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Le peuple au pouvoir

« Le peuple au pouvoir, pour des changements profonds en Bolivie »
Interview de Leonida Zurita, bras droit du président Evo Morales

Bert De Belder
28 mars 2006
Solidaire

Pas simple, de convenir d’une interview avec Leonida Zurita. D’abord, elle était restée à Paris dans les parages de José Bové. Puis les entretiens avec le ministre De Gucht et son cabinet des Affaires étrangères ont duré bien plus longtemps que prévu. Les rendez-vous avec Le Soir, Solidaire et La Libre Belgique ont été annulés. Mais, le lendemain matin, j’ai quand même pu voir un instant Leonida et sa camarade Elena, au petit-déjeuner à l’hôtel Léopold, dans le quartier européen de Bruxelles. J’aborde deux paysannes indiennes, avec la robe typique, les longues tresses et le chapeau.

Leonida Zurita Vargas se perçoit davantage comme dirigeante paysanne que comme sénatrice. Elle est présidente de la Coordination des paysannes de la région du Trópico et elle est originaire du Chapare, la province où l’on cultive les feuilles de coca.

Leonida Zurita Vargas, dirigeante paysanne et sénatrice, a 36 ans et deux fils de 14 et 7 ans. « Et deux petites sont mort-nées », ajoute-t-elle pensivement. Très tôt déjà, elle a été confrontée aux décès prématurés, puisque son père est mort qu’elle avait à peine deux ans. « D’une maladie ou d’une autre. Nous n’avions pas les moyens d’avoir des soins de qualité, raconte-t-elle. Et ainsi, ma mère a toujours été à la fois une mère et un père pour moi. » Je lui demande de me parler d’elle d’abord et elle me parle de choses et d’autres.

Leonida Zurita. Après ma première année d’école moyenne, j’ai arrêté d’étudier, j’ai dû aller travailler dans les champs. Nous avions arrêté de cultiver la coca et, avec une prime des autorités, nous sommes passés à des cultures alternatives. Mais ça ne rapportait pas, la terre n’était pas bonne pour ça. Et en plus, il n’y avait pas de débouchés pour ces cultures. Nous avons tout perdu et les dédommagements pour avoir laissé tomber la coca étaient partis en fumée.


Comment êtes-vous devenue active dans les organisations paysannes ?

Leonida Zurita. En 1994, j’ai fait la connaissance d’Evo Morales, lors d’une action contre les militaires qui avaient emprisonné des paysans. C’est là que j’ai su qu’Evo était notre homme. Il nous a conseillées de nous organiser en tant que femmes et paysannes. Un an plus tard, nous tenions déjà notre premier congrès des femmes, suivi peu après d’une marche des femmes sur la capitale La Paz, afin d’exiger le respect des droits de l’homme et des droits de la femme.

Ce fut également notre première expérience de la répression. Bien des femmes ont été arrêtées, nous avons été enfermées comme des chiens. Nous sommes restées deux, trois jours en cellule, mais nous sommes parvenues à mettre les bouts. Pour ne pas être découvertes, nous ne longions pas les routes, mais les voies de chemin de fer. Nous étions 15 ou 20 femmes et trois hommes, dont Evo. Finalement, nous sommes retournés à La Paz et nous nous sommes mis en grève de la faim, douze jours durant.

La répression était si dure ?

Leonida Zurita. Oui, oui, bien des femmes en ont été les victimes et ont été violées par les policiers. Si vous aviez cent dollars ou un VTT, on vous accusait de vendre de la drogue. Souvent, nos hommes devaient s’enfuir et nous, on nous battait. Tant de douleur, tant de souffrance [Silence.] C’est alors que j’ai appris ce que signifiait la « justice » pour les pauvres, à savoir la prison, des morts, des blessés, et pour les riches, la « justice », c’est la liberté.

Comment aidiez-vous les femmes à s’organiser ?

Leonida Zurita.
En 1997, nous avons fondé une fédération des paysannes, parallèlement à la fédération des paysans d’Evo. Dès le début, nous avons mis l’accent sur la formation. Très important. Ce genre de travail syndical, c’est la meilleure école, la meilleure manière de conscientiser. Et nous nous sommes bien vite lancées dans l’action, la guerre pour la coca, la guerre pour l’eau, la guerre pour le gaz.

Nous nous y prenions tout à fait autrement qu’avant. Dans le temps, les hommes marchaient devant et les femmes derrière mais nous avons désormais inversé cette tactique, car trop d’hommes étaient blessés. Vous devez savoir que les flics frappent les hommes avec haine et colère, mais qu’ils frappent sur les femmes avec amour et douceur [elle rigole]. D’ailleurs, ces flics eux-mêmes sont nés du ventre d’une femme. Et, pendant ce temps, les hommes peuvent fourbir leurs frondes et préparer leurs traits. Nous, les femmes, servons également à atténuer les effets des lacrymogènes ou passer du vinaigre aux hommes contre leurs effets.

