ne comprenaient pas pourquoi tous les peuples païens se convertissaient au christianisme, seuls les musulmans restaient inassimilables. L’islam était vu comme un danger pour le christianisme à cause des conversions massives, des échecs des missionnaires, de l’engloutissement d’une partie du monde chrétien par l’islam et du refus du musulman de quitter sa religion.

Ce sentiment de supériorité se mua plus tard en domination sous le prétexte d’une mission civilisatrice « Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures » déclarait Jules Ferry, le père de l’école républicaine. Aujourd’hui ce même sentiment perdure : « Seul l’occident est et restera la civilisation la plus puissante » mais « les occidentaux doivent admettre que leur civilisation est unique mais pas universelle » affirme Huntington ; plusieurs civilisations existent et « les conflits entre elles seront la dernière phase de l’évolution des conflits dans le monde moderne » rajoute t-il. De par sa puissance et ses « valeurs », la civilisation occidentale doit devenir « universelle », c’est pourquoi les occidentaux sont tenus à s’unir et à former un bloc pour « redonner vigueur [à leur civilisation] contre les défis posés par les sociétés non occidentales » et surtout par le monde musulman, « principal adversaire » et « ennemi séculaire ».

Pour conditionner les citoyens et mobiliser la masse autour de cette idée, des polémistes essaient de réveiller la peur archaïque de l’islam, refoulée de l’histoire pour ramener à la surface l’univers du moyen âge avec ses horreurs, ses tribunaux de l’Inquisition et ses croisades. Les nouveaux prêcheurs : médias, journaux et politiques encadrent la population, créent artificiellement des opinions et entretiennent la peur. Pour convaincre les réticents, ils réutilisent les mêmes armes intellectuelles forgées aux XIIe-XIIIe siècles. Rien ne diffère des ouvrages polémiques anti-islamiques du moyen âge. L’auteur anonyme de Liber denudationis et Pierre Alphonse aux XIe-XIIe siècles mettaient l’accent sur les mœurs sexuelles des musulmans, la polygamie, la lapidation, l’aspect vestimentaire et une diabolisation générale des musulmans.

En France, parmi ces pamphlétaires on y trouve les néo-réactionnaires. Ils jouent le rôle de pompiers pyromanes et soufflent violemment sur les braises de la haine ravivant ainsi les vieux démons de l’Europe. Depuis les attentats du 11 septembre et surtout après le déclenchement de la seconde Intifada, ces marchands de la peur expriment, de façon incontrôlée, une aversion profonde et explicite des musulmans. Au nom de la démocratie et des droits de l’homme, ils légitiment l’ingérence militaire et les guerres destructrices dans les pays musulmans. Sous le masque de défenseurs de la République et de la laïcité, ils répandent l’idée selon laquelle l’islam est une menace pour la France et ses valeurs. Ils dénoncent ces « beurs » « antifrançais » et « antisémites » qui « haïssent » l’occident, qui ne veulent pas s’assimiler et qui, malgré leur présence durable ne sont qu’une armée de réserve pour les groupes terroristes et les émeutes urbaines.

Ce travail de sape a permis au racisme de sortir des bas-fonds pour apparaître au grand jour et gagner ses lettres de noblesse. Les médias dans leur rôle de VRP ont favorisé la diffusion et la banalisation de ce racisme « honorable » ; ils ont permis à cette poussée fiévreuse d’atteindre la France « d’en bas » comme celle « d’en haut », à droite comme à gauche.

Que se passera t-il en cas de grave crise, économique ou autre ? La France passera t-elle à une inquisition moderne avec des persécutions institutionnelles, des expulsions massives et des épurations ethniques comme ce fut le cas en Espagne inquisitrice ? Simples spéculations alarmistes ou prédictions certaines ?


Notes

[1Les sarrasins John Tolan Aubier/Collection Historique

[2Les morisques et le racisme d’état Rodrigo De Zayas Les voies du Sud

[3ibid 2


 
 
 
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5 commentaires
  • > Les architectes du choc des civilisations 11 janvier 2006 16:25, par Pili-Pili

    Deux précisions :

    Gibraltar ne se traduit pas en arabe par Jabal Tahar(Jabal=montagne)qui est une traduction fausse et convenue de certains orientalistes,auprès desquels vous avez largement puisé vos sources,mais Jabr At-Tahar de la racine du verbe ;"Ja Ba Ra"à la IIè forme qui signifie :"consolider,raffermir,réduire une fracture".C’est dans le sens de consolidatiion de l’expansion musulmane par sa prolongation vers l’occident que ce "passage" fut dénommé ainsi du nom de celui qui avait réalisé cette consolidation,Tareq Ibn Ziyad.

