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Un Monty Python’s contre l’Axe du Bien

Un Monty Python’s contre l’Axe du Bien
Terry Jones

Terry Jones, un des Monty Python’s qui nous ont fait tant rire depuis les années 70, utilise les armes de destruction massive par le rire contre Bush, Blair et les médias dociles. "Ma guerre contre la "guerre au terrorisme" vient de sortir chez Flammarion. Traduction, préface et notes par Marie-Blanche et Damien-Guillaume Audollent. Extraits choisis...

Début de la Préface

Il est des mots qu’on ne prononce pas impunément. Même dans nos « démocraties », et surtout pas lors de la grand-messe d’un gouvernement triomphant. En ce jeudi 29 septembre 2005, à Brighton, la conférence annuelle du New Labour blairien, reconduit aux affaires quelques mois plus tôt pour un historique troisième mandat, bat son plein. À la tribune, Jack Straw, ministre des Affaires étrangères, disserte doctement sur la « libération » de l’Irak, devant un parterre de délégués venus des quatre coins du Royaume-Uni, lorsque fuse du public un discret mais cinglant « Nonsense ! »
Aussitôt empoigné par les pandores du service d’ordre, l’auteur de cet éclat, Walter Wolfgang, est expulsé sans ménagements, tandis que le ministériel orateur reprend le fil de son propos. Quand l’importun ¬ un octogénaire juif, qui a fui l’Allemagne hitlérienne en 1938 ¬ tente de réintégrer la salle de conférence, il se voit illico menacé d’inculpation sous le coup de la récente loi antiterroriste.
Tony Blair et sa clique auront beau, dès le lendemain, se répandre en plates excuses sur tous les plateaux de télévision, le mal est fait : les grands de ce monde n’apprécient guère qu’on se mêle de pointer l’inanité criminelle de leurs rodomontades. Cette anecdote, que les médias français n’ont quasiment pas relayée, prend valeur de symbole : celui de l’affolement qui, face à l’indignation populaire ou à la simple expression d’un désaccord, s’empare des autorités « démocratiques ».
C’est à ce genre de petits détails qu’on mesure ce qui a changé depuis que la Maison Blanche et Downing Street ont lancé, dans la foulée des attentats contre le World Trade Center et le Pentagone, leur « combat monumental du Bien contre le Mal ». Quelques déluges de fer et de feu plus tard, relayant une vérité embedded claironnée de Londres à Washington, les éditorialistes des deux côtés de l’Atlantique saluent, la main sur le coeur, le « vent de liberté » qui souffle sur le Proche et le Moyen-Orient. La « démocratie » est en marche ; la « guerre au terrorisme » porte ses fruits : circulez, il n’y a rien à voir !
Cependant, n’en déplaise à ses tailleurs (de costard), l’empereur est nu :
Oussama Ben Laden court toujours, et Saddam Hussein n’avait pas d’Armes de Destruction Massive ; qui plus est, de Guantánamo Bay à Abou Ghraib, en passant par Bagram et de nombreuses prisons secrètes « délocalisées », l’Amérique torture au nom d’une « liberté » qui, servant de faux nez à ses ambitions impérialistes, est de plus en plus bafouée à travers le monde.

« La première victime de la guerre, c’est la grammaire »

