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Mon père, ce héros...

Communiqué de presse des évêques de Belgique, 29 novembre 2005 : « Les responsables du séminaire se doivent donc de vérifier, entre autres, la maturité affective et sexuelle de chaque candidat. Ceci, afin de s’assurer que ce dernier peut pleinement s’épanouir dans cet état de vie sans dérapages relationnels. Un candidat qui se propose et présente de graves difficultés à vivre la chasteté, ne peut être admis à la prêtrise. Ceci peut se manifester de différentes façons : soit parce qu’il ne peut se passer de relations charnelles, soit parce qu’il promeut une sexualité sans fidélité, respect, ou durée, soit enfin parce que le désir sexuel est tellement profondément enraciné en lui, qu’il en devient obsessionnel et l’empêche donc de vivre son célibat consacré en toute liberté et avec sérénité. »

Une Instruction « sur les personnes présentant des tendances homosexuelles en vue de l’admission au séminaire et aux ordres sacrés », approuvée par Benoît XVI le 31 août 2005, a été signée le 4 novembre par le cardinal Zenon Grocholewski, préfet de la Congrégation pour l’éducation catholique. Elle a été publiée par L’Osservatore Romano daté du 29 novembre. Elle précise : « L’Église ne peut admettre au séminaire et aux ordres sacrés ceux qui pratiquent l’homosexualité, présentent des tendances homosexuelles profondément enracinées ou soutiennent ce qu’on appelle la culture gay. »

Personne n’a éclaté publiquement de rire en lisant ce texte. Il est pourtant croquignolet. Ceux qui sont passés dans leur jeunesse entre les mains des curés savent qu’elles ne sont pas toujours faites uniquement pour bénir (les blagues à ce sujet sont légion). Les tartufes en soutane ont longtemps été une spécialité d’Eglise, au point d’inspirer romanciers, essayistes et auteurs de comédie. Puis la robe a quitté l’arsenal des prêtres, et le soupçon s’est focalisé sur l’emploi qu’ils faisaient de leurs pulsions sexuelles. Avec l’hystérie pédophobe venue d’Amérique (dont on a pu constater à Outreau à quelles extrémités elle pouvait conduire), on a vu des séminaires accusés d’abriter des orgies homosexuelles et des prélats soupçonnés d’amours particulières avec des garçons (secrets de polichinelle fut un temps exposés avec délectation par le polémiste pédéraste Roger Peyrefitte). L’excuse de la visite du bon père abbé dans les vestiaire des enfants de choeur ayant disparu en même temps que les enfilées de boutons sur les soutanes, la relation du prêtre avec ses ouailles s’est mise à sentir l’ordinaire des profanes. Le révérend est devenu un célibataire comme les autres.`

Le texte de l’Instruction vaticane explique : « Le prêtre représente sacramentellement le Christ, Tête, Pasteur et Époux de l’Église. En raison de cette configuration au Christ, toute la vie du ministre sacré doit être animée par le don de toute sa personne à l’Église et par une authentique charité pastorale. En conséquence, le candidat au ministère ordonné doit atteindre la maturité affective. Une telle maturité le rendra capable d’avoir des relations justes avec les hommes et avec les femmes, en développant en lui un véritable sens de la paternité spirituelle vis-à-vis de la communauté ecclésiale qui lui sera confiée. » On reconnaît ici la patte de Monseigneur Tony Anatrella, consulteur des conseils pontificaux pour la famille et la santé, psychanalyste officiel de l’Eglise, et grand apôtre du patriarcat. Pourtant, tout ce fatras de dissertation religieuse devrait faire hurler de rire : si le prêtre est un « père » d’ordre spirituel, alors sa « maturité » et sa sexualité sont aussi du même ordre. Plus prosaïquement, cela veut dire qu’il bande en esprit (mon Dieu !).

Mais comment saura-t-on ce qui l’excite sexuellement (ce que veut dire « tendances sexuelles ») , dans la mesure où il lui est interdit par ailleurs d’avoir des relations charnelles ? Va-t-on faire passer des tests aux séminaristes pour déterminer leur stricte hétérosexualité refoulée ?