    Second point :

    La France a instauré une ségrégation institutionnelle effective,par le biais de lois spécifiques,depuis déja quelques années à l’encontre des minorités non-blanches.C’est à partir de 2002 que cet arsenal juridique s’est renforcé et a contribué à l’emballement de la machine à discriminer,sans controle et sans complexes,depuis l’arrivée aux affaires du petit ministre qui voulut(et veut) ètre grand.Les persécutions institutionnelles et autres épurations ethniques sont concrètes depuis la présence de non-blancs sur le sol français.N’avez-vous jamais entendu parler d’exclusion au travail,au logement,à l’école,du plafond de verre pour les diplomés non-blancs mais néanmoins français ?De la discrimination au faciès des agents administratifs,qu’ils soient policiers,employés des rectorats,des services publics,des médias etc...?Certes, nous n’en sommes pas encore à l’expulsion physique du territoire mais la situation est bien plus sournoise et pernicieuse puisque nous sommes présents mais considérés comme absents du paysage sociétal,en dépit de notre contribution fiscale et financière,donc participative,au fonctionnement des institutions de ce pays.

  • > Les architectes du choc des civilisations 11 janvier 2006 19:51, par Rodbertus II

    Un texte à lire absolument, et qui donne envie d’en savoir plus.
    Existe-t-il des livres récents sur le sujet ? Pour ma part j’en suis resté à "Les arabes n’ont jamais envahi l’espagne" d’Ignacio Olagüe (Flammarion, 1969), qui démontre que la propagation de l’islam n’a pas été le fait d’impossibles conquêtes militaires mais le fruit de mouvements internes des sociétés qui y ont adhéré

  • > Les architectes du choc des civilisations 11 janvier 2006 21:56, par Leila

    Pour les morisques je vous conseille le livre de Rodrigo De Zayas qui est le fruit de recherches très pousées :

    Les morisques et le racisme d’état Rodrigo De Zayas Les voies du Sud

  • > Les architectes du choc des civilisations 11 janvier 2006 22:07, par Leila

    Première je me base sur des écrits arabes car je suis parfaitement arabophone et je ne m’inspire pas des orientalistes ni de leurs traductions. Je traduis des textes d’arabe en français et vice versa. Je confirme Gibraltar c’est Jabel (montagne) Tariq.
    Je vous renvois aux chroniques des voyageurs arabes tels Ibn Batouta et surtout à Al Moukadima et discours universel d’Ibn Khaldoun.

    Si vous êtes arabophone, je vous conseille de regarder l’épopée historique sur la vie de Tariq ibn Zyad qui passe acctuellement sur la chaine d’arabie saoudite.

  • > Les architectes du choc des civilisations 13 janvier 2006 14:54, par jean-marc

    Bonjour,

    Al Andalous terre de tolérance et d’accueil a connu pendant plus de sept siècles un essor culturel et une prospérité économique sans précédent. Cordoue, à elle seule, abritait des centaines de mosquées, d’églises, de synagogues, de jardins, de hammams et de palais. Carrefour du savoir, elle possédait plus de 70 bibliothèques et le calife à lui seul avait plus de 400.000 manuscrits.

    Je ne suis pas un spécialiste de l’histoire mais je ne peux m’empêcher de rêver ce monde-là... D’espérer qu’un jour, enfin nous pourrons y parvenir à nouveau : attention, je ne rêve pas selon ce qu’il s’est passé réellement mais selon le principe d’entente entre chaque peuple et religions, croyances.

    Je ne suis pas croyant aussi mais j’ai été fasciné par ce livre écrit par raymond lulle : le livre du gentil et des trois sages qui explique ce que pourrait être un chemin d’entente.

    L’histoire d’un gentil (un philosophe, un chercheur) qui rencontre trois sages, à savoir un docteur juif, un docteur chrétien, un docteur musulman (sarrasin dans le livre). Ce dernier, le gentil, est malheureux parce que, sous-entendu, il ne connaît pas dieu et ce qui arrive après la mort. L’intrigue de l’histoire en quelque sorte.

    Le plus impressionnant est la démarche collective entamée. D’abord les trois sages se confondent en une seule voix expliquant ce qui leur est commun : la croyance en dieu. Puis chaque religion explique sa spécificité, ce qui permettra au gentil de choisir celle qui lui convient le mieux.

    Si notre société évolue technologiquement ; du point de vue de l’entente avec l’autre elle régresse...

    Voilà, c’est un petit peu hors sujet, mais ce livre m’apprit quelque chose sur notre société et notre monde qui se veut civilisé. il a été écrit il y a bien longtemps.

 
 
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