Au soir du 11 Septembre, l’Occident frappé de stupeur erre à tâtons dans un monde en ruine. Incroyable, innommable, indicible : il n’y a pas de mots pour dire le désastre. C’est d’abord dans le pouvoir de sidération de cette horreur sans nom que s’enracine notre défaillance à contrecarrer les dérives qui ont suivi la chute des tours : avec elles, s’est effondrée notre aptitude à échafauder dans la langue des images d’une réalité mal dite qui, en nous la rendant intelligible, nous délivreraient du vertige insensé de cette malédiction. « Ground Zero, note Christian Salmon, c’est une zone de langage effondré. Au pied des tours en ruine, c’est le récit américain qui gît en pièces . »
« Ou vous êtes avec nous, ou vous êtes contre nous » : afin de recoller les morceaux de leur autorité symbolique, les dirigeants américains sautent sur l’occasion pour se replier tambour battant sur un discours manichéen, qui menace et tranche. À ma droite, la démocratie, blanche comme l’agneau ; à ma gauche, le terrorisme aux noirs desseins. Foi d’Aristote, c’est beau comme de l’antique !
Mais le spectacle du monde a toujours partie liée avec la grammaire qui l’articule : Eux et Nous, le Bien et le Mal, le Vrai et le Faux sont d’abord des choix de mise en scène. Sitôt distribuées les cartes de ce jeu de dupes, qui condamne les « cerveaux disponibles » au suivisme électoral et patriotique, le langage est pris de curieuses contorsions. Triomphe d’une nouvelle et fruste grammaire, dont les règles perverties orchestrent les récits pernicieux de la « guerre au terrorisme ».
Révolté par l’hypocrisie du pouvoir et l’inertie du plus grand nombre, Terry Jones ¬ écrivain, comédien et metteur en scène britannique ¬ a décidé de contre-attaquer, pour démasquer les contradictions que recèle cette « guerre » et la forfaiture qu’elle constitue. Passant au crible d’une implacable verve satirique les faits d’armes et les méfaits de langue de George W. Bush
et Tony Blair, l’e-Monty Python’s revisite avec une féroce nonchalance les arcanes d’une croisade irrationnelle et mensongère. Dans ce « journal de guerre », constitué d’une quarantaine de textes ciselés au fil des mois , il nous invite à renouer les fils d’une réflexion trop souvent contaminée par le novlangue des « informations » :
« Mon dictionnaire, écrit-il lors du déclenchement de l’offensive contre l’Irak, définit une « guerre » comme un « conflit ouvert, armé, entre deux parties, nations ou États ». Dès lors, larguer des bombes, protégé par l’altitude, sur une population déjà en difficulté, aux infrastructures ruinées par des années de sanctions et vivant sous la coupe d’un régime oppressif, ce n’est pas une « guerre ». C’est du tir aux pigeons. » Quelque temps plus tard, il note : « la vraie « guerre » n’a commencé qu’après l’occupation de l’Irak et la mise en place d’un gouvernement de collabos [!]. Mais est-ce ainsi que les journaux, la télévision et la radio la désignent ? Non : ils parlent d’« insurrection » et de « terrorisme », parce que ce sont les mots qu’aiment employer MM. Bush et Blair. » Et les grands médias « reprennent tous en choeur l’air de pipeau que jouent ceux qui sont au pouvoir ».
Constatant que « la première victime de la guerre, c’est la grammaire », Terry Jones se met en devoir de traquer les symptômes de cette « guerre des mots » secrètement déclarée à l’opinion publique par les spin doctors de la Maison Blanche et de Downing Street, au détour de leur campagne contre le « terrorisme », ennemi aussi insaisissable que flou. « Le langage est censé rendre les idées claires, et compréhensibles pour tout un chacun, écrit-il.
Mais il est impossible de faire la guerre à un substantif abstrait :
comment saura-t-on qu’on a gagné ? Quand le terme en question aura été supprimé du dictionnaire, peut-être ? »

Extraits :