En fait, l’affaire va plus loin. Monsieur Ratzinger, devenu « pape » sous le pseudonyme de Benoît, était auparavant le chef de l’Inquisition, désormais appelée Congrégation de la Foi. En d’autres termes, il dirigeait la même organisation qui, pendant plusieurs siècles, a conduit au bûcher des millions d’hommes et de femmes sous prétexte de sorcellerie, d’hérésie, de simonie, de sodomie, et d’homosexualité. N’importe quelle autre association héritière de pratiques aussi barbares aurait été condamnée par les instances internationales. Mais il lui a suffi de changer de nom pour qu’on veuille bien oublier ses crimes. Ceux-ci ne seraient-ils pas qualifiables de crimes contre l’humanité, et, par là-même, imprescriptibles ? Si la Mafia se rebaptisait Confrérie de Braves Types, l’absoudrait-on de toutes ses exactions ?

Mais pourquoi tant de haine ? Pourquoi continuer de poursuivre les homosexuels de la vindicte ecclésiastique ? Tony Anatrella a déjà donné la réponse : il faut défendre la fonction du Père, de laquelle procède toute autorité. C’est là une affaire qui va bien au-delà de simples questions de tendances sexuelles. La croisade menée par Benoît XVI rejoint celle d’un George Bush : au nom du Père, du Fils et de l’Esprit qui les anime. C’est la Croisade des Maîtres du monde contre tous ceux, hommes, femmes, enfants, qui veulent être libres d’aimer qui leur plaît, vivre comme bon leur semble, pour le plaisir, et non pour satisfaire les pulsions paternantes des dirigeants. Il va de soi que les petits soldats du Vatican doivent être purs et durs comme les Marines, pour devenir de bons pères spirituels et fouettards, prêts à administrer les corrections (physiques ou mentales) qu’ils méritent aux vilains petits canards libertins, libertaires ou libres penseurs. Dans la grande armée qui défend les intérêts des privilégiés contre les revendications de la majorité des gens, le glaive a toujours eu le goupillon pour allié.

Mais quoi ? Le Christ n’a-t-il pas dit : « Aimez-vous les uns les autres », sans préciser de quelle manière et avec quelles préférences sexuelles ? Bien sûr, mais notre sainte mère l’Eglise (toutes des salopes, sauf elle), dont les prêtres supposés hétéros sont les chastes époux, seule habilitée à donner les clés du texte sacré, enseigne qu’il faut s’aimer sans faire l’amour (sauf dans le noir et sans se regarder, pour faire des enfants, parce que « Dieu le veut »). Son discours est le même que celui de la pub, qui présente un bonheur impossible à obtenir. Sois beau et riche, mais reste moche et pauvre. Aime sans toucher. Sois humain, mais réprime ton humanité. Sois libre et obéis. Au nom du Père...

Le système patriarcal est inséparable dans l’histoire de l’humanité de l’apparition de la propriété privée (qui prive les uns en engraissant les autres), de l’autorité (qui engendre le pouvoir des uns sur les autres) et de la guerre (dont la compétition est la forme ordinaire). C’est le système qui organise le malheur des humains. Or toutes les aspirations à la liberté, dont on voit éclore un peu partout les revendications, concourent à la destruction de ce système apparu il y a quelques millénaires. On voit avec bonheur des femmes sortir de leur prison domestique, des enfants affirmer leur légitime désir de vivre sans attendre d’être affublé d’un titre officiel les autorisant à agir à leur guise, des gens humiliés relever la tête, des pauvres refuser d’être un bétail humain, des citoyens parler sans en demander le droit à leurs chargés d’affaire politiques. L’autorité paternelle (même exercée par des femmes) cesse peu à peu d’exercer sur les humains cette fascination qui les empêchait de penser par eux-mêmes. Chacun se sent des envies d’être la soeur et le frère des autres, et de leur témoigner une affection, une compassion, une tendresse, qui étaient jusque là l’apanage des mères avec leurs bambin(e)s. Les vertus de la féminité tendent à devenir l’avenir de l’humanité.

