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CPE : Chirac l’équilibriste.

Il nous ferait presque pitié, Chirac le pathétique, quand on le voit ramer et se rendre ridicule pour tenter de concilier les points de vue de Villepin et de Sarkozy, de calmer un peu l’ire de la rue et de donner l’illusion de jouer le garant de la Nation. Il joue néanmoins un jeu dangereux et prend des risques, ce que le proche avenir nous dira.

On voit notre Président finissant louvoyer entre la fermeté et l’ouverture, dans la crise du CPE. Il s’est cru obligé de faire promulguer la loi pour sauver à la fois la face et la tête de son Premier Ministre. Mais aussi, il annonce de facto qu’elle ne sera pas appliquée, lorsqu’il s’empresse d’ajouter qu’il demande à son gouvernement de « prendre toutes les dispositions nécessaires pour, qu’en pratique, aucun contrat ne puisse être signé sans intégrer pleinement l’ensemble de ces modifications ». En d’autres termes, la loi sur le CPE sera promulguée pour être, immédiatement après, amendée par un texte qui modifie deux points litigieux d’un texte voté. C’est un peu compliqué et tiré par les cheveux non ? C’est du Chirac tout craché, sa marque de fabrique, et ça pue la magouille. En tout cas c’est indigne d’un Président, indigne pour l’image de ce que devrait être un véritable dialogue social, et indigne d’une nation moderne.

Bien sûr, on sait pourquoi il agit de façon aussi illogique, c’est pour ménager la chèvre et le chou. Ménager l’orgueil de son cher Galouzeau de Villepin, son fils spirituel qui a salopé le projet en rien concerté du CPE depuis son accouchement spontané dans son crâne d’énarque, et calmer Sarkozy qui voulait que le Parlement statue une seconde fois. Et puis, en annonçant la "solution" préconisée par Sarkozy, il lui coupe l’herbe sous le pied et l’empêche de tirer les marrons du feu. C’est pas de la politique, ça ? Sacré Chirac, jamais en retard d’un coup de jarnac ! Que faut-il en penser ? Que c’est pitoyable, lamentable, de la basse manoeuvre politico merdique, de la bouillie pour les chats et rien qui ressemble à de la gouvernance dans l’intérêt des Français.

Chirac donne ainsi accessoirement un très timide signe d’ouverture à la rue pour atténuer le sentiment de provocation que la promulgation de cette loi donne aux syndicats et aux étudiants. Ça lui file des frissons de se prendre pour un rassembleur, un juge ultime, le recours suprême d’une nation divisée avant que lui, Chirac, recolle les morceaux et donne la leçon à tous ces Français qui lui donnent du souci sur ses vieux jours. Déjà qu’il aurait voulu sortir la tête haute mais qu’il doit partir la queue basse, il faut encore qu’il aille au charbon pour donner un semblant de cohésion à la France. Ça l’épuise, tous ces efforts, et ça explique à la fois ses traits émaciés et sa tronche des mauvais jours.

On ne voit pas en quoi une réduction à un an du droit de l’employeur à renvoyer son jeune embauché réduirait la précarité du CPE, pas plus que le fait de connaître les raisons de son licenciement, sans avoir aucun recours légal. Ces concessions ne sont qu’apparentes et l’on ne peut qu’espérer que ces « modifications » qui ne sont que de la poudre aux yeux ne donnent pas aux étudiants l’illusion que la loi ainsi modifiée changera quoi que ce soit au CPE sur le fond. Les syndicats, eux qui sont des vieux routiers des négociations sociales, ne seront, bien sûr, pas dupes de cette grosse ficelle.

En répétant à peu près la même chose que ce que son Premier Ministre récite ad nauseam depuis le début de l’année, Chirac prend les Français, opposés au CPE, pour des gogos. Mêmes grosses ficelles qui n’abusent personne, même méthode de forcing à la hussarde, même isolement autiste. Pour légitimer le bien-fondé du CPE, Chirac le pontifiant aurait pu essayer de convaincre en donnant des arguments logiques, mais du fait qu’ils sont inexistants, Chirac l’équilibriste, ou Chirac l’embrouille, deux qualificatifs qui lui vont à merveille a encore rappelé qu’en République la majorité démocratique vote les lois et que c’est ainsi. Na !