Morceaux choisis

Cachez ce suspect
que je ne saurais voir
6 janvier 2002

J’ai été transporté de joie à la vue d’une photo parue la semaine dernière dans le New York Times, où l’on voit des troupes américaines, à Shibarghan (Afghanistan), surveillant des prisonniers soupçonnés d’appartenir à Al-Qaida. L’article qui accompagne l’image raconte que les soldats de la 101e Division aéroportée ont reçu l’ordre de relayer les Marines dans le sud de l’Afghanistan, ouvrant la voie à une présence militaire à long terme dans le pays.
La photo a aussi été publiée dans le London Times, mais aucun des deux journaux n’a soufflé mot de ce qui m’a tellement enthousiasmé, en tant que président de la Société Humaine Pour la Pose de Sacs sur la Tête des Suspects (SHPPSTS). La photographie montrait clairement que les prisonniers suspectés d’appartenir à Al-Qaida avaient les bras liés dans le dos et la tête recouverte d’un sac fermé par un collier de métal.
À la SHPPSTS, nous agissons depuis des années auprès de l’armée, pour généraliser la pose d’un sac sur la tête de quiconque est soupçonné de quoi que ce soit.
D’abord, la pose de sacs sur la tête des suspects épargne, à ceux d’entre nous qui ne sont pas directement impliqués, de désagréables sentiments de sympathie envers les prisonniers. Il n’y a rien de plus déplaisant, pour un brave citoyen sans histoires, que de voir la mine défaite de pitoyables paysans, alignés pour être embarqués par nos boys à l’arrière d’un fourgon à bestiaux. Les prisonniers semblent souvent effrayés, accablés et affamés ¬comment avaler un petit déjeuner complet sans s’étrangler devant de telles photos ?
Or, une fois qu’ils ont la tête solidement enfermée dans un sac, il devient impossible de ressentir grand-chose envers eux. Cessant d’être des êtres humains, ils ne sollicitent plus de manière excessive nos émotions.
De plus, la pose de sacs sur la tête des suspects a un autre effet hautement séduisant : cela leur donne instantanément à tous un air coupable. On ne peut voir un homme avec un sac sur la tête sans se dire qu’il doit l’avoir mérité, et que de toute façon ce qui lui arrive lui pendait au nez.
Il en va probablement de même pour la personne qui a le sac sur la tête. Je ne me suis certes jamais trouvé dans une telle situation, mais j’imagine qu’on doit se sentir très désorienté. Un prisonnier qui a la tête couverte d’un sac n’a plus ni apparence ni sentiment d’être humain ; et la privation de vue, d’odorat et d’équilibre le pousse à redouter le pire.
Et cela nous conduit, bien sûr, à l’argument économique en faveur de la mise en sac des têtes. Prenez un suspect, ligotez-le, mettez-lui un sac sur la tête, et emmenez-le faire un tour dans un fourgon à bestiaux : il sera prêt à avouer tout ce qu’on voudra. Ce qui permet d’économiser beaucoup de temps, d’efforts et ¬ plus important encore ¬ d’argent, quand on cherche à repérer
des terroristes au milieu d’un groupe de quidams raflés par l’armée à cause de leurs barbes déplaisantes et de leurs sales coupes de cheveux.
C’est l’une des raisons pour lesquelles le gouvernement britannique était un fervent partisan de la pose de sacs sur la tête des suspects de l’IRA, au début des années 1970. C’était très efficace d’un point de vue économique.
Bien sûr, ces rabat-joie de la Cour européenne des droits de l’homme ont mis leur nez là-dedans et déclaré cette technique hors la loi, en 1978, soutenant qu’elle « équivalait à un traitement inhumain et dégradant ». En d’autres termes, ils disaient que c’était une forme de torture.
Par chance, les États-Unis ne sont liés par aucune des décisions lénifiantes de la Cour européenne des droits de l’homme.
En fait, ils peuvent même ignorer la Convention des Nations unies contre la torture, étant l’un des rares pays à avoir eu le bon sens de ne pas signer cet accord en 1985. L’Argentine, la Belgique, la Bolivie, le Costa Rica, le Danemark, l’Espagne, la Finlande, la France, la Grèce, l’Italie, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal, la République dominicaine, le Sénégal, la Suède, la Suisse et l’Uruguay ont fait l’erreur de le signer, rejoints ensuite par l’Autriche, le Luxembourg, le Panama, le Venezuela, et même le Royaume-Uni et l’Afghanistan ; mais pas les États-Unis.
Bien leur en a pris. Aujourd’hui, force est de constater à quel point cette stratégie se révèle payante. L’armée américaine peut, en toute tranquillité, mettre des sacs sur la tête de qui bon lui semble.
Mais ce qui nous a vraiment emballés, à la SHPPSTS, ça a été que les rédacteurs en chef du New York Times et du London Times puissent publier une photo de suspects afghans avec des sacs sur la tête, sans l’accompagner du moindre commentaire. Ils présument manifestement que, dans la situation mondiale actuelle, nous sommes tous parfaitement à l’aise avec l’idée de mettre des sacs sur la tête de toute personne dont nous soupçonnons qu’elle nous déplaira.
Espérons que cela signifie que les Britanniques et les Américains sont enfin mûrs pour admettre que les seuls visages qui importent sont ceux des Britanniques et des Américains. Ce sont les seules « personnes » qui comptent désormais, et ¬ pour être tout à fait honnête ¬ le reste du monde peut tout aussi bien se trimbaler avec des sacs sur la tête. Ce qui est une excellente nouvelle pour nous, à la SHPPSTS.