Alors les Maîtres se fâchent. Ils tonitruent, brandissent le doigt de Dieu, affirmant la pérennité du pouvoir du Père, symbole de tout pouvoir exercé sur d’autres êtres humains. Tout ce qui menace la domination de l’homme par l’homme est dénoncé comme source de désordre. La perte des valeurs associées à la « virilité », notamment, fait peur à ceux qui manipulent l’identité sexuelle à des fins de domination. Car ce n’est pas l’acte sexuel qui forge l’autorité (encore que la façon de baiser ne soit pas toujours étrangère aux manières de se comporter en d’autres occasions), mais le symbole que confère la possession d’un phallus (la bite n’a rien d’un glaive, mais quand le porteur de glaive est toujours un mec, alors l’un vaut pour l’autre, comme le logo vaut pour le produit). Si le prêtre catholique n’a pas l’autorisation de baiser avec une femme (dont le certificat s’appelle mariage), il doit être théoriquement capable de le faire, et ce, en bon Père de famille (il doit promouvoir une sexualité dans la durée, hors des rencontres fortuites, avec des putes ou non). Il est comme un soldat virtuel, avec tout ce que cela implique de machisme spirituel. En tant que tel, il ne doit céder ni à la tendresse, ni au respect des façons de vivre qui ne sont pas calquées sur le modèle de la famille patriarcale. Il doit faire appliquer la Loi. C’est-à-dire pérenniser le pouvoir de ceux qui en sont les garants. C’est pourquoi les prêtres sont des mâles chastes, qui auraient pu exercer des fonctions paternelles dans une famille, mais y renoncent pour participer au renforcement spirituel du pouvoir. Entrés dans les ordres, ils défendent l’Ordre, et partout on les voit aux côtés des bourgeois (héritiers de l’aristocratie), et des généraux, dans une collégialité respectueuse de lois qu’ils ont eux-mêmes instituées par le truchement de politiques savamment contrôlées (quelques prêtres, tenants d’une théologie dite de libération, se font fait tancer par leur hiérarchie). L’Ancien Régime a certes troqué les falbalas de cour contre les costumes trois-pièces des conseils d’administration, mais c’est toujours les mêmes privilèges que défend l’ordre patriarcal.

La famille patriarcale présentée comme modèle de réussite et de bonheur dans les romans éducatifs et les pubs, véritable cellule de base de la société de compétition, se disloque sous l’élan de l’humanité vers des manières d’être plus libres et conviviales. On veut s’aimer, y compris par des caresses, sans avoir à en référer à des codes. Cela déplaît à ceux qui sont chargés de garder les troupeaux de main d’oeuvre, pasteurs ou porteurs de flingues, en robes de magistrats ou en soutanes ecclésiastiques. C’est cet ébranlement des piliers idéologiques du système qui fait tant peur aux petits hommes que sont les donneurs de leçons, les administrateurs de correction et les aboyeurs d’ordres. Pourtant, c’est tellement bon, de s’aimer les uns les autres en toute liberté, égalité, fraternité.


 
 
 
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2 commentaires
  • > Mon père, ce héros... 21 janvier 2006 14:25, par Lorenzo Rizzi

    J’aime bien cet article. Je ne suis pas d’accord avec tout point par point (souvent des détails ou des exagérations, peu importe, vraiment). Mais l’analyse et le coup de griffe rejoignent des idées que j’exprime ailleurs et autrement (sur un blogue catho et gay qui se trouve sur http://www.u-blog.net/cathogay) ; je vais d’ailleurs en parler dès aujourd’hui. Une lecteure salutaire, en tous cas. Bravo.

  • > Mon père, ce héros... 23 janvier 2006 13:28, par vieilledame

    n’oublions pas non plus l’armée vaticane, la plus ségrationiste du monde : que des hommes, que des suisses (et que des blancs ? je crois )...

 
 
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