Si sa majorité avait été faite à la proportionnelle de ce que représente réellement son parti, ce serait environ 20 % des Français qui feraient voter le CPE. Impensable ! C’est toute l’ambiguïté qui frappe d’illégitimité les gouvernements français depuis 2002, faut-il le rappeler. Cette majorité, et son Président avec elle, est parfaitement légale mais totalement illégitime. C’est un dilemme de la démocratie, qui n’embarrasse pas plus Chirac, qui en profite, que ses courtisans, ses sbires, et ses sponsors, qui s’en frottent les mains. Le vote de 2002, quelle aubaine inespérée pour eux ! Toute cette clique en profite depuis pour faire passer des réformes ultralibérales, en s’abritant derrière la légalité conférée par les urnes. Mais les dés, le 22 Avril 2002, étaient pipés.

À noter que dans son allocution notre Président a subtilement agité le spectre des délocalisations, thème favori des libéraux. Autrement dit, l’acceptation docile par les salariés d’un travail précaire devrait inciter les détenteurs de capital à rester encore quelque temps dans notre beau pays. La seule chose qui va les inciter réellement, c’est la législation de l’État, et les Français feraient bien de s’en rendre compte pour les prochaines élections. À défaut, petit à petit, une des deux composantes nécessaires à l’économie, le travail et le capital, sera définitivement aliénée. C’est le triste sort qui attend les salariés, tant que les capitalistes n’auront pas trouvé le moyen de les remplacer par des robots et de compenser le manque à gagner en pouvoir d’achat des nationaux par les nouveaux consommateurs des marchés émergeants.

Il faudra bien un jour que les Français salariés comprennent que seul un gouvernement dont les préoccupations sont essentiellement sociales peut défendre l’emploi. La possibilité de délocaliser aisément donne aux patrons l’arme absolue sur ceux qui n’ont que leur travail à vendre. Les gens comprendront, mais un peu tard, que le fait d’avoir laissé à des privés et non à l’État le droit d’accumuler le capital grâce aux bénéfices générés par leur travail était une erreur. Une funeste erreur, même, puisqu’aujourd’hui le capital qui n’avait déjà pas d’odeur n’a plus de patrie et s’exporte, pour tirer parti de meilleures conditions à l’étranger. Les employés du service public croient pouvoir être à l’abri, mais que resterait-il du service public si la France était ruinée parce qu’incapable de produire et de donner du travail. On préfère la politique de la courte vue, mais gare dans quelques années. Qui paiera les retraites ? Les salariés des compagnies françaises à l’étranger ? Il y a péril en la demeure, mais les Français sont tétanisés et ne comprennent pas qu’il leur faut élire un gouvernement SOCIAL, qui protège leurs intérêts à long terme et leurs emplois. Toute cette argumentation faussée du patronat et du gouvernement qui prétendent que c’est justement pour protéger l’emploi qu’il faut précariser ne vise qu’à grignoter peu à peu les prérogatives des travailleurs.

Quoi qu’il en soit, il faut que les millions de Français qui s’opposent au CPE continuent la lutte, dans la rue, avec les étudiants et les syndicats. Le capitalisme a décidé avec Chirac d’imposer sa loi léonine dès la première embauche. Plus qu’un symbole, une vie professionnelle commencée ainsi n’augure que des déboires et de la précarité prolongée pour ceux à qui on l’imposerait, si le CPE passe en force. Et puisque Chirac a choisi de jouer les équilibristes, il ne s’étonnera pas s’il se casse la gueule. C’est ce qui arrive à ceux qui s’entêtent à jouer avec le feu. Quand on pense que ce président-là est d’abord préoccupé par le psychodrame qui se joue entre son numéro deux et son numéro trois et relègue loin derrière les intérêts des Français, on ne saurait avoir aucune pitié pour lui. Chirac n’a aucune excuse de se comporter ainsi et ne mérite que notre réprobation.

Il est frappant de constater que l’opposition, en France, ne se fait pas actuellement par les partis politiques de gauche. C’est à la société civile et aux Français eux-mêmes de se défendre, alors que l’opposition reste engoncée dans son indécision, ses divisions, et son inhibition de l’action. Ça prouve bien qu’on est jamais aussi bien servi que par soi-même et que les politiciens, dans le fond, ça ne sert vraiment pas à grand chose, en dehors de s’écouter parler et de caqueter sur tout et sur rien. Ces gens-là ne pensent qu’à leur réélection et à se placer pour mettre leurs chères personnes à l’abri du besoin et si possible sous les feux de la rampe, ego oblige.