Je puis m’imaginer que, parfois, vous deviez être en infériorité numérique

Leonida Zurita. Oui, ç’a été le cas par exemple en janvier 2002, durant la guerre de la coca. Nous manifestions depuis des semaines déjà. à un moment, les militaires ont voulu attaquer notre local. La place en face était noire de soldats. Ils ont entouré notre local et nous tenaient en otages. J’étais juste en train de cuisiner et, un instant, j’ai joué avec l’idée de jeter une casserole d’eau bouillante à l’extérieur [elle rit], mais je me suis retenue juste à temps.

Ils nous ont ramassés et nous ont emmenés. Dans l’auto, ils m’ont tapé dessus, et ça n’a pas arrêté. Nous sommes restés en cellule un mois entier : 65 hommes et 5 femmes. Un an plus tard, je me suis encore retrouvée derrière les barreaux, à Cochabamba, accusée de meurtre sur deux militaires durant la guerre de la coca dans le Chapare. Mais il est apparu clairement que c’était une accusation fausse.

Comment s’est développé le mouvement politique du MAS ?

Leonida Zurita. C’est de la douleur de la répression et de la détermination des paysans qu’est né le projet politique du MAS. C’est un projet qui réunit tous les mouvements sociaux, un projet du peuple au pouvoir. Ce n’est pas notre président qui est au pouvoir. Il ne fait que diriger. Chez nous, le pouvoir est organisé depuis la base vers le haut, et pas le contraire.

Combien d’élus le MAS a-t-il aujourd’hui ?

Leonida Zurita. Aux élections législatives de 2005, nous avons obtenu 72 des 130 sièges à la Chambre et 12 des 27 au Sénat. Aux élections communales de 2004, nous avons ramassé 154 postes de maires. Tout cela a été très vite : en 1995, nous n’avions encore que 3 maires dans le Chapare et 4 parlementaires dans la ville de Cochabamba.

Comment se déroulent les contacts internationaux du nouveau gouvernement bolivien ?

Leonida Zurita. Avant les élections, nos adversaires prétendaient que toute l’aide extérieure serait coupée si Evo remportait les élections. Rien n’est moins vrai. Nous sommes reconnaissants pour l’aide que l’Europe nous propose. Il y a de nouveaux accords avec le Venezuela et Cuba et, lors des inondations, nous avons également reçu de l’aide humanitaire de l’Argentine.

Tout cela fait partie de la lutte de l’Amérique latine contre le modèle néo-libéral. Il s’agit d’une lutte pour la vie. Tout cela a commencé comme une lutte pour la culture de la coca mais celle-ci symbolise bien davantage : notre mère la terre et, avec elle, toutes les richesses naturelles, le gaz, le pétrole, la biodiversité. Défendre tout cela équivaut à protéger la vie.

Pendant que Leonida Zurita mange un bout, Elena Rojas débarque. Elle est présidente du Comité des femmes Domitila Chungara de la ville de Potosí, un centre minier (étain, or, argent) jadis prospère.

« Aujourd’hui, il n’y a plus de travail à Potosí, soupire Rojas. Toutes les matières premières de Bolivie ont été vendues, il n’est rien resté pour les pauvres. Beaucoup ont perdu leur boulot et sont partis pour l’Argentine ou même pour l’Espagne. Mes neveux n’ont pas terminé leurs études non plus et ils sont allés tenter leur chance à l’étranger. »

Mais aujourd’hui il semble que les choses changent en Bolivie, maintenant que le dirigeant Evo Morales est devenu président.

Quelles ont été les premières mesures du nouveau président ?

Elena Rojas. Evo Morales a été élu le 18 décembre avec une majorité absolue de 54%, sans que son Mouvement pour le socialisme (MAS) ait noué d’alliances avec d’autres partis. En six semaines, il a déjà réalisé trois de ses promesses électorales. Pour commencer, une Assemblée constituante se tiendra en août et cela va constituer un fameux bouleversement. Cela revient à fonder une nouvelle Bolivie. Et nous voulons le faire sur base de l’égalité entre hommes et femmes, entre les indigènes (Aymará et Quechua) et les autres Boliviens. Nous voulons une représentation 50/50 entre hommes et femmes dans cette Assemblée et nous voulons aussi que les listes électorales soient composées selon ce principe.

En Belgique, tout le monde est resté bouchée bée quand on a appris qu’Evo Morales avait réduit son propre traitement de moitié

Elena Rojas. Ç’a été sa deuxième promesse électorale. Son salaire est passé d’un coup de 30000 à 15000 bolivianos [environ 1500 euros]. Les traitements des parlementaires ont eux aussi été rabotés sous la loi des économies d’Evo. Mais les salaires des travailleurs, eux, ont augmenté ! Dans le temps, nous devions faire grève et mener des actions pour avoir 3% d’augmentation, aujourd’hui, on nous donne 7% sans avoir dû mener une seule journée d’action.

Tertio, on a promulgué une loi contre la corruption. Il faut savoir que les anciens députés concluaient souvent des contrats illégaux avec des multinationales, par lesquels ils bradaient nos matières premières à des prix injustes, moyennant une commission fixe en retour. Ces contrats ont tous été revus, maintenant et subissent désormais un contrôle strict.