Péril en la grammaire
12 janvier 2002

Il y a quelque chose qui m’inquiète particulièrement, dans la « guerre au terrorisme » du président Bush : c’est la grammaire. Comment livre-t-on une guerre contre un substantif abstrait ? C’est un peu comme de bombarder le « meurtre ».
Imaginez un peu que Bush ait dit : « Nous allons bombarder le « meurtre » partout où il rôde. Nous allons pourchasser les meurtriers et les candidats au meurtre partout où ils se cachent et nous allons les traduire en justice.
Nous allons aussi bombarder tous les pays qui abritent des assassins avérés ou des personnes susceptibles de le devenir. »
Un autre truc me tracasse au sujet de la « guerre au terrorisme » de Bush et Blair : quand et comment sauront-ils qu’ils ont gagné ?
Dans la plupart des guerres, on peut prétendre avoir gagné quand l’autre camp est exterminé, ou quand il capitule. Mais comment le « terrorisme » capitulerait-il ? C’est bien connu, dans les milieux linguistiques, qu’il n’est pas simple du tout, pour un substantif abstrait, de se rendre.
D’ailleurs, c’est très difficile pour les substantifs abstraits d’accomplir quoi que ce soit de leur propre gré ¬ et difficile, même pour les plus chevronnés des linguistes, de négocier avec eux. Il est ardu de trouver leurs caches, et vain de chercher à leur couper les vivres ou à intercepter leurs communications ; toute tentative pour les amener à capituler est vouée à l’échec. Qu’on le veuille ou non, les substantifs abstraits ne fonctionnent pas comme ça. J’ai bien peur que l’amère vérité sémantique soit que l’on ne peut gagner contre ce genre de mots ¬ à moins, j’imagine, de les faire expulser du dictionnaire. Ça leur servirait de leçon !
Un voisin, professeur de sémiotique ontologique (actuellement occupé à chercher ce que son titre signifie) m’informe que la Seconde Guerre mondiale a été livrée contre un substantif abstrait : le « fascisme » ¬ vous vous souvenez ? Mais je lui fais remarquer que ce substantif abstrait se cachait sournoisement derrière les très réels dirigeants de l’Allemagne nazie. En 1945, il nous suffisait de vaincre l’Allemagne nazie pour gagner. Dans la « 
guerre au terrorisme » du président Bush, il n’existe pas de solution de ce type. Il a beau claironner, tel le capitaine Haddock secouant un palmier : « Nous allons détruire le terrorisme. Et ne vous faites pas de souci, nous gagnerons ! », c’est à peu près aussi sensé que de dire : « Nous anéantirons l’insolence », ou : « Nous allons tourner l’ironie en ridicule. »
En fait, le mot même de « terrorisme » semble avoir changé de sens ces dernières années. Tout au long de l’histoire, le terrorisme a été un outil privilégié des gouvernements ¬ on pense (ou peut-être pas) à la chevauchée d’Édouard III à travers la Normandie en 1359. Mais, dans son acception courante, le « terrorisme » ne peut être le fait d’un pays. Quand les États-Unis ont bombardé une usine pharmaceutique au Soudan en 1998, sur la foi d’un tuyau percé de la CIA prétendant qu’il s’agissait d’une fabrique d’armes chimiques, ce n’était pas un acte de terrorisme. C’était juste complètement stupide. La pénurie de médicaments qui s’est ensuivie a probablement tué des milliers de personnes, mais ce n’était pas un « acte de terrorisme » selon la signification courante du mot, parce que c’est le gouvernement américain en tant que tel qui l’a commis. En plus, il s’est excusé. Ceci est très important. Aucun terroriste qui se respecte ne présente jamais ses excuses. C’est du reste l’un des rares critères qui permettent de distinguer les gouvernements légitimes des terroristes.
Il était donc vraiment malaisé pour le président Bush de savoir qui bombarder après les attentats du World Trade Center. Si la responsabilité en avait incombé à un pays comme les Bermudes ou la Nouvelle-Zélande, alors ça aurait été simple : Bush aurait pu bombarder les Bahamas et l’Australie. Que les auteurs d’une catastrophe si abominable ne fussent pas une nation, voilà qui devait être vraiment irritant. Qui plus est, les terroristes ¬à la différence d’un pays ¬ ne se tiennent pas tranquilles dans leur coin, à attendre qu’on vienne les bombarder. Ils ont cette détestable habitude de bouger, et parfois même de sauter les frontières. Décidément, tout cela n’est pas très américain ¬ euh, sauf en ce qui concerne leur entraînement.