Il est rafraîchissant de prendre une monumentale leçon de démocratie et d’engagement citoyen donnée par nos enfants, qui sont mobilisés dans la rue. Cela force, dans une certaine mesure, notre admiration, non ? Comme de bien entendu, nos politiciens ne se sentiront pas obligés d’avoir le moindre sentiment de honte. Pauvres guignols, va ! Quand on pense que c’est cette engeance qui prétend nous gouverner ! La seule chose que l’on puisse attendre d’eux, c’est de récupérer le mouvement généré par les étudiants et les syndicats, en intervenant tardivement. Enfin, si ça donne du fil à retordre à Chirac et Villepin, c’est l’essentiel !

Ashoka.


 
 
 
Forum lié à cet article

5 commentaires
  • > CPE : Chirac l’équilibriste. 2 avril 2006 19:42, par satya

    merci ashoka pour cet article.

    et oui, nos jeunes sont supers dans leur luttes et leurs actions, ils me font du bien à moi aussi !!!

    cependant, je ne peux m’empêcher de relever quelques points : quand vous dites que les français sont tétanisés et ne comprennent pas qu’il leur faut élire un gouvernement social, je crois que ce n’est pas tout à fait exact.
    je pense qu’en fait il n’y a pas de gouvernement social actuellement capable de vraiment assumer ce rôle.

    un autre aspect qui là me manque un peu dans votre analyse comme d’ailleurs dans pratiquement toutes les analyses que j’ai pu lire jusqu’à présent, il y a une grande inconnue laissée de côté : c’est l’union européenne !!!

    les médias et les politiques font tout ce qu’ils peuvent pour nous faire croire que tout n’est que franco français mais c’est totalement faux, et je crois qu’il est essentiel que nous, sites alternatifs d’expression (encore) libres nous puissions le mentionner.
    le cne/cpe sont des contrats venus d’un moule commun issus de décisions et des politiques européennes et nous l’oublions trop souvent..

    il est important je crois d’intégrer régulièrement la notion européenne de tout ce qui nous arrive.
    d’autres pays vivent la même chose que nous actuellement, ce n’est pas une petite crise franco française.

    merci encore pour vos articles :)

  • > CPE : Chirac l’équilibriste. 2 avril 2006 20:41, par Cristobal

    Impressionnant, Ashoka, cette récente salve d’articles, tous pertinents et tous azimuts.

    L’internet est décidément un lieu béni et potentiellement riche en démocratie participative. Un lieu vivant de réflexion agissante. Un lieu où se lèvent, à tour de rôle, et de façon toujours renouvelée, des consciences en sursauts.

    Oh, mais je crois que je vais aller jeter un oeil sur "Virtualités", moi.

    Salutations militantes.

  • > CPE : Chirac l’équilibriste. 2 avril 2006 21:32, par Ashoka

    La fonction crée l’organe. Ce qui veut dire que le jour où les Français feront bien comprendre en se mobilisant, en s’exprimant avec force et détermination, qu’ils veulent un gouvernement social, il y en aura un qui se créera.
    Regardez Besancenot. C’est le type même de politicien qui mènerait à bien un projet social d,envergure. Il doit y en avoir d’autres.

  • > CPE : Chirac l’équilibriste. 3 avril 2006 01:34, par Ashoka

    Merci Cristobal. Ce ne sont pas les injustices qui manquent. Plus on regarde autour de nous et plus on est dégoûtés.
    Salutations militantes.
    Ashoka

  • > CPE : Chirac l’équilibriste. 3 avril 2006 23:45, par satya

    oui, je comprends et je vote d’ailleurs pour lui depuis plusieurs années maintenant, mais je vois deux problèmes, le premier c’est que je ne vois pas les "autres" et le second c’est que je pense que lorsque la population exprimera ce genre de position forte pour un gouvernement social, la répression sera puissante car l’engagement de nos politiciens dans la politique du néolibéralisme est tellement avancée que cela va devenir inévitable...

    j’ose espérer être dans l’erreur, mais je n’ai pas encore trouvé des signes qui me contredisent bien au contraire..
    le fait que le ministre de l’intérieur, président de l’ump a pris en charge le dossier du cpe par exemple alors que ce n’est absolument pas ses fonctions me pousse encore plus dans ces idées.

    merci de me contredire ;)