Et les partis classiques laissent faire ?

Elena Rojas. Pas du tout ! Et ils mettent Evo sous pression en permanence. Au cours de ses 90 premiers jours de présidence, il aurait dû, selon eux, résoudre tous les problèmes de la Bolivie ! Et cela, alors que la Bolivie a été dévastée pendant cinq cents ans...

Le visa pour les USA refusé à une sénatrice pour terrorisme

Avant de conclure l’interview, j’aimerais encore que Leonida Zurita me dise quelque chose. Ne s’est-elle pas vu refuser récemment un visa pour les États-Unis ? Qu’en était-il précisément ?
Elle se met à rire de bon coeur. « En février, j’ai été invitée par des universités en Floride et à New York. J’ai voulu prendre un vol à partir de Santa Cruz, mais à l’enregistrement, on m’a dit que je ne pouvais pas entrer aux États-Unis. Ordre de l’ambassade américaine. Je devais me présenter à l’ambassade à la Paz. Pourtant, mon visa était encore valable jusqu’en 2008. »

Elle sort son passeport. « Vous voyez ? "Annulé", dit leur cachet. Ils m’ont également remis cette lettre. » Leonida Zurita me montre une lettre originale à l’en-tête de l’ambassade des États-Unis, datée du 21 février. J’y lis que des personnes ne peuvent avoir de visa « s’il y a tout lieu de croire qu’ils ont été impliqués dans des activités terroristes ou si elles sont soupçonnées de faire partie d’une organisation terroriste qui pourrait nuire aux intérêts nationaux des États-Unis ». Quoi ? Cette paysanne indigène, aussi affable que sûre d’elle-même ­ et sénatrice de surcroît ­, une terroriste ?

Attentat à La Paz

Deux personnes ont perdu la vie, le 22 mars, dans des attentats commis dans des hôtels de La Paz. Un Nord-Américain et un Uruguayen ont été appréhendés. Le ministère public réclame trente ans de prison pour les auteurs. L’ambassade des États-Unis en Bolivie a promis sa collaboration dans l’enquête et a rappelé à tous les citoyens américains dans le pays qu’ils devaient obéissance aux lois boliviennes. Mais Evo Morales a pris un tout autre ton : « Le gouvernement américain mène-il une lutte contre le terrorisme ou envoie-t-il certains de ses ressortissants se livrer à des actes de terrorisme en Bolivie ? », s’est-il interrogé à haute voix. (Source : EFE, 23 mars 2006.)

Cuba et le Venezuela aident la Bolivie dans sa campagne d’alphabétisation

En présence des ministres de l’Enseignement de Cuba et du Venezuela, le président bolivien Evo Morales a lancé ce 20 mars la campagne nationale d’alphabétisation « Yo si puedo » (oui, je le peux). But : apprendre à lire et à écrire à plus d’un million de Boliviens, avec l’aide d’une méthode cubaine et de 32 conseillers cubains et 18 vénézuéliens. « Une initiative historique, affirme Evo Morales, qui mettra un terme à des siècles d’oppression et l’exclusion. Cet enseignement doit aller au-delà de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Il doit servir la révolution démocratique et culturelle de la Bolivie. »
(Source : Granma, 21 mars 2006.)

Les « guerres » du peuple bolivien

Eau. En avril 2000, la population de la ville de Cochabamba s’est soulevée contre la privatisation de la distribution d’eau. En fin de compte, on a dû annuler la vente à la multinationale américaine Bechte. Mais le peuple bolivien a continué à mener des actions contre la privatisation de l’eau, entre autres contre la Suez-Lyonnaise des Eaux française

Gaz. En 2003, les Boliviens sont descendus massivement dans la rue contre la vente du gaz aux États-Unis (via le Chili). La Bolivie possède la deuxième plus grande réserve de gaz d’Amérique latine. Les protestations ont coûté la vie à plus de 200 personnes.

Coca. La « guerre contre la drogue » que les États-Unis mènent depuis des dizaines d’années Bolivie, en Colombie et dans d’autres pays latino-américains est en pratique surtout une guerre contre les petits cultivateurs de coca, et un prétexte pour une dure répression du mouvement paysan. Il y a des siècles qu’on récolte la feuille de coca, pas pour en extraire la cocaïne mais pour l’usage local, contre la faim, la douleur, comme médicament. Les cultivateurs boliviens de coca, avec Evo Morales à leur tête, ont forcé à faire reconnaître 3200 hectares dans la région de Chapare comme culture de coca.

Article proposé par : Denver


 
P.S.

Bolivie
Ainsi nommée d’après Simon Bolívar, combattant latino-américain pour l’indépendance
Président : Evo Morales
Superficie : 1098580 km2 (36 fois la Belgique)
Population : 8,8 millions
Richesses naturelles : étain, gaz, pétrole, zinc, argent, minerai de fer, or
Pauvreté : 64% vit en dessous du seuil de pauvreté
Mortalité infantile : 53 par 1000 naissances vivantes (Belgique : moins de 5)

 
 
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