Pour couronner le tout, on n’a pas la moindre idée de leur identité. Enfin, je présume que la CIA et le FBI n’avaient aucune idée de qui étaient les terroristes du World Trade Center ¬ sinon ils auraient commencé par les empêcher de monter dans les avions. C’est le propre des terroristes de rester anonymes tant qu’ils n’ont pas personnellement commis un acte de terrorisme. Jusque-là, il n’y a que des gens ordinaires, comme ce brave Tim McVeigh qui habite la porte à côté, ou ce sympathique M. Atta qui prend des cours de pilotage.
Bon, pourrait-on objecter, il y a ce pas-si-gentil-que-ça (quoique assez bon en propagande) Oussama Ben Laden : nous savons qu’il a commis des actes de terrorisme, et qu’il a l’intention de recommencer. Très bien. Au moins, nous connaissons un terroriste. Mais tuons-le et nous n’aurons toujours pas tué le terrorisme. En fait, nous ne lui aurons pas infligé le moindre mal. C’est l’ennui quand on déclare la guerre au terrorisme. En tant que substantif
abstrait, il ne peut se résumer à des individus ou à des organisations.
MM. Bush et Blair sont probablement les premiers chefs d’État à embarquer leurs pays dans une guerre sans savoir qui est l’ennemi.
Aussi, oublions le substantif abstrait. La guerre du président Bush, renommons-la pour lui, et appelons-la plutôt « guerre aux terroristes » ; ça fait déjà un peu plus concret. Mais, à vrai dire, la sémantique n’en devient que plus obscure. Qu’est-ce que le président Bush entend exactement par « terroristes » ? Comme il n’a en effet pas défini le terme pour nous, il ne nous reste plus qu’à tenter de déduire ce qu’il veut dire de ses actions.
À en juger par lesdites actions, les terroristes instigateurs des attentats contre le World Trade Center vivent tous ensemble dans des « camps », en Afghanistan. Apparemment, après la réussite de leur mission, ils se sont tous regroupés dans ces « camps » où il ne nous reste donc plus qu’à aller leur balancer une grêle de bombes dessus. Sans doute passent-ils leurs soirées là-bas à jouer de la guitare et à pique-niquer autour du feu. Dans ces « camps », les terroristes se consacrent aussi à « l’entraînement » et stockent des armes, qu’il ne tient qu’à nous de détruire à coups de bombes à fragmentation et de missiles à l’uranium. Il semble que personne n’ait expliqué au président Bush que quelques cutters ont suffi pour perpétrer les horreurs du 11 Septembre. Bien sûr, les États-Unis pourraient bombarder toutes les réserves de cutters à travers le monde, mais quelque chose me dit que ça n’éradiquera toujours pas les terroristes.
Du reste, je croyais que les terroristes qui ont fait s’écraser ces avions sur le World Trade Center vivaient en Floride et au New Jersey. Je croyais que le réseau Al-Qaida opérait dans soixante-quatre pays, notamment aux États-Unis et dans plusieurs pays d’Europe ¬ que le président Bush lui-même préfère peut-être éviter de bombarder. Mais non : le président Bush, le Congrès américain, le Premier ministre Blair et la quasi-totalité de la Chambre des communes sont convaincus que les terroristes vivent en Afghanistan et qu’on peut les bombarder depuis une distance confortable.
Nous assistons clairement, là encore, à un autre exemple de glissement de sens.
Les déclarations n’ont plus la même signification qu’avant. Par exemple, des gens me disent à tour de bras : « Nous devons continuer normalement, comme si de rien n’était. » De quoi parlent-ils ? Le World Trade Center a été détruit, des milliers de personnes y ont trouvé la mort, les États-Unis et le Royaume-Uni sont actuellement en train de bombarder l’Afghanistan. Cela ne ressemble pas pour moi à une définition du « normal ». Pourquoi
devrions-nous faire comme si ça l’était ?
Et que signifie : « Nous ne devons pas céder au chantage des terroristes » ?
C’est pourtant ce que nous avons fait, dès l’instant où les premières bombes sont tombées en Afghanistan. Les instigateurs du 11 Septembre, morts de rire, ont dû faire sauter les bouchons de leur champagne sans alcool ! Ils avaient réussi : les États-Unis attaquaient, une fois encore, un pays pauvre dont ils ignoraient jusqu’alors à peu près tout, soulevant dans tout le monde arabe une authentique vague de réactions écoeurées, garantie de soutien aux fondamentalistes islamiques. Les mots ont perdu de leur valeur, certains d’entre eux ont changé de sens et les linguistes, impuissants, en sont réduits à hocher la tête en se demandant si tout ça n’est pas, au bout du compte, un énorme gâchis grammatical. La première victime de la guerre, c’est la grammaire.

