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Monterrey : le cercueil et les clous

Par José Pablo Feinmann (Pagina 12)
Traduction : Carlos Débiasi

A Monterrey, pendant que les riches affirment qu’ils n’aideront plus
les pauvres. Pendant qu’ils disent qu’ils n’ont rien à voir avec les
conflits économiques des pays endettés. Pendant que par exemple 2.400
millions de personnes ne jouissent pas des services sanitaires
élémentaires. Pendant que le discours néolibéral est devenu plus
agressif et arrogant que jamais, il faut démonter le nouveau discours
que le FMI, les banquiers du monde, et leurs puissances militaires
protectrices -les Etats Unis- ont monté pour expliquer en se
dédouanant de toute éventuelle culpabilité de ce pan de l’histoire.

Que dit ce discours, il reprend et inverse le vieux discours de la
gauche nationale, qui -entre les années 60 et 70- était structuré sur
l’impérialisme perfide comment étant la cause de tous les maux des
pays sous développés. Pendant des années, les libéraux ont ri du
caractère simpliste de ce discours, qui plaçait tous les maux sur le
dos du « monstre extérieur », l’impérialisme, affirment qu’était plus
facile de lui faire porter le chapeau au lieu de s’analyser eux même.

Les libéraux d’aujourd’hui -et les leaders mondiaux comme le peu
éclairé George Bush et l’intelligent militaire Colin Powell-
récupèrent en leur profit le schéma de « l’impérialisme perfide » et de
la « nation innocente » et bien évidemment « victime » Non -nous
disent-ils- aujourd’hui les pays pauvres sont extrêmement pauvres,
comme l’Argentine, à cause du « monstre intérieur ». Aucune
culpabilité ni responsabilité incombent au FMI dans la pauvreté
catastrophique du monde. Si ce n’est aux élites des pays endettés, qui
se sont appropriés de l’argent que le FMI a donné pour le
développement, et qui est allé à la corruption. C’est à dire qu’ils l’
ont volé. Le mal dont souffre ce monde, selon le FMI et ses
idéologues, ce n’est pas le capital, mais la corruption indécrottable
des pays débiteurs.

Le coupable n’est plus « l’impérialisme » mais la « nation ». Cela n’
étonnera personne que Paul O’Neill, secrétaire du trésor américain,
tienne de tels propos : « l’Argentine est comme elle est car c’est une
société désarticulée » Ce que revient à dire que l’Argentine est la
seule coupable, à cause de sa classe politique et syndicale corrompue,
et le faible vocation de ses habitants à vivre dans l’ascétisme.

Dessinant ainsi un monde partagé entre pays riches, responsables, qui
savent gérer leurs économies, et les pays pauvres, irresponsables, qui
vivent au milieu du chaos, et de la corruption sans fin.

« Cela n’a pas de sens -dit Bush- de donner de l’argent à des pays qui
sont corrompus, parce que cela n’aide pas la population, mais juste
une élite et cela n’est juste ni pour les gens de ces pays, ni pour
ceux qui payent des impôts aux Etats- Unis ». O combien de tendresse y
a t-il dans ses paroles ! C’est touchant que Bush se préoccupe tant des
habitants de notre pays. Nonobstant, parions qu’il se préoccupe plus
des bons contribuables nord-américains. Peu importe, en tout le cas le
discours est bien ficelé, le gouvernement des Etats Unis gère l’argent
de ses bons contribuables et sont responsables que cette immense masse
de nord-américains pensent que le reste du monde n’existe pas ou qu’il
existe seulement pour leur demander de l’argent, et de ne pas les
aimer comme il se doit. C’est injuste pour ses
contribuables -argumente Bush- de donner de l’argent à des pays
corrompus. C’est injuste aussi de demander des efforts aux organismes
financiers internationaux, toujours disposés à aide. Mais plus
maintenant. Puisque leur patience est épuisée. Ils ne désirent plus
jamais financer la corruption de ces débiteurs « va nu-pieds » du
monde. En somme, si les choses avaient été faites comme le FMI le
préconisait, tout se serait passer autrement. La faute n’incombe pas
au FMI et à ses recettes mais aux élites corrompues, évidement.