On vous l’avait bien dit !
4 mai 2003

Grâce à ma boule de cristal, le futur n’a pas de secret pour moi.
D’où vous est venu ce pouvoir surnaturel, ô Grand Prophète ?
J’en ai été gratifié en regardant George W. Bush sur NBC News.
Qu’est-ce que ce don vous révèle sur l’avenir, ô Âme Perspicace ?
Je vois les inspecteurs en désarmement américains découvrir, lors d’une tournée en Irak, des armes de destruction massive (ADM), chimiques et biologiques, en quantité significative.
Et est-ce que, grâce à votre don, vous pouvez savoir comment ça se fait que les inspecteurs américains les trouvent, alors que ceux de l’ONU y ont échoué ?
Non, mais je vois un porte-parole de la Maison Blanche déclarer : « Des « Irakiens humains » captifs ¬ pour reprendre l’éloquente formule de George W. Bush¬ ont indiqué aux inspecteurs américains où chercher. » Je vois Donald Rumsfeld nous assurer que l’action des États-Unis sera bien plus efficace que celle de l’ONU.
Qu’est-ce que signifie « efficace », ô Esprit Clairvoyant ?
Cela signifie « utile aux plans de Donald Rumsfeld ». Qu’est-ce qu’« efficace » pourrait bien vouloir dire d’autre, ô Coupeur de Cheveux en Quatre à la Cervelle de Moineau ?
Que nous réserve encore l’avenir ?
Je vois Jack Straw, un atroce petit sourire narquois aux lèvres. Je vois Tony Blair, un atroce petit sourire narquois aux lèvres. Je les vois tous deux répéter à l’envi, à longueur de conférences de presse et jusqu’à plus soif : « On vous l’avait bien dit ! » Par ailleurs, je vois beaucoup de gens qui pensent que les inspecteurs en désarmement américains n’ont obtenu aucune information des « Irakiens humains » captifs, mais qu’ils ont sorti les ADM de leur propre chapeau, tout exprès pour que Jack Straw et Tony Blair puissent ensuite marteler, à coups de conférences de presse et de petits sourires narquois : « On vous l’avait bien dit ! »
Mais enfin, personne ne croira jamais que, là où les inspecteurs de l’ONU s’étaient montrés impuissants à trouver des ADM, les inspecteurs américains en ont quant à eux découvert.
Je vois Jack Straw et Tony Blair répéter : « On vous l’avait bien dit ! » avec tant d’insistance que ça n’a plus aucune espèce d’importance. La découverte des ADM devient un « fait » seriné à l’infini dans la presse, jusqu’à ce que tout le monde ait oublié que ceux qui les ont trouvées y avaient personnellement tout intérêt. En cas d’échec de leurs recherches, ils risqueraient d’être poursuivis pour crimes de guerre.
Une minute ! Si les Irakiens possédaient de telles armes, pourquoi ne s’en sont-ils pas servi ?
Je vois un porte-parole de la Maison Blanche raconter aux journalistes que si l’Irak n’a pas utilisé ses ADM, c’est parce qu’il avait trop peur, et que ça montre bien qu’on a eu raison de le bombarder. Non, attendez ! Il y a une nouvelle conférence de presse. Le porte-parole de la Maison Blanche y déclare que la rapidité et l’efficacité des frappes américaines n’ont pas laissé aux Irakiens la moindre chance d’utiliser leurs ADM. 
Et est-ce que les gens croient de telles inepties, ô Pronostiqueur de Balivernes Politiques ?
Peu importe ce que les gens croient réellement. Ce qui compte, c’est comment les faire rentrer dans le rang. C’est ce qui a marché pour Saddam Hussein, et il n’y a aucune raison que ça ne marche pas aussi pour George W. Bush.
Qu’est-ce que le don de prophétie vous révèle au sujet du rôle de l’ONU dans la renaissance de l’Irak, ô Devin Surdoué ?
Je vois un panneau « À vendre » accroché à la porte du siège de l’ONU, au bord de l’East River. Je vois un autre panneau sur le même bâtiment, qui indique : « Ici prochainement Casino Crésus ». Et je vois des bureaux, quelque part à Boston, avec un panneau sur la porte d’entrée : « Oxfam États-Unis ¬ Département de l’ONU, nouvellement intégrée ».
Mais tout de même, George W. Bush a promis à Tony Blair que les Nations unies joueraient un « rôle central » dans l’Irak futur.
C’était à Belfast, ô Encéphale de Dinde de Noël sans les Marrons. Une promesse faite à Belfast, quelle qu’elle soit, n’a rigoureusement aucun sens.
Et sinon, qu’est-ce que ?
Je vois les dépenses militaires américaines grimper en flèche. Je vois les États-Unis mener des « guerres multiples et simultanées à grande échelle ».
Je vois leurs avions frapper préventivement la moindre nation susceptible de menacer la suprématie américaine. Je vois les États-Unis détruire tous les missiles balistiques et ADM qui pourraient « permettre à des petits pays d’entraver l’action militaire américaine en menaçant les alliés des États-Unis ou la patrie américaine elle-même ».
Ô Très Lucide ! Vous pouvez affirmer tout cela, rien qu’en ayant vu George W. Bush interviewé sur NBC News ?
< Non, en fait je citais le rapport du PNAC, « Reconstruire la défense de l’Amérique », qui forme la trame de la politique étrangère de l’actuel gouvernement américain. Et, vu le don de divination qui est le mien, ça me flanque une de ces trouilles à en faire dans mon froc.

Les habits neufs
de l’Empereur Blair

1er février 2004

Après une longue attente, lord Hutton a enfin publié son rapport sur l’affaire des habits neufs de l’Empereur. L’hypothèse, répandue dans les médias, selon laquelle l’Empereur se serait promené tout nu ces derniers mois a définitivement été enterrée. Lord Hutton conclut non seulement à l’absence totale de duplicité de la part de ceux qui ont tissé les habits, mais encore à l’inexistence de la moindre once de crédulité chez l’Empereur, ses ministres, les représentants de l’État, ainsi que chez toute personne attachée à l’Empereur.
En effet, lord Hutton met en lumière qu’il est absolument évident, aux yeux de tous, que les habits neufs de l’Empereur sont de confection irréprochable, qu’ils ont été taillés sur mesure pour l’Empereur et qu’ils sont faits des étoffes les plus raffinées ¬ satin de première qualité, avec doublures de soie rare et parements de dentelle aux motifs savants. Les teintes, dit-il, sont remarquables ¬ce que ne saurait contester quiconque examine le costume ¬, et l’impression d’ensemble fait grand honneur à l’Empereur.
Lord Hutton entérine, sans l’ombre d’un doute, l’affirmation des tisserands selon laquelle les habits sont, bel et bien, invisibles aux seules personnes « indignes de leurs fonctions ou tout bonnement stupides ». Tous les autres, assène-t-il, sont à même de voir les habits de leurs propres yeux et d’apprécier leur magnificence.
L’Empereur a exprimé son soulagement et sa reconnaissance à la suite de l’enquête minutieuse de lord Hutton. Dans une déclaration publique, il a mis au défi tous ceux qui l’avaient accusé d’arpenter les allées du pouvoir dans le plus simple appareil, de venir présenter leurs excuses
Est particulièrement épinglé dans le rapport, pour ses critiques virulentes, un petit enfant qui prétendait voir l’Empereur aussi nu qu’au jour de sa naissance. Lord Hutton affirme que l’enfant n’avait pas de preuve matérielle pour étayer ses dires, lesquels constituent une « très grave » atteinte à la crédibilité et à la dignité de l’Empereur et, au-delà, de tous ses ministres
et conseillers.
Puis le lord juge condamne les parents, les proches et les professeurs du gamin pour n’avoir pas diligenté d’enquête ad hoc sur les allégations de celui-ci, avant qu’il ne les expose. « Dans toute société, écrit lord Hutton, il est vital que les enfants ne lancent pas d’accusations mensongères sur des faits portant gravement atteinte à la crédibilité des autres, et en particulier de l’Empereur. Dès qu’un enfant se propose de faire une déclaration susceptible de jeter le discrédit sur l’Empereur ou n’importe quel membre de son entourage, ou de les tourner en ridicule, les parents et les professeurs dudit enfant devraient veiller à ce qu’il existe un système leur permettant d’examiner avec la plus grande minutie les termes de la déclaration de l’enfant et de trancher s’il est opportun, au vu des circonstances, que l’enfant fasse ladite déclaration. »
Lord Hutton préconise de prendre des mesures pour s’assurer qu’à l’avenir aucun gosse ne soit autorisé à faire des déclarations sans fondement, susceptibles de porter préjudice à l’Empereur, sans qu’elles soient basées sur une solide recherche, validées par une sous-commission parlementaire et par, au moins, deux lords juges nommés par l’Empereur.
Les réactions au rapport de lord Hutton sont partagées. On raconte que l’entourage de l’Empereur est aux anges, et l’Empereur lui-même s’est exprimé en ces termes : « Le mensonge selon lequel je me promenais sans aucun habit s’est avéré être le vrai mensonge. » Il est difficile de se rappeler quand l’Empereur a été vu pour la dernière fois aussi souriant,
étant donné qu’il a récemment souffert d’un refroidissement.
Reste à savoir, cependant, combien de membres de l’entourage de l’Empereur vont maintenant se mettre à porter des habits faits du même tissu, et si les tisserands parviendront à persuader le grand public d’acheter des vêtements similaires.
En dehors de la garde rapprochée de l’Empereur, la réaction au rapport a été plus critique. Certains craignent que le travail de lord Hutton n’ait pour conséquence à long terme de jeter le discrédit sur l’ensemble du système d’enquêtes publiques. Les quolibets pourraient même pleuvoir sur l’idée de charger un lord juge chevronné de détourner une question sérieuse et
importante du débat public en offensive tous azimuts contre ceux qui critiquent l’Empereur.
Le rapport Hutton pourrait bien marquer un tournant décisif dans la confiance que le peuple accorde à la manière dont son pays est gouverné. Il y a ceux qui disent que c’est une chose de voir l’Empereur en personne se promener dans ses habits neufs ¬ même si, avec le froid, il claque des dents et a les doigts bleuis ¬, mais que c’en est une tout autre de réduire au silence quiconque suggère qu’il devrait porter quelque chose de plus chaud.
Peut-être inaugurons-nous un nouvel âge, dans lequel personne n’a la permission de mettre des mots sur ce qu’il voit de ses propres yeux, par peur de faire voler en éclats la bulle d’illusion et de duperie qui protège aujourd’hui la plupart de ceux qui nous gouvernent.