Ce discours est puissant, c’est pour cela que nos libéraux en jouent à
fleuret démoucheté, avec enthousiasme. C’est vrai sur un point. La
corruption des pays endettés est indiscutable, mais aussi
dévastatrice. Mais, rien n’est si simple. Ni la nation était le bien,
ni l’impérialisme n’est le mal. Ceux qui ont pensé les choses ainsi,
même avec intelligence, ont toujours affirmé que l’impérialisme s’
approprié des nations avec la complicité de leurs élites puisque il y
avait une très forte corrélation entre le monstre du dedans et celui
du dehors, l’un ne peut exister sans l’autre. Le discours libéral
implique dans son retournement le vieux discours schématique qu’il
prétend condamner.

Ni le FMI est le bien, ni la nation.

Voulez-vous qu’on vous montre les photos de Bush père jouant au golf
avec le président de l’époque, Menen ? Il ne savait pas à qui il
prêtait de l’argent ? Pourtant c’était des voix argentines qui
prévenaient « Ils sont en train de tout voler ! Ils vident le pays,
ils le vendent pour rien ! » « Ce sont des mensonges que les
privatisations vont bénéficier aux usagers, provoquer la réduction des
tarifs et l’augmentation de la productivité. C’est un mensonge que la
convertibilité générera de la croissance ! Ecoutez, ils sont en train
de tout voler ! »

Et l’ambassadeur James Cheek, grand ami de Menen, ne vous a pas tenu
au courant ?

Et s’il ne vous a pas informé, vous n’étiez vraiment pas au courant ?

Bien sûr vous l’étiez ! Mais cela était si rentable de prêter de
l’argent aux Argentins corrompus. De faire des affaires avec eux. De
les maintenir au pouvoir.

Colin Powell a affirmé avec cruauté : « Avant, à cause des conflits
avec l’union soviétique, nous regardions ailleurs, ce n’est plus le
cas maintenant » C’est -à-dire, qu’avant ils toléraient la corruption
parce qu’ils avaient besoin des alliés pour la guerre froide. Cette
guerre finie, ils ne regarderont plus « ailleurs », maintenant, ils
regarderont vers l’intérieur, vers nous et ils nous découvrent
corrompus, pas fiable, faibles, déstructurés et même un peu
imprévisibles. Bien sûr, les conflits sociaux sont toujours exaspérant
à l’extrême pour le pouvoir économique.

La cruauté de la phrase de Powell réside dans son inexactitude et sa
fausseté absolue. Jamais -et encore moins pendant la guerre froide-
les nord-américains regardèrent ailleurs. C’est pour cela qu’ils sont
complices et co-responsables du désastre subi par la partie saine,
honnête du peule argentin. Se souviendra t-il Colin Powell que le coup
d’état de mars 1976 fut salué par les Etats-Unis et le FMI quelques
heures après avoir été mené. Regardèrent-ils ailleurs ? Alors que les
militaires venaient de s’installer à la Casa Rosada, le FMI offrait un
crédit stand by de 350 millions de dollars. Henry Kissinger, peu
après, autorise et réclame l’élimination -en marge des droits de l’
homme, sans parler de la légalité de l’Etat ni de la démocratie- de
tous les « éléments » liés à la « subversion ». Regardait-il ailleurs
alors ?

La dette externe argentine arrive avec les pouvoirs
militaro-financiers à 45 000 millions de dollars. Les organismes
financiers ne savaient-ils pas alors à qui ils donnaient cet argent ?
Ne se rendaient-ils pas avec cet appui économique complice d’un
génocide, auquel ils prétendaient s’opposer du point de vue des droits
de l’homme. Le capitalisme international a financé le massacre de plus
de 30 000 argentins pour produire une dette de 45 000 millions, qui
aujourd’hui nous esclavagise, et que personne ose tout simplement ne
pas payer. Au moins, au nom des droits de l’homme, ne pas payer la
partie de la dette contractée par la dictature : cela serait une
logique irréfutable. Cette dette s’est cristallisée dans le système
économique que nous subissons depuis lors à travers les mesures
imposées par le FMI.

Nous avons reculé : en décembre l’Argentine était le symbole des
échecs des recettes du FMI et un étendard pour le mouvement
anti-mondialisation. Aujourd’hui avec le discours hégémonique des
libéraux locaux et du FMI, l’Argentine est un pays irresponsable,
corrompu, coupable dans sa totalité, qui devra souffrir pour avoir mal
utilisé l’argent généreux des banquiers du monde, tous bons et
innocents, puisqu’ils ne savaient rien.

Entre temps, une fois regonflé, le FMI -comme a dit le philosophe grec
Cornelius Castoriadis- continue à clouer « des clous additionnels au
cercueil des pays pauvres »


 
P.S.

Contact pour cet article : Carlos Debiasi, traducteur de l’article

 
 
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