Des questions torturantes
16 juin 2004

Depuis quelque temps déjà, j’essaie de découvrir où mon fils se rend après la chorale. Mais il refuse tout net de me le dire. Il prétend que ce n’est pas mes oignons, là où il va après la chorale, et qu’après tout on est dans un pays libre.
Bon, on est peut-être dans un pays libre, mais si les gens se mettent à aller où ça leur chante après la chorale, nous restera-t-il seulement un pays où être libre ? Après tout, il fréquente peut-être des réunions anarchistes ou des groupes d’études islamiques. Comment savoir ?
Le problème, c’est que, si les gens ne disent pas où ils vont après la chorale, le pays est en danger. C’est pourquoi j’ai été amené à exercer une certaine pression sur mon fils, afin qu’il réponde à mes questions.
Pour commencer, je lui ai simplement mis un sac sur la tête, et je l’ai enchaîné à un radiateur. Mais croyez-vous que ça l’ait persuadé ? Et le pape, il mange casher ?
Ma femme a eu le culot de suggérer que j’y allais peut-être un peu fort.
Alors, je lui ai mis aussi un sac sur la tête, et je l’ai enchaînée au radiateur.
Mais je ne suis toujours pas parvenu à convaincre mon fils de passer aux aveux.
J’ai essayé de l’affamer, de ne lui servir que des repas froids, de lui raser les poils du visage, de le maintenir dans des positions stressantes, de laisser la lumière allumée en permanence, de mettre de la musique à fond devant la porte de sa cellule ¬ tous les trucs habituels que ferait
n’importe quel parent inquiet pour tenter de savoir où va son enfant après la chorale. Mais sans le moindre résultat.
J’hésitais à recourir à des méthodes d’interrogation plus radicales ¬parce que, après tout, il s’agit de mon fils. C’est alors que Donald Rumsfeld est venu à mon secours.
J’ai lu dans le New York Times, la semaine dernière, qu’un mémo destiné au secrétaire à la Défense, le 6 mars 2003, définit avec la plus stricte précision ce qui est, et ce qui n’est pas de la torture. Car, ne nous voilons pas la face, aucun de nous n’irait jusqu’à torturer ses enfants pour de bon, de peur que ça n’arrive aux oreilles de la police.
Ce mémo explique que ce qui pourrait ressembler à de la torture n’a, en réalité, rien à voir avec elle. Il stipule que si quelqu’un « sait qu’une vive douleur résultera de ses actions, et s’il n’a pas pour but de causer un tel préjudice, alors il manque au prévenu l’intention explicite requise, bien qu’il n’ait pas agi de bonne foi ».
En français compréhensible, cela signifie que si un parent, dans son angoisse de savoir où va son fils après la chorale, en vient à causer une vive douleur à sa progéniture, ce n’est de la « torture » que dans le cas où son but est précisément de causer cette vive douleur. Si son objectif est autre ¬ comme de découvrir où va son fils après la chorale ¬, alors ce n’est
pas de la torture.
Le mémo de M. Rumsfeld poursuit : « un prévenu (il entend par là : un parent qui se fait du souci) n’est coupable de torture que s’il agit dans l’intention délibérée d’infliger une vive douleur ou de la souffrance à une personne placée sous son contrôle ».
On ne pourrait être plus clair : celui dont le but est d’obtenir des informations ne peut être accusé de torture.
En fait, le mémo va encore plus loin. Il dit que, si un parent « est convaincu de bonne foi [que] ses actions n’occasionneront pas de dommage mental persistant, celles-ci ne peuvent, en l’absence d’une telle disposition d’esprit, constituer de la torture ». Ainsi, pour éviter d’être
accusé de maltraiter un enfant, il suffit de dire qu’on ne pensait pas que cela lui causerait le moindre mal durable. Plus facile, tu meurs !
Alors j’ai enfermé dans le garage la plupart des copains de mon fils. Je leur envoie des décharges électriques dans les parties génitales, et je les humilie sexuellement, afin de les amener à me dire où va mon fils après la chorale.
Pour David S. Addington, conseiller de Dick Cheney, c’est exactement ce qu’il faut faire. William J. Haines, le conseiller général du département américain de la Défense est du même avis : c’est parfait. Tout comme la conseillère générale de l’US Air Force, Mary Walker.
En fait, pratiquement toute l’administration américaine semble trouver que c’est impeccable, à l’exception du juriste du département d’État, William H. Taft IV, qui se fait l’avocat du diable en soutenant que cela pourrait donner l’idée à des gens de venir m’envoyer des décharges électriques dans les parties génitales et m’humilier sexuellement.
Donc, voici ce que je vais faire : rassembler tous les enfants du quartier, les enchaîner et leur lâcher des chiens dessus. Il n’est pas impossible que j’en tue accidentellement un ou deux ¬ mais je ne l’aurai pas voulu. Il se peut que je prenne quelques photos de ma femme posant sur les corps morts, et qu’ensuite je montre les photos aux autres gosses. Au bout du compte, je
finirai peut-être par découvrir où va mon fils après la chorale. Et je ne ferai rien d’autre, après tout, que ce qu’a laissé faire avec complaisance l’actuelle administration américaine depuis le 11 Septembre.


 
 
 
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1 commentaire
  • Excellent ! 3 avril 2006 00:02, par Alexis Barecq

    Bravo !
    On dirait du Michael Moore... en plus british

 
 
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